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Crise sociale / i
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in 2013
http://archive.org/details/lacrisesocialeOOdehe
pTUDES DE JV\ORALE & DE f^OCIOLOQIE
LA
Tise
Sociale
PAR
Georges DEHERME
2^ édition
BLOUDET Çie ÉDITEURS A pARîS
t?^^
IJ^ . I^.<^/^.
La Crise Sociale
DU MEME AUTEUR
Un Pessimiste français (Edmond Thiaudiére). —
Une brochure in-8^ 1900. (Édition de La Coopé-
ration des Idées). Épuisé.
Rapport sur l'enseignement social en France.
Une brochure in-8^ 1900. (F. Alcan, éditeur).
Épuisé.
La Coopération des Idées. — Une tentative
d'éducation et d'organisation populaires. —
Une brochure in-18°. 1901. (Édition de VUnion
pour r Action morale). Épuisé.
L'Afrique occidentale française. — Action
politique. — Action économique. — Action
sociale. (Ouvrage couronné par l'Académie fran-
çaise et par la Société antiesclavagiste de France).
— Un volume in-8% 528 pages. 1*908. (Bloud, édi-
teur) 6 fr. »
La Démocratie vivante. — Un vol. in-8% 402 pages.
1909. (Bernard Grasset, éditeur). ... 4 fr. 50
Auguste Comte et son œuvre : Le Positivisme.
— Un volume in-16^ de 128 pages, avec deux
portraits hors texte. 1909. (Giard et Brière, édi-
teurs) 2 fr. 50
LA COOPÉRATION DES IDÉES
Revue bi-mensuelle d'éducation sociale (15* année).
Abonnement annuel 4 fr. Bernard Grasset, éditeur.
2 vol. in-8° de 384 pages par an.
LA
Crise Sociale
PAR
Georges DEHERME
— ^^ —
PARIS (VI«)
:BL0XJI> & O'E^ Editeurs
7, PLACK SAINÏ-SULPIGE, 7
1910
TRADUCTION ET REPRODUCTION INTERDITES
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A MA FEMME
AVEC QUI CES PAGES FURENT ECRITES
INTRODUCTION
On n'est libre que par la discipline, on n'aime la
liberté que dans la règle. Le positivisme et le catho-
licisme sont une discipline et une règle pour la pen-
sée et la conduite. Dans ces deux grandes doctrines,
et par elles seulement, on peut s'entendre, on peut
s'associer, puisqu'on peut savoir dans quelle mesure
et pour quelle fin.
Il fut un temps où nous nous scandalisions des
procédés tyranniques de ceux qui se disent libres-
penseurs. Nous avons reconnu depuis que ceux qui
ne subordonnent point leurs raisons, leurs caprices et
leurs mouvements à un statut social ou religieux ne
sauraient penser, vouloir et agir vraiment. Et ainsi
ils deviennent d'instinct, involontairement ou mé-
chamment, les pires adversaires de toute discussion,
de toute volonté, de toute action, et donc de la
liberté comme il convient de l'entendre.
Au moment où nous écrivons ces lignes, nous
avons devant nous l'admirable spectacle de la rade
de Toulon, avec ses cuirassés, ses torpilleurs, ses
bateaux de pêche et de plaisance, qui évoluent libre-
ment avec une apparente facilité. C'est qu'une disci-
pline y préside, et d'autant plus ferme qu'il y a plus
de force en jeu. C'est aussi qu'une règle rigoureuse
est appliquée à tous. Et c'est ce qui fait la liberté.
1
2 INTRODUCTION
Que des fous revendiquent la libre manœuvre, — cela
viendra, — el il n'y aura plus de liberté pour Tensem-
ble. Chaque navire gênera les autres. Tout se heurtera.
L'anarchie suscitera la tyrannie générale réciproque.
Il n'y aura plus qu'à rester en place et à se garer. Et
c'est ce que des lois dites protectrices ne tarderont
pas à imposer.
La société française en esta peu près là.
L'anarchie est profonde, en effet. Elle est dans les
cœurs, elle est dans les esprits, elle est dans les in-
stitutions. Si les choses vont tout de même, comme
nous voyons qu'elles vont, c'est que les instincts, la
logique, le mécanisme qui se sont formés, au cours
des siècles de foi et d'ordre, par un lent travail d'or-
ganisation, ont encore assez de force pour proroger
la vie du monstre.
Si toutes les absurdités et les aberrations s'expri-
ment dans le total, ce serait d'une médiocre psycho •
logie de ne pas reconnaître, même chez les individus
les plus dissociés, des sentiments organiques qui
résistent encore à la dissociation complète.
Quoi de plus curieux, par exemple, que de voir un
ministre, poussé au pouvoir au moyen de la plus
abjecte démagogie, se faire le défenseur de la hiérar-
chie et de l'ordre?
Imposture, pensera-t-on. — Moins qu'on ne le
pourrait croire.
Ainsi, dernièrement, nous écoutions le babillage
philosophique d'une femme fort intelligente, qui a
su mettre assez de logique dans son activité écono-
mique pour se créer une situation artistique enviable v
INTRODUCTION 3
mais non pas assez de direction dans ses affections
pour se constituer un foyer heureux.
Les idées qu'elle exposait, comme sa vie gâchée^
sont bien représentatives de ce temps.
Elle parla d'abord de la femme. Et, naturellement,,
elle répéta toutes les billevesées courantes.
« On doit faciliter à la femme de s'émanciper par le
travail, parce qu'il en est qui ne sont pas mariées
et qui n'ont pas de goût pour la prostitution ». — Or^
nous savons, précisément, que le travail des femmes
les écarte du mariage et les pousse à la prostitution.-
(( Il était inique que les femmes mariées n'eussent
pas la disposition de leurs salaires » . — Attendons les^
effets de la nouvelle loi pour constater jusqu'à quel
point cette mesure de justice contribuera à la désor--
ganisation familiale.
« Quant au divorce, il doit être aussi large et aussï
facile que possible, puisqu'il y en a qui souffrent da
faible lien qui subsiste encore ». — Les faits eux-
mêmes n'y peuvent donc rien, ou on les interprète
suivant ses humeurs. N'ayant plus la vigueur morale
de revenir à la vérité morale et religieuse du ma-
riage indissoluble en principe, on est conduit a
penser que c'est dans ce qui reste de règle qu'est le
mal produit en réalité par le relâchement.
Inutile d'insister. On entend tous les jours ressasser
ces sophismes, et les journaux ne se lassent pas de
nous les servir en chroniques. Cela plaît. Cela sem-
ble juste. Cela est rationnel. On part d'un cas, d'un
individu, d'une catégorie, sans plus se préoccupeir
des répercussions. On retourne ainsi, par l'abus de
4 INTRODUCTION
la pensée égotiste et anarchique, au chaos primitif,
d'où la dure nécessité avait fait sortir nos sauvages
ancêtres de l'âge de pierre.
Mais la conversation continua... On en vint à
évoquer la multiplicité croissante des crimes... Ici,
notre féministe modifia tout son point de vue.
« On n'est jamais assez sévère pour les brutes qui
tuent. S'ils sont des fous, tant pis. Il faut les suppri-
mer comme des chiens enragés. La peine de mort est
un exemple qui peut effrayer les autres >•>,
Voilà rinstinct social dans toute sa vigueur, —
jusqu'à la férocité ! Comment cette dame pouvait-elle
accorder cela avec l'imbécile individualisme précé-
dent? Voilà le mystère des cerveaux intoxiqués ! Ces
deux modes coexistaient bien dans son esprit, et,
certes, ce n'était pas sans retentir plus ou moins
dans ses actions.
On l'eût bien scandalisée, sans doute, si on lui
avait dit que la violence impulsive d'un gorille
attardé est moins nocive que la proclamation de cer-
tains « droits », et aussi que le sacrifice de l'individu
est moindre de le maintenir dans une condition où
il s'est placé lui-même que de lui trancher la tête.
Et tous les Français sont ainsi. Ils ne sont pas
anarchistes intégralement, dans tous les cas et tou-
jours : ils le sont chacun par quelque c jté, dans cer-
taines conjonctures, à leur moment. Le malheur est
qu'au lieu que ce soient les lois qui contiennent ces
accès d'hystérie, ce sont ces accès qui influencent le
plus les Parlements dans le travail législatif.
Chacun de nous est contaminé plus ou moins.
INTRODUCTION 5
Nous participons tous au désordre de quelque ma-
nière, soit intellectuellement, soit sentimentalement,
soit pratiquement. Et il ne nous est pas toujours loi-
sible de nous y refuser. Nous sommes entraînés par
le courant. Il faut une grande force interne, la foi ou
le caractère, rien que pour ne pas aller tout à fait à
la dérive dans le tohu-bohu de Tépouvantable dé-
bâcle morale et mentale dont mourra peut-être la
civilisation occidentale.
Cette force, il la faut plus grande encore pour
entreprendre d'agir socialement.
Un régime électoral que Timbécillité métaphysique
seule a pu concevoir, Tignorance préparer, Tincon-
science réaliser, et que la trahison seule peut mainte-
nir, un régime, qui vit de corruptions et de lâchetés,
a mis toutes les puissances à la disposition de Tanar-
chie dispersive. Et d'abord celle — redoutable entre
toutes pour les rhéteurs que sont devenus les Fran-
çais — des mots.
Ainsi, ceux qui vont à toutes les régressions bes-
tiales senties « avancés », ceux qui détruisent tout
ce que Thumanité a péniblement édifié sont des
« réformistes », et les pires ennemis de toute socia-
lité sont des « socialistes ». Il n'y a que les « anar-
chistes » pour proclamer ce qu'ils sont et, peut-être,
parce qu'ils le sont moins que les autres.
Gomment faire entendre à une masse abêtie par
ses instituteurs, ceux de l'école, ceux de la presse,
ceux de la réunion et ceux des Parlements, que s'a-
giter n'est pas toujours avancer ; changer, acquérir ;
par contre, que préserver le patrimoine commun
€ INTRODUCTION
:n'est pas rétrograder et que préférer un passé glo-
rieux à un présent honteux n'est pas nécessairement
enrayer la possibilité d'un avenir meilleur? Comment
lui faire entendre que « le vrai progrès n'est que le
«développement de Tordre » ?
Dans la sphère morale, la tâche est encore plus
lourde. Comment obtenir de Tindividu, affolé par le
■uairage de ses « droits », qu'il se subordonne à l'en-
semble, qu'il reconnaisse d'abord ses devoirs, qu'il
rentre, en un mot, dans l'orbite de la centripète
sociale?
Si lourde qu'elle apparaisse, il faut pourtant assu-
mer cette tâche pressante. Pour la jeunesse qui
:lève, si elle a la foi, ce lui sera aisé. Si elle ne l'a pas,
son héroïsme sans espoir ne se pourra soutenir que
par le caractère. Elle se grisera de l'amertume de
Leopardi : « Agir sans espérer ».
L'œuvre de reconstitution est peut-être, désormais,
impossible. Sans miracle, elle Test certainement.
Mais la jeunesse française aime les vastes propos.
La terre de France fut toujours propice aux miracles.
L'enthousiasme est une fleur rare et magnifique
qui ne vient que dans le champ de l'impossible.
Prenons confiance. Avec la jeunesse enthousiaste
et généreuse, formons un cordon sanitaire infran-
chissable à tous les éléments de dissolution et de ré-
trogradation présociales, reconstituons la société
française, saine, forte, prospère, humaine.
L'anarchie va provoquer la réaction. Mais ce
remède héroïque ne laisse pas d'être dangereux.
INTRODUCTION 7
Les partis gâtent tout. Cependant que les uns
poursuivent le progrès dans l'anarchie, les autres ne
tiennent tant à l'ordre que pour rétablir des privi-
lèges désuets.
On sait comment il fut procédé toujours : chaque
date est marquée de sang. Et ce qui suit, c'est la
convulsion ou la torpeur. L'histoire se recommen-
cera. Instruisons-nous donc à ses leçons d'hier, pour
que notre action de demain ne soit pas vaine.
Présentement, dans l'incohérence des institutions
législatives qui dissolvent le sentiment social et de
l'esprit sophistique — manié par les pires instincts
— qui désagrège les institutions organiques, dans
l'écroulement sinistre des étais, dans l'ignoble déli-
quescence parlementaire, nous ne pouvons rien, —
que nous préparer.
Il le faut savoir. Ce recueillement forcé ne sera
pas inutile.
La crise de la société française ne se dénouera pas
partiellement. Les partis n'y peuvent donc rien. Il
faut une reconstitution de bloc. Entendons un traite-
ment général à fond et méthodique. Ce n'est pas
l'affaire des rebouteurs de gauche, de centre ou de
droite.
Ceci est acquis d'abord, d'expérience : nous ne
serons pas avec les partis.
Si, dans l'anarchie présente, nous ne pouvons
€ontenir nos jacobins, tâchons d'empêcher demain
les partis rétrogrades, — qui n'auront encore rien
appris, — de juguler toute liberté sous prétexte de
police provisoire.
8 INTRODUCTION
Dans la réaction prochaine, ce sera servir Tordre
que de veiller à ce qu'on ne le détourne pas de ses
fins : le développement continu de la société française .
C'est assez que nos maîtres francs-maçons aient
exploité les meilleurs enthousiasmes des idées les
plus généreuses pour le profit de leur secte, contrôla
France : nous ne laisserons nos directeurs futurs
exercer les pouvoirs afférents à leurs fonctions que
pour remplir celles-ci dignement, au service de tous,
c'est-à-dire pour la France.
On ne balayera la vermine parlementaire qu'avec
l'aide du populaire.
Or le peuple se méfie, non sans raison, de toute
réaction. Il se souvient. Aussi quelques préjugés
régarent, que nous ne dissiperons pas sans une sin-
cérité passionnée et un complet désintéressement de
caste.
Proclamons-le donc : la réaction prochaine sera
populaire, c'est-à-dire pour la justice et la liberté, —
ou elle ne sera encore qu'un mouvement d'un jour,
l'ultime sursaut d'agonie d'une civilisation exténuée.
La justice? La liberté? Des mots, des entités !...
Oui, certes, dans leur sens abstrait ; mais qui repré-
sentent des aspirations légitimes, des forces sociales
dans leur sens positif.
Disons mieux, pour les ergoteurs : plus de justice,
plus de liberté, toute la justice, toutes les libertés
possibles, — soit des rapports plus justes entre les
citoyens, une plus grande puissance d'agir pour
chacun.
Qu'on ne se refuse à aucune possibilité de justice
INTRODUCTION 9
et de liberté. Qu'on ne gâche ni ne retienne aucune
force. Ce n'est pas contre la société que l'individu,
rallié et relié, est puissant. Aucune réforme n'est à
repousser qui est vraiment organique.
Sans doute, nous renions décidément la Répu-
blique si elle ne peut être autre que ce qu'on Ta
faite, plus vigoureusement encore, nous rejetons le
socialisme, s'il est exprimé exactement par les doc-
trines insanes qui s'en réclament et les pauvres carac-
tères qui en font profession ; mais l'avenir humain
n'a pas que ces issues, et nous ne voulons renoncer
à rien de ce qui peut être grand, lumineux et bon
pour les hommes, nous ne voulons pas limiter, une
fois pour toutes, la gloire humaine de s'élever et la
joie vivante de s'épanouir.
Ici, nos malentendus s'accusent.
Ne parlons pas des rétrogrades qui n'entendent
faire aucune concession au siècle.
Il en est d'autres qui voient à quels abîmes nous
glissons : ce sont des hommes sages, des libéraux
honnêtes, qui s'efforcent même à comprendre l'é-
quité nécessaire. Mais parce que les démagogues se
servent du peuple, abruti par des idéologies qu'on
ne lui a pas appris à critiquer, ces hommes très sages
vont contre le peuple. C'est abandonner la nation,
sur son épave fragile, aux requins de l'arrivisme
rouge, à tout prix, qui vont se gorger de cette pâture
de chair.
Voilà l'erreur léthifère ! Qui donc, au nom de
Tordre précisément, enlèvera aux éléments de disso-
lution, aux parasites de la démocratie, le mensonge
10 INTRODUCTION
(Je leur étiquette de progrès et le monopole de la
popularité ?
Vous, les libéraux, aux paroles onctueuses, aux
gestes mesurés, qu'avez-vous fait pour éveiller et
discipliner cette grande force sociale qui est dans le
peuple ? Quand vous vous indignez, ce n'est pas
contre la concussion, la corruption ni la tyrannie,
mais contre une réforme sociale.
On sait bien que la plupart de ces prétendues amé-
liorations n'en sont pas et se retournent contre ceux
pour qui on prétend les avoir faites ; mais vous ne le
dites point. D'ailleurs, il en est qui promettent plus,
qui constitueraient des expériences intéressantes,
qui manifesteraient, à tout le moins, une bonne
volonté de justice, et auxquelles vous resterez aussi
opposés, systématiquement. On ne vous voit pas, en
tout cas, proposer quelque autre réforme plus effi-
cace. Vous ne sortez de votre indifférence dédai
gneuse que lorsqu'il est question, sérieusement, de
toucher aux coffres-forts.
Aussi, pour le peuple, le politicien flagorneur est
l'ami, le défenseur, et vous, qui valez mieux, vous
êtes les bourgeois aheurtés dans Tiniquité, les irré-
ductibles adversaires. Avouez que vous ne faites rien
là contre, et que vous êtes stupidement décidés à ne
rien faire.
Que des travailleurs, dégoûtés de la démagogie
s'avisent de créer une œuvre sociale, organique : coo-
pérative, syndicat ou université populaire, — etcett(
oeuvre, si elle est vraiment indépendante, ce qu'elU
doit être, est assurée à Tavance de voir s'élevei
INTRODUCTION 11
contre elle Thostilité, sournoise ou franche, du poli-
ticien et du bourgeois, même de celui-ci plus encore
que de celui-là.
Butés dans leur égoïsme de classe, les prétendus
progressistes ne voient pas que Tanarchie, après
-avoir dissous les grandes forces du sentiment, de
Fintelligence et du travail, s'en prendra à celle de
i'argent...
Dans cette cacophonie de verbiages insensés et de
l^ris peureux, qui donc va prononcer des mots de bon
sens certifiés par des gestes de bonté ?
En face de tous les vieux partis, ne se disputant
que la palme d'être le plus aveugle, le plus sot, le
plus fou, le plus scélérat, qui donc va se dresser,
sachant, voulant et pouvant?
Quand la prochaine réaction nous libérera de la
bande néfaste qui nous brime et nous pille, serons-
nous prêts à reconstituer la société française, comme
^Ue se peut reconstituer désormais, avec « l'amour
pour principe, l'ordre pour base et le progrès pour
i3Ut » ?
L'ordre est la base de tout progrès, et il n'y a
!4'ordre durable qu'avec l'amour pour principe.
Si la réaction prochaine l'oublie, elle ne fera
qu'aggraver l'anarchie. Et c'est ce qu'il faut craindre,
si Tordre n'est encore que le prétexte qu'un parti
opposera aux autres partis pour, à son tour, s'em-
parer de l'État et l'exploiter à son profil. Entendons
pour satisfaire ses cupidités, comme ses ambitions et
ses haines.
12 INTRODUCTION
Et ce ne sont pas des mots qui peuvent dissiper 1
de telles méfiances. Il y faut des actes, — des actes
qui compromettent à fond ceux qui les osent, des
actes dont tous nous pouvons reconnaître sûrement
qu'ils veulent la liberté et la justice, — et non point i
en abstraction. Entendez donc des actes réels, qui
rayonnent de Téternel et vivifiant amour social.
Par là, il ne s'agit point de mièvres philantlft^o-
pies. L'hypocrisie philanthropique nous dégoûte,
— môme, surtout, quand elle affecte d'être intellec-
tuelle et morale.
Elle avilit toujours ceux qu'elle prétend élever, et|
ce n'est pas pour forger le caractère de ceux qui en
font profession. Non 1 il ne s'agit pas de jouer avec
la misère et Tignorance, de prendre là pour donner
ici, — parfois en reprenant plus en dessous ; mais,
gravement, de faire de Tordre pour du progrès avec
de Tamour.
Mais comment?
Tous les partis disent : laissez-nous participer k
l'anarchie pour que nous traversions ce chaos«
Quand nous serons l'État, nous assumerons d'éta-
blir Tordre, — et celui que vous espérez, et aussi
celui que réclament ceux dont les appétits s'opposenti
à la justice et à la liberté.
Répondons : Il faut combattre Tanarchie dès main-
tenant ; il faut rompre résolument avec ceux qui la
soutiennent, sous quelque aspect que ce soit, il faul
manifester la volonté sincère de Tordre, il faut, d'ores
et déjà, faire Tapprentissage de l'activité organique
qui élimine Tanarchie et qui fonde Tordre positif.
INTRODUCTION 13
On dira :
Il y a des obstacles. — C'est la gloire d'une action
de les surmonter.
Il y a des impossibilités. — C'est l'impossible qui
suscite les héroïsmes, et ce sont les héroïsmes qui
répandent dans les foules l'ivresse sacrée, — l'en-
thousiasme, sans quoi rien de profondément social
ne se fait.
Il y a un régime de dissolution, de corruption, de
tyrannie, qui écrase toute volonté sociale organisée,
et qu'il faut renverser d'abord. — Pour le renverser,
il faut de la force, et l'entraîner, et l'exalter. La
force? C'est par l'action positive qu'elle se crée, se
concentre et se développe.
L'ordre social, nous ne pouvons le concevoir réa-
lisé que sous la forme de nombreuses associations
organisées, fédérées, confédérées, et non plus oppri-
mées, mais favorisées par un chef d'État indépen-
dant et responsable.
Eh bien î les noyaux vivants de ces associations
existent. C'est peu de chose, ce n'est rien : ce sont
toutes les possibilités de la société française. Quand
les Furies de la destruction s'acharnaient à pulvé-
riser les sinistres décombres laissés par la Révo-
lution, simplement, obscurément, avec un génial
bon sens, des prolétaires s'appliquaient à dégager
Iles anciens fondements. Et, là-dessus, ils ont com-
mencé de reconstruire. Ainsi, des mondes ont été
jcréés par le travail silencieux des infiniment petits.
C'est là, dans ces pauvres associations, compri-
mées, persécutées, que les prolétaires, actuellement,
14 INTRODUCTION
développent leur énergie sociale, s'instruisent des!
nécessités de la discipline, apprennent à se subor-
donner ou à diriger, s'exercent à faire converger leurs I
efforts, — bref, inaugurent une puissante socialité.
Les partis, dans l'opposition, leur ont toujours
promis Tordre, et toujours, au pouvoir, ils les ontj
déçus. Mais les belles phrases ne les piperont plus.
Désormais, c'est par des actes qu'il faut parler au
peuple.
Quand on veut franchement l'ordre durable, avec
ses conditions de liberté et de justice, on ne diffère
point de le réaliser dans la mesure où on le peut,
car cette mesure n'est pas une limite fixe, mais un
point d'appui pour avancer encore. L'énergie qu'on«
y emploie n'est pas perdue, même si l'on échoue;
car elle s'exalte de se dépenser. Ce sont les vaines
agitations de la politique de parti qui énervent et
dispersent ; c'est la paresse qui atrophie.
Ces œuvres positives, où toutes les bonnes volon-
tés sociales se peuvent employer, ce sont, déjà, lesi
mutualités, les associations de production, les coo-
pératives de consommation, les syndicats. Nous,
ajouterions : les universités populaires, si l'indiffé-
rence, la pusillanimité, la morgue de classe des^
« honnêtes gens » ne les avaient abandonnées, mal-
gré tous nos appels, aux aventuriers et aux bas poli-
ticiens. Si l'on nous avait quelque peu aidé, il y au-
rait aujourd'hui une organisation de plus, c'est-à-dire'
un champ d'activité sociale de plus, un élément dej
moins pour l'anarchie.
Les sceptiques et les malins sourient volontiers dei
INTRODUCTION 15
cette formule naïve : aller au peuple. Elle n'en ex-
prime pas moins la seule attitude qui convienne
désormais à ceux qui acceptent le rude devoir d'agir
socialement. Et ce sont tous ceux qui voient nette-
ment, parce qu'ils ont des yeux, où nous mènent le
scepticisme des dilettantes, les profondes malices
des politiciens de tout acabit, les colères ignorantes
des gueux qui menacent et les peurs aveugles des
dirigeants qui vont tenter de réprimer férocement
l'émeute...
Vraiment, nous sommes à une heure où la poli-
tique la plus savante est l'enthousiasme.
Ne nous refusons donc pas à être ridicules : al-
lons au peuple.
Mais comment ?
Il y a quelques années, hier, des intellectuels très
diplômés, généreusement, — du moins en bavar-
dages et en nuées, — y allèrent avec fracas. On s'at-
tendait à une régénération de la démocratie. Hélas 1
la démocratie ne se put rénover par des mots.
D'ailleurs, ces intellectuels, dont on peut ad-
mettre que quelques-uns étaient intelligents, man-
quaient de caractère. Au premier contact avec la
foule, au lieu de faire uniment leur devoir d'éduca-
teurs, on vit, non les moins notoires d'entre eux, se
mêler au pugilat électoral, avec plus d'âpreté et-
d'adresse que de dignité. 11 en est même qui triom-
phèrent des politiciens les plus retors.
11 n'y eut que quelques agents de la dissolution
française déplacés. L'œuvre de corruption et d'ex-
ploitation ne fut pas arrêtée, ni même ralentie.
16 INTRODUCTION
Ce n'est pas éclairer la foule que de la flagorner,
et il importe peu que ce soit en latin de pédant ou
en argot d'arsouille.
C'est autrement qu'il faut aller au peuple, — en
homme.
Nous voyons, en ce moment, une jeunesse ar-
dente, fiévreuse du désir d'agir, qui se lève. Elle
est positiviste, protestante, catholique, et c'est égal
si elle a la même bonne volonté, le môme désinté-
ressement.
C'est l'espoir. Mais cet espoir ne laisse pas d'être
obscurci par des craintes. On ne voit pas assez,
dans tous ces efforts qui s'essayent, une direction
sociale positive, une direction assez ferme pour ne
point se laisser fléchir par des contingences ou dé-
vier par des sentiments personnels.
Les jeunes gens sont trop portés à confondre le
succès de personne ou de coterie, provisoire, avec
le résultat social, définitif.
Pour aller au peuple, efficacement, il faut d'abord
se cuirasser d'airain et contre les outrages et contre
les adulations, et plus encore contre celles-ci que
contre ceux-là. Ah ! les applaudissements des foules
en délire par les sonorités du verbe ou l'explosion I
des passions, le pavois des popularités, qui dira
combien ils font dire et faire de sottises aux meil-
leurs citoyens?... En somme, n'est-ce pas de cela
dont va mourir la République, — salement ?
Pour être digne de la tâche qui sollicite les
hommes de cœur et de raison, il se faut résoudre i
aux imbéciles injustices de la plèbe, et que beau- j
INTRODUCTION 17
coup de héros soient sacrifiés à ses bestialités dé-
chaînées. Ce n'est pas être habile que de s'affubler
du masque démagogique. « Droit, adroit », comme
dit notre ami Edmond Thiaudière.
Nous ne nous laisserons point séduire par les ré-
sultats brillants et bruyants, immédiats, des agita-
tions d'opposition. Ce ne sont pas ces résultats qui
pénètrent et qui durent, mais d'approfondir son
amour social, de rallier l'affection populaire et d'ap-
prendre les conditions de l'ordre.
Ce n'est pas en sollicitant la démocratie qu'on la
sert. Au contraire. Il ne faut aller au peuple que
pour l'instruire, redresser ses préjugés, discipliner
ses instincts et l'organiser. Certes, on a ainsi plus
de chance d'être lapidé que couronné ; mais, dans
l'histoire de l'Humanité, le Golgotha l'emporte tou-
jours sur le Panthéon.
PREMIERE PARTIE
LA CRISE ÉCONOMIQUE
CHAPITRE PREiMIER
Les Prolétaires
Les prolétaires, si Ton désigne ainsi les membres,
hommes, femmes et enfants, de la classe ouvrière
salariée, ne constituent que le cinquième de la
population française. Les salariés agricoles ne sau-
raient être confondus avec les prolétaires ouvriers.
Ils n'ont, d'ailleurs, qu'un rôle passif dans le mou-
vement politique et social présent. Quant à ce qu'on
a appelé le prolétaire intellectuel, ce n'est que le
bohème ; et le bohème d'aujourd'hui, dans un sys-
tème qui favorise et suscite tous les parasitismes,
c'est le député et le ministre de demain. En atten-
dant, et simplement pour se pousser, il n'agit que
comme ferment de dissolution. Il détourne l'ouvrier
de ses voies en provoquant et justifiant par la faconde
universitaire de ses sophismes, les impulsives révoltes
de la misère et de Tignorance.
Nous n'envisageons donc, ici, que le prolétariat
ouvrier. Agent formidable de désagrégation sous un
régime parlementaire, nous voudrions qu'il devînt
le plus efficace agent de reconstitution sociale.
20 PREMIÈRE PARTIE — LA CRISE ÉCONOMIQUE
Chimère?... C'est ce que nous verrons. Mais
soyons assurés que si, en France, les hommes de
bonne volonté que nous voudrions grouper échouent
dans ce projet de rallier le prolétariat à la société et
d'ouvrir la société au prolétariat, de discipliner le
prolétariat à la nécessité de l'ordre et d'animer la
société de la volonté sincère du progrès, — c'en est
fait déjà de la patrie française.
Mais pourquoi attacher tant d'importance à une
classe qui ne compte après tout que pour un cin-
quième de la population?
Pourquoi? Parce que, d'abord, ces huit millions
de Français sont hors la Patrie. Ils n'y sont liés que
par quelques devoirs incompris et quelques droits
fallacieux. Ils n'y sont pas incorporés vraiment. Sup-
pose-t-on que cela soit indifférent ?
Le paysan a sa terre, qui est souvent celle de ses
ancêtres. Même l'ouvrier agricole n'est pas sans
avoir son lopin (il n'y a pas moins de cinq millions
de propriétaires agricoles). En tout cas, il ne s'en-
gage qu'à l'année, à tout le moins au mois. Fermiers
et valets travaillent sous le même soleil, ils dorment-
sous la même chaume, mangent ensemble, portent
la même blouse. Ils ont entre eux les rapports d'hu-
manité que leur mentalité et leur sensibilité peuvent
établir. L'un et l'autre sont bien enracinés, ils ont
leur foyer, leur village, leurs traditions. Leur vie
est dure, leurs plaisirs restreints, leur bien-être mé-
diocre; mais ils ignorent les affres du chômage, de
l'invalidité, et, somme toute, la misère est rare à la
campagne. Vraiment, le paysan peut concevoir qu'il
CHAPITRE PREMIER — LES PROLÉTAIRES 21
perdrait quelque chose si le pays était envahi et
conquis.
Mais l'ouvrier? Sans doute, son sort paraît meil-
leur, il a des salaires bien plus élevés que les gains
des cultivateurs, il est indépendant, il a les plaisirs
de la ville, il jouit d'un certain confort, il peut
même, s'il en a le goût, profiter des musées, biblio-
thèques, cours et conférences, associations, etc. Et
pour beaucoup, et pour lui-même, qui est souvent un
fils de paysan attiré par les facilités de la ville, c'est
une situation plus enviable que celle du cultivateur.
Mais, on l'entend bien, il ne s'agit pas ici des idées
personnelles que chacun se peut faire du bonheur,
mais des conditions sociales qui le réalisent pour le
plus grand nombre, dans Tordre.
L'ouvrier n'a pas de racines, car il n'a pas de
foyer. La machine lui prend sa femme et son enfant
(presque la moitié des femmes françaises, 6,300,000
sur 14,300,000, la grande majorité des femmes pro-
létaires sont salariées). Une machine nouvelle, le
jeu des forces économiques non réglées, quelquefois
la spéculation des financiers anonymes ou la volonté
du patron à qui l'opinion publique n'impose plus
aucun devoir, moins que cela encore, une simple
modification du caprice de la mode le jettent sur le
pavé ou l'obligent à se déplacer. Le serf avait sa
cahute auprès du donjon de son seigneur, qui
l'exploitait mais qui le protégeait : Touvrier n'a que
des gîtes provisoires. Il n'est que campé dans la
société. 11 ne saurait rattacher aucun souvenir ré-
confortant à son triste logis. Ce n'est pas là que ses
22 PREMIÈRE PARTIE — LA CRISE ÉCONOMIQUE
ancêtres ont vécu, ce n'est pas là qu'il est né, ce
n'est pas là qu'il mourra. Il n'a aucun désir d'amé-
nager son taudis, et il s'y sent comme en prison.
Voilà pourquoi il va au cabaret.
Aucune sécurité. La misère est là, toujours mena-
çante, — même pour les meilleurs. On lui prêche la
prévoyance, l'économie. Certes, quelques-uns pour-
raient économiser, aux bons jours, sur leurs dé-
penses en tabac, alcool, ou autres futilités plus ou
moins nocives; mais les autres?... Ce n'est pas
dans la nature sociale du prolétaire d'économiser.
C'est donc proprement le dénaturer que de l'amener
à séparer sa cause de celle de ses compagnons, de
gâcher sa généreuse insouciance dont une société
constituée positivement saura tirer le meilleur
parti.
L'ouvrier n'a aucune sécurité. Il est engagé à la
semaine, parfois à la journée. Dans certaines pro-
fessions, celle des typographes, par exemple, il n'est
pas rare qu'on embauche pour un coup de main de
deux ou trois heures seulement. Le patron n'a pas
à se gêner, il sait qu'il y a toujours la réserve pa-
tiente des sans-travail à sa disposition. Il ne prend
donc Touvrier que pour le moment précis où il en a
besoin. L'économiste peut s'en féliciter, puisqu'il y
a diminution de frais généraux, mais le sociologue^
qui tient compte de l'humanité, s'inquiète.
L'usine, pouvant choisir, élimine les vieux, les
fourbus, les infirmes. Et c'est d'autant plus triste
qu'elle a dissous le foyer où, autrefois, ils trouvaient
un refuge. On sait ce que le machinisme au service
CHAPITRE PREMIER — LES PROLÉTAIRES 2^
d'un capitalisme effréné, sans responsabilité, a gas-
pillé de forces vives.
La machine a contribué à diminuer la valeur pro-
fessionnelle de l'ouvrier, qui lui était une force de
résistance à Texploitation et une source de joies. On
parle beaucoup de « la crise de Tapprentissage » ;
mais on n'en voit pas la cause. C'est une des pires
choses qui soient que le travail sans fierté, pour le
pain quotidien seulement. C'est ce travail-là qui
provoque les « sabotages » dont nous sommes loin
encore d'entrevoir toutes les funestes possibilités.
L'ouvrier n'est donc que campé dans la Cité. En
l'isolant, on aurait pu le contenir. Mais le dévelop-
pement de la grande industrie a aggloméré des po-
pulations ouvrières considérables. Et c'eût été sans
grand péril encore, si l'institution malheureuse du
suffrage universel n'avait fait surgir toute une légion
de politiciens et de journalistes qui n'ont d'autres
fonctions que d'exaspérer Tenvie et la haine.
Tout de même, ces mauvais bergers n'auraient
qu'une médiocre influence si le peuple connaissait
d'autres éducateurs. Mais on sait ce que devinrent
les universités populaires. Celui qui leur porta le
premier coup est presque ministre aujourd'hui, et
c'est évidement tout ce qu'il attendait du peuple-.
L'éducation populaire ne consiste pas à faire des
conférences, comme l'imaginent les cuistres, mais èi
vivre en sympathie, à comprendre et à se faire com-
prendre. Les démagogues, et c'est ce qui fait toute
leur force, ont au moins cette apparence de la sym-
pathie. C'est parle cœur qu'on touche le prolétaire.
24 PREMIÈRE PARTIE — LA CRISE ÉCONOMIQUE
dont tout le génie, annihilé aujourd'hui, émane du
cœur. Les bourgeois ne savent qu'étaler leur séche-
resse, leur morgue et leur féroce égoïsme.
Les économistes ont prétendu faire de Touvrier
un simple moyen de production comme la machine ;
les bourgeois ne le considèrent que comme un
moyen de s'enrichir pour jouir. Et c'est ainsi qu'on
a allumé toutes les colères, — d'autant plus redou-
tables que le principe en est juste. Ces colères ne
s'éteindront plus : il y a trop de politiciens intéressés
à les entretenir électoralement et trop de déma-
gogues qui s'appliquent à les utiliser révolutionnai-
rement.
Certes, le principe même du suffrage universel,
qui consiste à faire choisir les dirigeants par les
dirigés et à faire juger les supérieurs par les infé-
rieurs, est radicalement absurde. Il semble bien que
la métaphysique politique ne puisse aller plus loin
dans l'absurde. Et pourtant, que peut-on dire de ce
système appliqué à une société en pleine crise, alors
qu'il y a toute une classe non incorporée encore et
qui représente les plus grandes agglomérations élec-
torales ?. . .
On s'indigne de voir l'antipatriotisme, l'action
directe, et autres théories d'insurrection, se propager
si rapidement dans le prolétariat : on devrait plutôt
s'étonner de ce que ces « intuitions » ne se soient
pas déjà généralisées. Il faut au peuple un rude bon
sens natif pour résister aux sophismes captieux des
doctrines que les docteurs formés aux Facultés d'État
élaborent à son usage. Il lui faut aussi un fonds iné-
CHAPITRE PREMIER — LES PROLETAIRES 2o
puisable d'idéalisme pour tenir encore à ce qui le
dépasse, malgré les leçons de l'école primaire, de la
politique et celles de l'exemple des dirigeants. D'une
invasion, c'est le paysan qui a tout à craindre, et Ton
sait comment l'ouvrier s'est comporté en 1870-1871.
Que vient-on lui parler d'ordre, si l'on entend que
de cet ordre il soit définitivement exclu? Peut-être
avait-on pensé que le suffrage universel serait le
« truc » qu'il fallait pour lui faire dédaigner l'exis-
tence sociale en lui donnant l'illusion de la puissance
politique. C'était ne pas compter sur la corporation
politicienne qui devait nécessairement se former
pour exploiter le « truc » et sur les surenchères
obligées de la concurrence.
Les prolétaires sont étrangers à la Cité, et de ces
étrangers on fait dépendre l'administration et la
direction politique. Il fallait s'attendre, même si le
principe n'était pas tout à fait absurde, à ce qu'ils en
usassent en étrangers, c'est-à-dire en barbares.
Jusqu'ici, ces barbares ont été timides.
Le prolétaire n'a plus rien à perdre à l'état social,
ni foyer, ni sécurité, ni croyances, ni traditions. La
dévolution des biens moraux a été complète. On lui a
tout pris, on a tout dispersé, tout émietté, pour lui
donner en place le bulletin de vote et la creuse
Déclaration des droits de l'homme. Des droits ?
Quels droits positifs peut bien avoir le chômeur qui
erre dans les rues de Paris, plus isolé dans la foule
que le troglodyte cannibale de la brousse africaine,
plus affamé de l'âme et du corps, et ne connaissant
aucune pitié ni aucune espérance ? Peut-être ne lui
26 PREMIÈRE PARTIE — LA CRISE ÉCONOMIQUE
parle-t-on tant des droits fallacieux qui Tannihilent
en Topposant que pour lui laisser ignorer les grands
devoirs qui l'uniraient et le feraient fort.
Plus d'hypocrisie. La situation est tragique. Ce^
n'est pas en se refusant de voir, ni par les détours de
la philanthropie ou des lois de circonstances qu'on-
en sortira.
Il n'y a qu'une issue, — c'est l'incorporation défi-
nitive du prolétariat à la société.
Il faut que l'ouvrier cesse d'être un moyen pour
le lucre, il faut qu'il devienne un élément social in-
corporé, il faut qu'il ait une famille et que sa famille-
ait un foyer, il faut que son travail l'honore parce
qu'honorable, parce qu'utile à tous, parce qu'humain ;.
il faut qu'il ait sa sécurité et celle des siens assurées
et qu'il ne soit plus à la merci des coups de bourse^
des inventions, du machinisme, des aventures com-
merciales, etc.
Et ce ne sont pas des mots. La richesse, étant
sociale dans sa source, doit devenir sociale dans sa
destination. Voilà ce qu'il y a à faire entendre à ceux
qui détiennent cette richesse, — et comme il faut.
Et quand les riches auront enfin conscience de-
leurs devoirs, les pauvres reprendront conscience
des leurs, malgré tout ce qui a été fait depuis un
siècle dans le sens contraire.
N'entendons pas ainsi que la solution est que la^
richesse soit partagée entre tous, non plus que la
direction politique et administrative soit occupée par
tous. Ce serait l'universelle misère et la commune
impuissance.
CHAPITRE PREMIER — LES PROLÉTAIRES 27
Entendons seulement que cette direction soit le
mieux exercée et cette richesse le mieux gérée, sous
l'impulsion et le contrôle de Topinion publique
organisée. Alors, cette autorité sociale déposera le
chef insuffisant ou dépossédera le riche indigne,
comme au moyen âge on excommuniait les mé-
créants.
Cela paraîtra peut-être trop en dehors des
idées du jour et trop sage pour obtenir l'adhésion du
prolétariat. Pour les idées du jour, les souffrances du
désordre social sauront bien les redresser. Quant
à la sagesse du prolétariat, il n'est pas peijuis d'en
désespérer. Pour qu'elle ait résisté, si peu qu'il en
reste, à l'abrutissement intensif d'un demi-siècle de
suffrage universel, il faut qu'elle soit profondément
ancrée et qu'elle se nourrisse par les nécessités
implacables de sa vie pratique.
Que voyons-nous aujourd'hui? D'elle-même Télite
prolétarienne se détourne des politiciens, même
socialistes, et, dans ses syndicats confédérés, elle
prépare une réaction encore imprécise, mal définie,
chaotique même, mais qui ne peut que s'éclairer par
l'épreuve et s'ordonner à l'user. Et le socialisme n'y
gagne pas.
28 PREMIÈRE PARTIE ~ LA CRISE ÉCONOMIQUE
CHAPITRE II
Le Socialisme
Sous un beau nom, le socialisme n'est plus qu'une
chose vague, équivoque, confuse et incohérente.
Durant trois quarts de siècle, jusqu'à la Commune,
avec des théories plus ou moins intelligentes, il n'a-
vait été qu'un même instinct naïf et généreux. Qu'il
fût de Saint-Simon, Fourier, Cabet, Pecqueur, Vidal,
Bûchez, Enfantin, Colins, Considérant, Blanqui,
Pierre Leroux ou Proudhon, c'était toujours le socia-
lisme, — l'étoile du prolétariat.
C'était trop simple et peut-être trop beau. Cette^
clarté, cette charité ne convenaient plus aux esprits-
obscurcis et aux cœurs desséchés que nous devenons
de plus en plus. On n'eut pas assez de sarcasmes
contre les utopies et les utopistes. Et Karl Marx vint.
Son Capital fut la bible du socialisme scientifique.
Y a-t-on gagné en précision ? Qui oserait le sou-
tenir? Depuis qu'on a scientisé le socialisme, il n'est
plus possible de savoir ce qu'il est ou ce qu'il n'est
pas. Il y a autant de socialismes que de socialistes,
— et même plus. Tout est du socialisme, — et le
pire. Bebel a dit : « Il a gagné en largeur plus qu'en
profondeur )>. Il serait encore plus exact de dire : il
a gagné en largeur ce qu'il a perdu en profondeur,
et il a tellement gagné en largeur que ce n'est plus
qu'une surface. Récemment, nous lisions dans une
CHAPITRE II — LE SOCIALISME 29
)ublication qui se consacre à la culture morale, la
léclaration socialiste d'un des plus riches banquiers
le Paris, — lequel se gardera bien cependant d'en-
gager un de ses trop nombreux millions, dont il
sollicite lui-même l'expropriation, dans une entre-
Drise sérieuse d'organisation sociale positive. Pour
déblayer le terrain, il est entendu qu'ici on passera
5ur ce socialisme d'amateur, comme sur le socialisme
simplement électoral de la bande radicale et celui
des vilains crocodiles de la philanthropie de carrière.
Du snobisme, des procédés d'exploitation et de l'hy-
pocrisie ne sont point des doctrines, ni même des
instincts.
Même si Ton s'en tient au socialisme des socia-
listes, on n'en peut dégager une méthode commune
ni un esprit général. L'Unité socialiste, qui est la
grande pensée de M. Jaurès, n'a pu grouper et con-
tenir toutes les tendances socialistes qui vont de
rétatisme de M. Millerand et du réformisme socio-
cratique de M. Fournière au caporalisme de M. Jules
Guesde et au syndicalisme impulsif de M. Griffuelhes,
en passant par le municipalisme possibiliste de M.
Brousse, le pédantisme de M. Andler, l'arrivisme des
« indépendants », la blocarderie de M. Breton, le
verbalisme torrentiel de M. Jaurès, la mélasse blan-
quo-marxiste de M. Vaillant, la spirituelle démagogie
de M. Sembat, la frénésie de M. Hervé et Tésotérisme
de M. G. Sorel.
Les définitions qu'on a pu faire du socialisme n'ont
rien de précis. Les meilleures sont celles : P de M.
Paul Deschanel : <( Un changement dans le régime
30 PREMIÈRE PARTIE — LA CRISE ÉCONOMIQUE
de la propriété par la socialisation des moyens de
production » ; 2° de VEncyclopédie américaine, citée
par M. Domela Nieuwenhuis : « Un mouvement
ayant pour but de détruire les inégalités de condi-l
lions sociales dans le monde par une transformation
économique » ; 3° de M. Emile Durkheim : « Une
tendance à faire passer brusquement ou progressive-
ment les fonctions économiques de Tétat diffus où
elles se trouvent à Tétat organisé ».
Celles des socialistes, innombrables, sont aussi
vagues. Citons-en quelques-unes.
Un que les cuistres du socialisme méprisent beau-
coup, parce que d'origine prolétarienne, autodidacte,
c'est-à-dire étudiant social dans la vie sociale, à Ta-
telier et non dans les bibliothèques et à la Sorbonne,
Benoît Malon, nous a donné celle-ci qui en vaut une
autre : « Le socialisme est l'aboutissant synthétique
de toutes les activités progressives de l'humanité ».
Pour M. Georges Renard, « est socialiste quicon-
que veut, comme but, diminuer l'inégalité sociale,
et, comme moyen, assurer à chaque membre de la
société une part de la richesse totale, en associant
les hommes et en socialisant les choses. Si on voulait
condenser dans une courte formule la quintessence
du socialisme, on pourrait dire : il tend à Tégalité
par la solidarité des hommes et des intérêts ».
Pour M, Éd. Bernstein, « c'est la poursuite ou l'état
d'une société organisée d'après les principes de l'as-
sociation », et pour M. S. Merlino, <( c'est tout le tra-
vail de renouvellement qui s'agite dans la société
actuelle ; c'est l'ensemble de toutes les tendances
CHAPITRE II — LE SOCIALISME 31
scientifiques, artistiques, économiques, politiques qui
conspirent à refeire Tordre social; son but, c'est Tor-
janisation des conditions nécessaires pour assurer
iurablement à tous les hommes la possibilité du tra-
vail ; ainsi les réformes moindres, voulues par les
ocialistes et non-socialistes, sont quelque chose de
plus que de simples palliatifs : ce sont les germes ou
mieux les éléments du socialisme. »
Mais pour M. G. Sorel, « c'est le mouvement ouvrier,
î'est la révolte du prolétariat contre les institutions
patronales, c'est l'organisation à la fois économique
bt éthique, que nous voyons se produire sous nos
yeux pour lutter contre les traditions bourgeoises ».
Non seulement ces définitions sont confuses, mais
encore elles sont contradictoires. Alors que, pour les
uns, avec M. Jaurès, le socialisme prolonge la démo-
cratie qui Ta déterminé, pour les autres, avec M.
Lagardelle, la démocratie est un danger pour le pro-
létariat, le socialisme doit réagir contre la démocra-
tie. Alors que, pour les uns, avec M. G. Renard, il
se fait par la solidarité et l'accord des intérêts, pour
les autres, avec M. Sorel, il prend conscience par
Hnsolidarité et il s'impose par l'antagonisme.
Ainsi, pour M. Arturo Labriola, « le socialisme
p'est pas un dérivé de la démocratie. Tout au plus
peut-on dire qu'ils tirent l'un et l'autre leur origine
d'une même situation historique et qu'elle les a en-
gendrés simultanément. La démocratie avait pour
objet l'action en commun et solidariste de tous les
citoyens à l'intérieur de l'État ; le socialisme a pour
but l'action distincte et séparée d'un groupe de pro-
32 PREMIERE PARTIE — LA CRISE ÉCONOMIQUE
ducteurs à rintérieur de Tatelier et sur le terrain des
antagonismes économiques, pour rayonner de là au
dehors et investir TÉlat ».
Si Ton voulait cependant donner une définition
objective, qui pût contenir toutes les formes du
socialisme actuel, il faudrait se borner à dire : le
socialisme est le sentiment inexprimable que la
société pourrait être autre qu'elle n'est.
On définit mieux une action qu'une pensée. Voyons
donc.
Dans son article constitutif, le parti socialiste a
formulé ainsi la règle et le but de son action : « En-
tente internationale des travailleurs ; organisation
politique et économique du prolétariat en parti de
classe pour la conquête du pouvoir et la socialisation
des moyens de production et d'échange, c'est-à-dire
la transformation de la société capitaliste en une
société collectiviste ou communiste ».
Est-ce plus précis, vraiment ? Dernièrement,
M. Jaurès, d'ordinaire si optimiste, écrivait dans
VRumanité : « Faute d'une idée claire et forte de la
politique d'action, le parti socialiste se débat à cette
heure dans les plus étranges contradictions ». 11 est
à « l'état de chaos et d'impuissance ».
Il n'y a que le premier point sur lequel tous les
socialistes paraissent d'accord : entente internatio-
nale des travailleurs, et sans doute parce qu'ils ne
peuvent arriver à une entente nationale entre
eux-mêmes ou parce que les socialistes étrangers ne
les gênent ni dans leurs vanités, ni dans leurs inté-
rêts électoraux. Il n'est aucun de leurs congrès
CHAPITRE II — LE SOCIALISME 33
nationaux où il ne soit question de scission ou d'ex-
clusion.
Ils ne s'entendent point sur ce que peut être une
société collectiviste ou communiste, sur les moyens
d'opérer cette transformation, sur l'organisation poli-
tique et économique du prolétariat en parti de classe
pour la conquête et la socialisation des moyens de
production et d'échange, et même sur la notion de
« parti )) et de « classe ». Pour M. Georges Sorel et
ses disciples, ces deux termes s'excluent: « Le parti,
machine essentiellement politique et démocratique,
dit M. A. Labriola, est autre chose que la classe )>.
M. Gustave Hervé, qui aime à casser les vitres,
crie volontiers : « A bas la République I » M. Jules
Guesde, quand il n'est pas député, se désintéresse
du régime, et les syndicalistes nourrissent à son
endroit une haine cordiale, la k haine créatrice »,
dont parla un jour M. Jaurès, cependant que celui-ci
considère que « le parti socialiste défend dans la
République un moyen nécessaire de libération et
d'éducation. Le socialisme est essentiellement répu-
blicain. On peut même dire qu'il est la République
elle-même, puisqu'il est l'extension de la République
au régime de la propriété et du travail ».
Quelques socialistes attendent tout du Parlement;
d'autres n'en espèrent rien, mais cherchent à y péné-
trer tout de même ; enfin, d'autres encore procla-
ment un socialisme d'action directe qui s'oppose à
tous les autres.
Que les socialistes s'emparent du pouvoir par ruse
ou par force, par une surprise du suffrage universel,
3
34 PREMIÈRE PARTIE — LA GRISE ÉCONOMIQUE
OU par un coup de main révolutionnaire, ils ne pour-
ront rien. On le savait de reste; mais il n'est pas
mauvais qu'un des leurs, M. H. Lagardelle, le leur
ait répété au congrès de Nancy : « Je dis que ces
deux conceptions sont également utopiques, parce
qu'elles donnent h la force coercitive de l'État une
valeur créatrice qu'elle n'a pas. Que vous opériez
selon le mode réformiste ou selon le mode révolu-
tionnaire, que vous soyez la moitié plus un à la
Chambre ou que vous ayez pris le gouvernement
d'assaut, vous ne ferez pas surgir, du jour au lende-
main, une société toute faite. De quelque autorité
dont vous disposiez, vous ne donnerez pas aux ou-
vriers qui votent pour les candidats socialistes, aux
électeurs qui, pour des motifs parfois futiles et insai-
sissables, se pressent derrière vous, la capacité de
diriger la production et l'échange. Vous serez les
maîtres de l'heure, vous détiendrez toute la puis-
sance qui, hier, appartenait à la bourgeoisie, vous
entasserez décrets sur décrets et lois sur lois, mais
vous ne ferez pas de miracles et vous ne rendrez pas
du coup les ouvriers aptes à remplacer les capita-
listes. En quoi, dites-moi, la possession du pouvoir
par quelques hommes politiques socialistes, aura-t-
elle transformé la psychologie des masses, modifié
les sentiments, accru les aptitudes, créé de nouvelles
règles de vie, et fait qu'à la place d'une société de
maîtres et d'esclaves pourra exister une société
d'hommes libres ? »
Même sur l'action à conduire, Marx s'est trompé.
M, G. Sorel, qui fut un fervent marxiste, le déclare :
CHAPITRE II — LE SOCIALISME 35
« Marx a parlé et agi comme si la parole socialiste
tombant au milieu d'ouvriers engagés dans des con-
flits d'ordre corporatif avec leurs patrons, suffisait
pour produire l'organisation du prolétariat ; il a conçu
cette organisation sous la forme d'une adhésion à une
agitation dirigée par des hommes politiques. Nous
savons aujourd'hui que le problème est beaucoup
plus complexe que Marx ne soupçonnait. Trois
conditions au moins sont à remplir : 1° que le prolé-
tariat crée des institutions dans lesquelles il puisse
se passer complètement du concours des gens étran-
gers à sa classe ; 2° que par une culture morale, il
acquière une claire conscience des responsabilités
personnelles, et qu'ainsi, il exige de ses fonction-
naires une probité supérieure à celle des fonction-
naires bourgeois ; 3° que toute son activité ait pour
origine et pour but la lutte de classe. Ce sont des
conditions difficiles à remplir ».
Ne sachant, en réalité, ni ce qu'il veut, ni ce qu'il
peut, il n'est rien de vivant que le socialisme ne nie
et il n'est rien qu'il n'attaque par quelque côté.
Si donc nous voulions exprimer objectivement, en
une formule assez compréhensive, toute l'action du
socialisme dans son ensemble, nous dirions : en pro-
clamant la conciliation de tout ce qui pourra être,
même ce qui est incompatible et inconciliable, il
s'oppose universellement à tout ce qui est.
Il se ronge lui-même. Il s'entre-détruit. Aussi ne
progresse-t-il pas. A la veille du congrès de Tou-
louse, le parti unifié n'a pu réunir que 49,348 cartes
d'adhérents seulement.
36 PREMIÈRE PARTIE — LA CRISE ÉCONOMIQUE
Il n'y a pas de meilleurs critiques du socialisme
que les socialistes. C'est" dans les trois volumes du
Capital de Karl Marx qu'on trouve les plus fortes
réfutations du marxisme.
M. Georges Sorel nous dit: « La prudence de Marx
était extrême ; il n'a essayé de déterminer aucune
théorie ». C'est une grande prudence, en effet, pour
un penseur, que de ne pas penser; pour un théori-
cien, de ne s'en tenir à aucune théorie précise. Ainsi,
il reste insaisissable, au-dessous de toute critique.
Sans doute, c'est grâce à cette ruse de la pensée,
préconisée encore par M. G. Sorel (1), que Marx a
pu paraître un prophète de la Cité future pour les
uns, un géant de la pensée pour les autres. 11 ne fut
qu'un polémiste. La lourdeur n'est pas le génie.
Si l'on écarte les aperçus ingénieux, profonds
même, mais souvent contradictoires et parfois anti-
socialistes (2), de son œuvre touffue, il ne reste à
dégager pour le socialisme que la théorie de la plus-
value, la prétendue loi de concentration du capital
ou d'expropriation automatique et la conception ma-
térialiste de l'histoire. C'est tout ce qu'il a pu édifier
avec la dialectique hégélienne. Et encore, on a pu
montrer que la théorie du sur-travail et de la plus-
value avait été exposée auparavant, et parfaitement,
par Adam Smith et Sismondi ; on s'est aperçu que la
fameuse concentration ne se réalisait point, à tout le
(1) Les Illusions du Progrès.
(2) M. Sorel ne le reconnaît-il pas lorsqu'il nous dit que « le
marxisme est beaucoup plus près de l'économie politique man-
chestérienne que de l'utopisme » ?
CHAPITRE II — LE SOCIALISME 37
moins sous la forme exclusive annoncée par le pro-
phète ; et quant à la conception matérialiste de This-
toire, chaque secte socialiste l'entend à sa manière
qui n'est celle d'aucune autre. F. Engels, qui en est
peut-être le véritable auteur, Texposait ainsi : ce La
conception matérialiste de l'histoire se base sur cette
idée : que la production et l'échange des produits,
valeurs, etc., forment le fondement de toute organi-
sation sociale ; dans chaque société humaine, la
répartition des richesses et la formation des classes
ou des états dans la société sont le résultat du mode
de production et d'échange pratiqué par la société ».
Rien de plus sec, rien de plus inhumain, et par
conséquent rien de plus faux socialement que cette
parcelle de vérité grossie démesurément. Le social
est antérieur à l'économique et le domine ; et plus le
social s'élève et devient complexe, moins l'écono-
mique a d'importance en proportion. 11 est vrai que
M. G. Sorel, qui est un grand magicien d'idées, fait
surgir l'idéalisme du matérialisme historique. Dans
la fatalité économique, il trouve des motifs d'agir,
comme dans la guerre des classes les raisons mysté-
rieuses d'une plus grande productivité, c'est-à-dire
d'une meilleure collaboration. Mais tout cela n'est
que de la fantasmagorie métaphysique.
M. Gh. Ândler a dit : u Deux méthodes furent em-
ployées par Marx : une déduction algébrique puis-
sante et le plus consciencieux labeur historique ».
Soit. L'instrument hégélien était puissant et le tra-
vail héroïque : le résultat n'en fut pas meilleur. A
quoi faut-il l'attribuer?
38 PREMIÈRE PARTIE — LA CRISE ÉCONOMIQUE
Vivant en Angleterre, au milieu dïin peuple mer-
cantile, affairé et biblique, sans tradition profonde et
sans idéal, au moment d'une exceptionnelle suracti-
vité commerciale et industrielle, Karl Marx a pu
croire que la société ne se composait que de mar-
chands, de capitalistes et d'exploités, avec pour âmes
des balances, de Targent et des machines. Ainsi,
tout a pu lui paraître matérialisé aussi grossièrement
et fatalisé.
Nos utopistes étaient plus humains, et par là,
soyons-en assurés, plus vrais. Ils étaient surtout de
meilleurs éducateurs du prolétariat. Les travailleurs
de 1848 ont pu mettre trois mois de misère au ser-
vice de la République, qui les en a récompensés en
les fusillant et en les déportant; ceux d'aujourd'hui,
avec toute leur science socialiste, leur organisation de
classe et leurs phrases, n'ont pu, au lendemain de la
sanglante échauffourée de Villeneuve-Saint-Georges
et de l'arrestation de leurs chefs, faire réussir 'une
grève de protestation de vingt-quatre heures.
C'est en revenant à Proudhon que M. G. Sorel
peut infiltrer dans le dur marxisme des considéra-
tions éthiques et prendre le souci d'exalter l'énergie
prolétarienne. Ainsi, il n'admet plus que les socia-
listes s'interrogent sur ce que la société doit être, il
concède qu'il leur faut savoir « ce que peut le prolé-
tariat dans la lutte actuelle de classe » ; s'il persiste à
trouver trop niaises les eschatologies utopiques, il
indique à l'enthousiasme populaire des mythes
Kîomme la grève générale et la révolution, qui sont
tout aussi chimériques.
CHAPITRE II — LE SOCIALISME 39
Sans doute, c'est préférable encore à Tinertie et à
la lâcheté corruptrice qu'entretenait, pour des fins
électorales, le socialisme de ces trente dernières
années ; mais, néanmoins, on aimait mieux les pué-
rils paradis sociaux des anciens socialistes. Après
tout, ils étaient moins décevants, moins dangereux
surtout, que les mythes inquiétants qu'on nous
fabrique aujourd'hui, et bien plus, ils entretenaient
la claire raison de bon sens, l'intuition saine, les
solides vertus du peuple.
Issu de la grande crise révolutionnaire, formé par
le machinisme naissant, nourri, fortifié par l'indu-
strialisme effréné, le socialisme s'est maintenu jus-
qu'ici, malgré les persécutions, les hécatombes, la
fourberie de ses exploiteurs, la sottise de ses adeptes,
la misère morale et intellectuelle de ses doctrines.
C'est donc qu'il représente des aspirations qui
se doivent satisfaire et qu'il y a en lui une âme de
vérité.
On ne l'abattra pas brutalement : il faut dégager
son âme de vérité, il faut l'éclairer en le purifiant.
11 convient aussi d'écouter ses avertissements.
Le prolétariat n'a aucune mauvaise volonté. S'il
crie sa souffrance, c'est qu'il souffre vraiment. Et
s'il va au socialisme, c'est que là on lui répond.
Dans son Appel aux comervateurs, le maître au-
quel il nous faut toujours revenir, Auguste Comte,
le disait : « Malgré de graves apparences et des dan-
gers réels, le mauvais esprit révolutionnaire appar-
tient davantage à la bourgeoisie qu'au milieu popu-
laire, du moins chez la nation centrale. La principale
40 PREMIÈRE PARTIE — LA CRISE ÉCONOMIQUE
opposilion à la concentration nécessaire du pouvoin
et de la richesse émane de ceux qui, sans pouvoir
dev-enir patriciens, ne veulent pas être prolétaires.
C'est là que se développe, envers toutes les hautes
positions, une envie que la religion peut seule guérir.
Elles n'inspirent aux prolétaires qu'une défiance aisé-
ment surmontable d'après une digne conduite, mal-
gré l'ascendant actuel des sophismes anarchiques.
Un instinct confus indique à la bourgeoisie que la
régénération occidentale exige son extinction gra-
duelle, pour transformer ses meilleurs chefs en vrais
patriciens et la plupart de ses membres en purs
prolétaires, en éliminant tous les débris métaphysi-
ques ».
La révolte des prolétaires n'est jamais que du
désespoir. Ce n'est pas de la méchanceté. Si les socia-
listes ont trop longtemps cultivé ce désespoir, ce ne
sont pas eux qui ont vidé les cieux, éteint les étoiles,
distillé l'absinthe, et forgé à la ploutocratie un cœur
d'acier qui peut tout broyer.
Dans ses Principes d'économie politique, Stuart
Mill a pu dire : <( S'il y avait un choix à faire entre
le communisme, avec toutes ses chances, et l'état de
la société actuelle, avec toutes ses souffrances et ses
injustices ; si l'institution de la propriété privée im-
pose, comme conséquence, que le produit du travail
doit être approprié, comme nous le voyons aujour-
d'hui, en raison inverse du travail..., si entre cela et
le communisme il y avait un choix à faire, toutes les
difficultés grandes et petites du communisme ne pèse-
raient pas plus que de la poussière sur la balance ».
I
CHAPITRE II — LE SOCIALISME 41
Et Brunetière aussi l'avait compris qui eût admis
volontiers la socialisation des moyens de produc-
tion, si par là « on pouvait établir la quasi égalité
économique des membres de la société ».
C'est dans cet esprit humain qu'il faut juger le
socialisme. Il n'y a qu'une grande bonne volonté
persévérante, un désir sincère de plus de justice et
de liberté de tous pour tous et aussi une action
énergique et généreuse inlassable qui puissent pré-
server notre société des cataclysmes qui la menacent
de toutes parts. Voyez, ce sont les socialistes eux-
mêmes qui nous indiquent ce qui peut le mieux tarir
la source où s'alimente l'esprit de révolte. Voici ce
qu'écrit à ce sujet M. G. Sorel : « On ne saurait trop
se préoccuper des tendances h la modération qui
rendent si faciles aujourd'hui les compromis; j'ai
rapporté ces tendances à trois groupes : démocra-
tique, moral et chrétien. Les capitalistes deviennent
plus accommodants et se pénètrent tous les jours
davantage de la nécessité de remplir le devoir so-
cial ; le grand obstacle que rencontrera désormais
le socialisme proviendra du devoir social. Les ou-
vriers font appel aux bons sentiments de leurs maî-
tres, demandent à ceux-ci de leur faire Taumône
d'un salaire meilleur et acceptent que leurs chefs les
représentent comme des enfants qu'il faut traiter
avec indulgence. Trop souvent les grèves, qui jadis
donnaient naissance aux idées révolutionnaires, arri-
vent à produire des relations suivies entre les chefs
des syndicats et la bourgeoisie, sous le patronage
gouvernemental. Les notions de fatalité économique.
42 PREMIÈRE PARTIE — LA CRISE ÉCONOMIQUE
d'insolklarilé et de lutte de classe s'évanouissent à
la fois ».
On sait, d'autre part, que M. Jules Guesde s'op-
pose dans son parti à tout ce qui peut préparer l'in-
corporation du prolétariat à la société bourgeoise.
Si c'est là une philosophie du désespoir, trop jus-
tifiée, hélas I par de cruelles déceptions, la fourbe
coutumiôre des politiciens et l'égoïsme imbécile de
la bourgeoisie, on ne saurait dire que c'est une doc-
trine de veulerie. Et tout vaut mieux que la lâcheté
et la corruption dont les sociétés meurent comme les
races.
Dans le socialisme;, à tout le moins dans celui qui
se détourne de l'agitation électorale, il y a aussi de la
bonne volonté. Il le faut reconnaître, et manifester
la nôtre.
Un effort sincère et désintéressé pour incorporer
définitivement le prolétariat à la société est ce qu'il
V a de plus fort à opposer au socialisme.
En examinant l'évolution intéressante qui se pro-
duit actuellement dans le socialisme, nous le ver-
rons mieux encore.
Le positivisme, parce qu'il forme un système com-
plet, parce qu'il aboutit à une religion, peut relier
tous les esprits en ralliant tous les cœurs. Mais l'ag-
glomérat amorphe de sentiments confus, d'instincts
antagoniques et d'idées incohérentes qu'est le socia-
lisme, n'a pu élaborer, au mieux, qu'un système
incomplet.
Le socialisme est le produit de la misère et du
désespoir. 11 est tout ce qu'il peut être. 11 ne peut
CHAPITRE II — LE SOCIALISME 43
/aloir que par sa fonction d'éducation, c'est-à-dire la
discipline volontaire ou contrainte qu'il détermine,
la socialité qu'il enseigne, et chez ses adeptes d'a-
Ibord.
Ce sont là des matériaux que le positivisme utili-
sera pour la reconstitution à laquelle il s'emploie.
I Passant la critique purement intellectuelle du so-
icialisme qui a été faite maintes fois, et par les socia-
listes eux-mêmes, c'est sa valeur éducative qu'il
convient d'examiner.
il faut donc s'en tenir au socialisme syndicaliste.
Sans doute, le réformisme prudent de M. Millerand
paraît bien plus raisonnable que le révolutionnarisme
intransigeant de M, G. Sorel ; mais c'est celui-ci qui
est le plus propre à former des hommes désintéressés
et énergiques, à prépareras organisations de recon-
stitution, à fortifier les éléments psychologiques d'une
saine réaction, bref à indiquer au prolétariat le che-
min qui mène au positivisme, — et c'est là tout ce
qu'on peut demander au socialisme.
Au surplus, le socialisme déclamatoire, électoral
6t démagogique ne compte plus, car il ne se distingue
plus assez des nombreux facteurs d'abrutissement
populaire et de décomposition sociale qu'ont fait
surgir le parlementarisme et l'anarchie mentale.
Tout ce qui restait d'âme au socialisme s'est ré-
fug ié dans le petit groupe qui suit l'inspiration de
M. G. Sorel.
M. Hubert Lagardelle a formulé ainsi les principes
de la nouvelle école :
li I. Si la lutte de classe est tout le socialisme, on
44 PREMIÈRE PARTIE - LA CRISE ÉCONOMIQUE
peut dire que tout le socialisme est contenu dans le]
syndicalisme^ puisque, hors du syndicalisme, il n'y
a pas de lutte de classe.
c( II. Les milieux nationaux les plus favorables au
développement du syndicalisme sont ceux où les^
conditions historiques et politiques permettent la
plus grande exaltation révolutionnaire du proléta-
riat et sa scission avec les autres classes.
(( III. Le syndicalisme est vide de tout utopisme,
en ce sens qu'il subordonne son triomphe à tout un
ensemble de conditions préalables, et qu'en atten-
dant il joue dans le monde un rôle rénovateur ».
Un rôle rénovateur implique un rôle éducateur.
Voyons donc ce que dit encore M. Lagardelle, ré-
pondant aux socialistes de Tancien bateau : « Non,
ce n'est pas d'un simple changement de personnel
gouvernemental que dépend la transformation du
monde. Ce serait vraiment trop facile, et la marche
de l'histoire a d'autres exigences. Un état social ne
naît pas sans une longue préparation, et c'est ici
que le syndicalisme, avec un sens plus réaliste des
choses, vous oppose ce que j'ai appelé le socialisme
des institutions. Il rappelle aux ouvriers qu'il n'y
aura pas de changement possible tant qu'ils n'au-
ront pas créé de leurs propres mains tout un
ensemble d'institutions destinées à remplacer les in-
stitutions bourgeoises. Mais, à la différence des grou-
pements corporatifs que vous combattiez, les institu-
tions syndicalistes nouvelles se forment, non pas à
l'image des institutions bourgeoises, mais sur un
type contraire. Que reprochons-nous à la société
CHAPITRE II — LE SOCIALISME 45
capitaliste? C'est d'organiser, par les pouvoirs de
coercition dont elle dispose, un lien de dépendance
tel entre les hommes qu'il les divise, selon une hié-
rarchie très autoritaire, en maîtres et serviteurs,
patrons et ouvriers, gouvernants et gouvernés. C'est
ensuite de réduire toutes les valeurs humaines en
des valeurs marchandes, et d'exaspérer, en même
temps que l'esprit de domination, l'esprit de lucre
et de convoitise. Eh bien, il est évident que si ce
double caractère se retrouve au sein des institutions
ouvrières, celles-ci n'ont aucune valeur de transfor-
mation sociale et ne sont qu'une plate copie des pro-
cédés de la vie bourgeoise. Et là est toute l'origina-
lité du syndicalisme, dans cette création d'institu-
tions prolétariennes, qui réalisent le type contraire
du type capitaliste, c'est-à-dire un type où Tesprit
autoritaire et l'esprit mercantile font place à l'exer-
cice pratique de liberté et à l'idéalisme révolution-
naire ».
On distingue aussitôt le point solide de toute la
fumée qui l'enveloppe.
Le nouveau socialisme reconnaît la nécessité d'une
éducation du prolétariat pour et par l'action orga-
nique. Il n'importe, après cela, qu'il prétende oppo-
ser, en tout, les institutions prolétariennes aux in-
stitutions bourgeoises. Il suffit que ce soient des
institutions sociales — et le syndicat, entre autres,
doit devenir une institution sociale — pour que ces
mots n'aient aucun sens. Les institutions ne vivent
que lorsqu'elles dissipent la fumée pour saisir la
réalité solide. De même, il n'importe que le syndi-
46 PREMIÈRE PARTIE — LA CRISE ÉCONOMIQUE
calisme prétende fonder Tidéalisme sur le matéria
lisme économique. L'essentiel est qu'il libère le prc
létariat de Tignoble socialisme du ventre.
Le possible seul arrive. S'il n'était dangereux pa»
ailleurs, on n'arrêterait point le toqué qui menac
d'assassiner la lune. Les idéologues qui se propo
sent de rompre complètement avec le passé, de fair
et de penser le contraire, systématiquement, de c
qu'on a fait et pensé jusqu'ici, cela n'a pas plu
d'importance.
Ou ils se perdront dans ces formules vides, oi
s'ils agissent vraiment, par l'éducation et l'organisa
tion, ils devront tenir compte des conditions de tout
action sociale : la continuité, la tradition, la clarté
l'ordre. j
Sans continuité, il n'y a plus de tradition ; en perl
dant le sens du passé, tout devient obscur; san
clarté, il n'y a pas d'ordre, et sans ordre, il n'y .
plus de société.
Rien ne se peut établir qui vaille et qui dure san<
continuité. Ce qui recommence est fatalement infé
rieur à ce qui se continue, et conséquemment n«j
saurait se maintenir. Nous sommes des êtres histo
riques, nous sommes des descendants et des héri
tiers. M. G. Sorel, quoi qu'il dise, pense en Françai
du vingtième siècle. Quand, en accumulant le
ténèbres, il ne se retrouve plus lui-même, ni ne s'en
tend, ce n'est pas qu'il s'affranchit des morts, comm<
il l'imagine, c'est qu'il ne pense pas plus qu'un tro
glodyte. « Bientôt, nous dit Auguste Comte, les vrai
partisans du progrès social reconnaîtront que Tin
CHAPITRE II — LE SOCIALISME 47
surrection des vivants contre Tensembie des morts
est contradictoire avec la digne préparation d'un
avenir qui suppose le passé ».
Malgré leur répugnance manifeste pour les réa-
lités, les philosophes du syndicalisme doivent faire
attention à ceci qu'il y a déjà malentendu entre eux
et le monde ouvrier.
Et s'il y a malentendu, c'est qu'ils sont de médio-
cres éducateurs. La qualité primordiale des éduca-
teurs, c'est de se faire bien entendre. Le peuple qui
vit dans les faits, qui ne cesse de rester aux prises
avec les réalités ne s'en peut abstraire comme les
théoriciens bourgeois. Si donc on lui dit que dans
la société capitaliste tout est mal, il s'emploiera
réellement à tout détruire ; et suivant l'inclination
naturelle au moindre effort, il commencera par ce
qui est le plus facile. Or le plus facile, comme le
plus agréable, c'est de saper tout ce que la civilisation
avait laborieusement dressé pour contenir et cana-
liser les instincts personnels les plus divergents.
Ainsi, par manque de précision, par exagération
démagogique de la phraséologie révolutionnaire, le
isocialisme syndicaliste, ici, est contre-éducateur.
M. Georges Sorel imagine une société bourgeoise
en repoussoir à la société syndicaliste : ici le para-
!dis, qu'on ne définit pas d'ailleurs, là l'enfer qu'on
dénonce véhémentement ; l'un est la négation de
jl'autre ; détruire celui-ci jusque dans son passé, c'est
lédifier celui-là. Malheureusement, on sait par quoi
commence l'attaque.
Pour lui-même, M. G. Sorel ne dédaigne pas la
48 PREMIÈRE PARTIE — LA CRISE ÉCONOMIQUE
pensée classique, les sentiments traditionnels, et il
pratique la morale de toutes les classes. Comme
Proudhon et comme Auguste Comte, il sait bien que,
sans la pureté des mœurs, une rigide honnêteté,
aucun développement social n'est possible. Il
n'ignore point qu'une classe ne s'agrège fortement
que par le lien de l'honneur, et que le syndicalisme
ouvrier ne pourra jamais s'estimer qu'à la hauteur
de son honneur professionnel. Il est presque aussi
ivre de morale que le fondateur du positivisme.
Le syndicalisme ne pouvait entendre ainsi la rupture
avec tout ce qui fut. Aussi voyons-nous beaucoup de
Bourses du travail et de journaux syndicalistes pro-
pager avec entrain le néo-malthusianisme et Tamour
libre.
Que signifient donc ces paroles de M. A. Labriola :
« Nous nous bornons à dire que là où il y a fabrique
capitaliste, il y a possibilité de syndicalisme et pos-
sibilité d'ateliers sans maîtres ; mais nous ajoutons
que cet idéal ne pourra être atteint que lorsque la
classe ouvrière sera assez forte moralement et intel-
lectuellement pour assumer les fonctions accomplies
jusqu'ici par la classe bourgeoise et assez puissante
matériellement pour renverser cette organisation de
la force qui protège la fabrique capitaliste et qui
s'appelle l'État »? — Des mots, des mots...
M. G. Sorel nous invite à rompre brutalement toute
continuité dans la pensée et dans le sentiment ; mais
non dans l'activité économique. Pour lui, c'est le
développement industriel qui fait surgir les condi-
tions économiques du socialisme, c'est le progrès et
CHAPITRE II — LE SOCIALISME 49
la diffusion des procédés techniques qui forment les
hommes qu'il faut à une société socialiste, à une
société de producteurs.
A ces théories contradictoires, le vrai syndicalisme
répond par le <( sabotage », qui va depuis Tindiffé-
rence stupide à la production jusqu'à la malveillance
sournoise, voire même jusqu'à la sauvage destruc-
tion des machines.
Cependant, M. Sorel, philosophe syndicaliste, qui
ne fréquente dans aucun syndicat, qui ne lit aucun
journal syndicaliste, qui n'entend et ne voit rien que
ses propres idéologies, écrit ingénument : « Une
transformation complète se produit dans les mœurs
de l'ouvrier : l'inertie, la malveillance et l'insou-
ciance, qui caractérisaient le salarié aux époques des
salaires de famine, sont vaincues définitivement; il
s'intéresse à sa machine et cherche à lui faire rendre
le plus possible. Il n'est pas propriétaire des instru-
ments de production, mais il a acquis les qualités
intellectuelles et morales que ne possédaient pas les
anciens ouvriers possesseurs d'instruments ; il n'est
plus comparable qu'à l'artisan artiste qui jamais n'a-
vait été qu'une exception ; il veut bien faire, car il
aime son œuvre ; tandis que le travailleur proprié-
taire s'engourdit souvent dans sa tradition technique,
le prolétaire moderne ne cesse de progresser et de
se mettre au niveau de techniques plus délicates ».
Le socialisme syndicaliste accepte pourtant quel-
ques vérités utiles qui jusqu'ici ont été méconnues
par les socialistes et même par les syndicalistes.
C'est par là qu'il peut être éducateur.
4
50 PREMIÈRE PARTIE — LA CRISE ÉCONOMIQUE
Ainsi, il reconnaît qu'une amélioration économique
durable et de quelque importance ne peut résulter
que d'une augmentation réelle de production. Il se
propose donc d'exciter cette production.
« C'est le socialisme syndicaliste qui porte le pro-
grès économique, dit M. Lagardelle, en jetant le
capitalisme dans les voies du plus haut perfection-
nement possible. Plus les exigences de la classe
ouvrière sont pressantes, plus ses injonctions devien-
nent hardies et plus le développement technique
s'accélère et s'intensifie. Les conquêtes du proléta-
riat ne supportent pas une industrie routinière,
attardée aux vieilles méthodes, sans initiative, ni
audace. Mais elles sont l'aiguillon qui stimule, qui
empêche l'arrêt, qui pousse toujours en avant. Heu-
reux le capitalisme qui trouve devant lui un prolé-
tariat combatif et exigeant ! il ne connaîtra jamais le
sommeil, la stagnation, ni le marasme. Car de lui
on peut dire qu'il entendra toujours, comme dans
la prosopopée classique, une voix qui lui crie : Mar-
che I Marche I
« Or, s'il est vrai que le progrès matériel du
monde soit lié à la plus intensive production, le
rôle du prolétariat révolutionnaire prend encore une
plus haute signification. Il est dès lors prouvé que ce
n'est point seulement ses propres intérêts que lèse
une classe ouvrière craintive, n'attendant rien que
du bon vouloir de ses maîtres ou de l'intervention
tutélaire de l'État, mais aussi les intérêts généraux
de la société. Non, ce n'est pas l'atmosphère débili-
tante de la paix sociale, mais l'air salubre de la lutte
CHAPITRE II — LE SOCIALISME 51
de classe, qui peut surexciter Tardeur des maîtres
de la production. Et il n'est pas un socialiste qui
puisse y contredire, si vraiment, comme le veut le
socialisme, le capitalisme ne peut être emporté que
par un débordement des forces productives.
« Mais le mouvement syndicaliste est plus encore
un agent de progrès moral que de progrès écono-
mique. Dans un monde où le goût de la liberté est
perdu, dans un temps qui n'a plus le sentiment de
la dignité, il fait appel aux forces vives de la per-
sonne humaine et donne un exemple permanent de
courage et d'énergie.
« C'est en ce sens qu'il fait l'éducation de la so-
ciété. Il est comme un foyer ardent dont la chaleur
rayonne dans Tensemble du corps social. Quel pro-
dige que celui d'avoir restauré le principe de l'initia-
tive collective, du groupement social, par opposition
aux déprimantes pratiques de Tintervention éta-
tique ! »
On sait qu'au regard de ce poème^ il y a la triste
réalité du Ca canny, du travail volontairement lent,
négligé, sinon défectueux. Voici, par exemple, ce
qu'écrit M. Emile Pouget : « Avant le mouvement
de mai (1906), sur les chantiers, les ouvriers se mo-
delaient sur le plus « bûcheur » ; celui-là était l'en-
traîneur qui poussait à « en abattre ». Aujourd'hui,
c'est le contraire : on se modèle sur celui qui tra-
vaille le plus lentement, c'est lui qui est l'entraîneur,
— si on peut s'exprimer ainsi. La conséquence est
que, pour les entrepreneurs, il y a diminution de
rendement d'environ 20 à 25 pour cent. Outre cela,
52 PREMIÈRE PARTIE — LA CRISE ÉCONOMIQUE
il y a, désormais, chez les ouvriers du bâtiment, un
élan syndical superbe ».
On sait aussi que les exigences du prolétariat,
dans leurs manifestations présentes de grèves inces-
santes pour rélévation unilatérale, c'est-à-dire fic-
tive, du salaire, sont peu propres, quoi qu'en pense
M. Lagardelle, à stimuler la production et à exalter
le génie industriel. Les dépenses considérables
qu'entraîne le renouvellement de l'outillage ne sau-
raient être engagées dans l'insécurité que crée une
atmosphère d'émeute et sous le coup des menaces de
sabotage. Aussi voyons-nous en France, seul pays où
le « socialisme syndicaliste qui porte le progrès éco-
nomique » ait quelque puissance, la production se
ralentir, se laisser dépasser par les autres pays et se
désorganiser. D'ailleurs, en forçant artificiellement
la hausse des salaires, il est évident qu'on n'arrive
qu'à diminuer la production, puisque ainsi se res-
treint le champ de la production susceptible de
laisser une plus-value au capital qui ne s'engage qu'à
cette condition.
Néanmoins, une vérité subsiste, qui peut être
féconde, si le socialisme 'syndicaliste sait la mettre
suffisamment en lumière et par là contribuer à en
imprégner le prolétariat.
Le socialisme n'a été trop souvent que la revendi-
cation haineuse des pauvres pour le partage immé-
diat des biens ou une répartition égalitaire des pro-
duits. C'est encore ainsi que la foule le conçoit. Or
Ton évalue les produits du travail industriel, en
France, à 18 milliards de francs, dont 15 milliards
CHAPITRE II — LE SOCIALISME 53^
reviennent aux salaires et 3 milliards à la plus-
value. C'est donc d'un sixième qu'il s'agit ; soit, pour
un salaire de 3 francs par jour, 0 fr. 60. Ainsi, 0 fr. 60
par jour en sus, c'est en quoi consisterait, pour la
grande population ouvrière, la transformation de
l'enfer capitaliste en paradis socialiste, — et il y au-
rait les risques !...
Le socialisme syndicaliste a enfin compris que la
solution de la question sociale tient beaucoup plus à
une meilleure et plus scientifique organisation du
travail, à une plus intense production qu'à la vaine
poursuite d'une chimérique justice absolue. « Marx
n'a jamais eu de sympathie pour la morale du renon-
cement bouddhique, nous dit M. Sorel ; il voyait
l'avenir sous la forme d'un prodigieux développe-
ment industriel... C'est sur le progrès technologique,
sur la science et sur le droit que se constitue la
société nouvelle ».
Mais l'action conforme aux vérités sociales ne se
nourrit point de fumée métaphysique.
Toute organisation suppose hiérarchie et disci-
pline.
Avec le machinisme délicat et terrible d'aujour-
d'hui, si la discipline n'est pas d'airain et la hiérar-
chie immuablement établie, s'il n'y a pas direction
unique, continue et responsable, s'il y a peu ou prou
parlementarisme, rien ne va plus, tout se détraque,
tout saute. Les catastrophes comme celles du léna,
de la Couronne, et du Latoiiche-Tréville ont pour
causes profondes : en haut, la direction parlemen-
taire, c'est-à-dire confuse, contradictoire, irrespon-
54 PREMIÈRE PARTIE — LA CRISE ÉCONOMIQUE
sable et partant corrompue ; en bas, la production
quasi-parlementaire, c'est-à-dire le gâchis, le sabo-
tage et rindiscipline.
Grâce à son verbalisme aveugle, M. Jaurès pou-
vait dire dans la déclaration de principes qu'il fit au
congrès de Tours : <( Dans Tordre politique, la dé-
mocratie se réalise; tous les citoyens participent éga-
lement, au moins en droit, à la souveraineté ; le suf-
frage universel est le communisme du pouvoir poli-
tique. Dans l'ordre économique, au contraire, c'est
une minorité qui est souveraine. C'est Toligarchie du
capital qui possède, dirige, administre, exploite. Les
prolétaires doivent nommer eux-mêmes les chefs
du travail dans les ateliers comme ils nomment les
chefs du gouvernement dans la Cité, et réserver à
ceux qui travaillent et à la communauté tout le pro-
duit du travail ».
Nous savons ce que donne ce communisme poli-
tique : la corruption et la désagrégation, — et Tin-
supportable tyrannie des orateurs. Le même système
dansTéconomique, en particulier l'élection à Tusine,
ce serait le prompt retour à la barbarie, s'il est vrai
que la civilisation dépend de l'organisation de la
production.
« Le travail libre dans la société libre », « la libé-
ration de l'individu », (( le droit du travail à s'orga-
niser librement », « l'atelier sans maîtres », qu'est-
ce à dire ?
Les syndicats eux-mêmes, pour leur action, sont
contraints d'imposer une discipline sévère à leurs
adhérents, de se donner des chefs et des fonction-
CHAPITRE II — LE SOCIALISME 55
naires. Parfois, la tyrannie syndicale dépasse même
la mesure de Tautorité nécessaire. Déjà on le re-
proche aux chefs du syndicalisme. La démagogie
s'introduit d'abord chez eux. Pour lui donner satis-
faction , ils ont recours à un parlementarisme
qui ne peut être que dissolvant, à une politique tor-
tueuse qui ne peut être que démoralisatrice ; mais
rien n'y fait. Les esprits absolutistes, parce qu'ils
n'ont pas la responsabilité des réalités relatives, les
dénoncent. Ils parlent de a déparlementariser », de
« dépolitiquer », de « défonctionnariser » les syndi-
cats. Le syndicalisme rouge a en lui un germe de mort.
M. Sorel et ses amis disent bien que le « socialisme
ne s'occupe que de l'organisation révolutionnaire des
bras », et non, comme Tutopisme, de « donner des
conseils à la tète de l'industrie », que « les recher-
ches ne portent plus sur ce que la société doit être,
mais sur ce que peut le prolétariat dans la lutte
actuelle de classe », et ils ont émis de fortes critiques
de la démocratie parlementaire. Malheureusement,
le prolétariat ne se paye point d'idéologies aussi sub-
tiles et il ne saurait admettre que la lutte révolution-
naire, dans laquelle on rengage si inconsidérément,
soit un simple exercice d'énergie et d'héroïsme sans
fin précise. Il conçoit donc l'atelier libre, sans
maître, comme une sorte de Thélème parlementaire,
où les inférieurs commanderont aux supérieurs, oii
chacun fera tout ce qu'il veut, — à moins que ce ne
soit la machine qui commande à l'ouvrier.
Quand on montre à un écrivain ou à un orateur
les résultats réels et les conséquences immédiates
56 PREMIÈRE PARTIE — LA CRISE ÉCONOMIQUE
de ses théories, il insinue qu'il a été mal compris.
A Tentendre, c'est la logique des faits et non celle
de ses idées qu'il faut accuser.
Il serait temps qu'une opinion publique organisée
imposât rigoureusement à tous les théoriciens la res-
ponsabilité morale de leurs idées.
Le socialisme syndicaliste, en se défendant de
toutes vues sur Tavenir, croit qu'il se dégage de
toute responsabilité. Or l'ouvrier en révolte ne se
peut dispenser d'imaginer la société future. On ne
risque pas son bonheur et sa vie pour des « mythes »,
quand on sait que ce ne sont que des mythes. Au
surplus, la machine est un Christ insuffisant pour
recommencex l'aventure chrétienne.
M. G. Sorel déclare : « Une des plus grosses illu-
sions des utopistes a été de croire qu'on peut dé-
duire le schéma de l'avenir quand on connaît bien
le présent ». Cette illusion, qui est d'abord de la
sincérité, est des plus scientifiques ; car la prévision
est l'objet même de la science. Pourquoi savoir, si
ce n'est pour prévoir afin de pourvoir? Et aussi
comment savoir? a On ne peut bien apprécier ce
qui est, dit A. Comte, qui n'a rien, nous présumons,
d'un utopiste, sans le rattacher, d'une part à ce qui
a été, d'une autre à ce qui sera ».
M. G. Sorel se trompe grossièrement s'il croit
qu'il ne saurait être rendu responsable de ses idées.
Plus il ruse en les maintenant volontairement dans
l'obscurité, plus il risque. Comme c'est un homme
de haute conscience, nous l'en avertissons, il se pré-
pare de lourds remords.
CHAPITRE II — LE SOCIALISME 57
Ce n'est pas la splendeur de Texpression, sa lo-
gique apparente, ni même Tintention généreuse de
son propagateur que nous avons à apprécier dans
ridée qui présente ses titres : c'est la manière dont
elle pénètre les foules sociales, dont elle élève les
âmes en les illuminant, dont elle se traduit en défi-
nitive dans les actes. Tolstoï est responsable de Tago-
nie épouvantable des Doukhobors ; Elisée Reclus et
Kropotkine, malgré la magnificence de leur idéal et
l'admirable droiture de leur vie, sont responsables
de Ravachol, d'Emile d'Henry et de toutes les aber-
rations de la « propagande par le fait ».
M. G. Sorel sait fort bien que la question ouvrière
n'est pas sans lien avec la question nationale et qu'il
faut, à tout le moins, qu'une nation soit forte pour
imposer au dehors le respect des conventions inter-
nationales du travail.
Cependant, le syndicalisme s'occupe beaucoup
plus de sabotage, d'antipatriotisme et d'antimilita-
risme que d'organisation du travail et d'instruction
technique du travailleur.
Cet antimilitarisme quasi-héroïque est d'ailleurs
beaucoup moins grave que le sabotage. L'antimili-
tarisme d'en bas qui s'avoue naïvement est certaine-
ment moins pernicieux que l'antimilitarisme d'en
haut qui se dissimule sous les discours chauvins des
ministres.
L'antimilitarisme et l'antipatriotisme ne sont que
du militarisme et du patriotisme retournés. Le mili-
tant a l'âme d'énergie du militaire. Il garde le sen-
timent vivace de la guerre. En somme, cet antipa-
I
58 PREMIÈRE PARTIE — LA GRISE ÉCONOMIQUE
triotisme ardent reste moins éloigné de la véritd
sociale qu'est Tinstinct patriotique que le béat paci
fisme humanitaire des universitaires et des philan
thropes.
Les syndicalistes échappent à Tuniverselle confu
sion. Ils ont le sens des différenciations, d(*s catégo
ries nécessaires. « Ils ont acquis les idées qui con-
viennent à leur état et ils se regardent comme ayan
une unité tout à fait analogue aux unités natio-
nales ».
Le militant a un cœur de guerrier. C'est pour U
guerre de classe qu'il bat, soit; mais c'est tout d(
même pour la guerre qui fortifie les vertus sociales
essentielles : l'obéissance aux chefs et la discipline
Survienne la terrible réalité de l'invasion à repous-
ser, les mythes passeront, les vertus apparaîtront
Alors, ce sont les antimilitaristes officiels qu'il nouj
faudra surveiller et mettre à la raison nationale.
Toutefois, la guerre de peuple a sur la guerre de
classe l'immense avantage d'être provisoire. Or si la
guerre exalte les énergies, celles-ci ne sont fécondes,
socialement, que dans la paix. Ce n'est pas sur un
champ de bataille qu'on fonde des institutions e1
qu'on organise la production.
Il ne s'agit plus, en tout cas, de l'émeute affreuse
des pauvres qui n'a pour drapeau que Tenvie ; mais
de la guerre loyale de classe, sans haine, sans vile-
nie, pour la meilleure vie, pour la plus grande ten-
sion d'énergie et de volonté, pour la plus haut©
puissance du prolétariat.
Il est fâcheux qu'on ait voulu faire du syndica-!
CHAPITRE II — LE SOCIALISME 59
[ isme une philosophie et une sociologie qui se suffi-
lent à elles-mêmes. C'est prendre la partie pour le
but, et même la partie de la partie pour le tout de
a partie. Ainsi se dénature le syndicalisme même.
M. Jules Guesde, au Congrès de Nancy, a pro-
loncé ces paroles de bon sens : « Ou n'a pas le droit
le dire à un maçon : tu n'entreras pas dans le syn-
dicat des maçons si tu ne jures pas par le syndica-
isme de Lagardelle ; on n'a pas le droit de dire à
m métallurgiste ou à un verrier : tu n'entreras pas
Jans le syndicat des métallurgistes ou des verriers
►i tu n'es pas pour le boycottage, si tu n'es pas pour
je sabotage, si tu n'es pas pour l'antimilitarisme ou
'antipatriotisme... Vous n'avez pas le droit de divi-
ser contre elle-même, par des considérations étran-
gères, la profession que votre devoir est d'unir, ou
»i vous le faites, vous aboutissez précisément à ce
^ue je déplore, à ce que j'affirme et que vous niez,
fi des squelettes de syndicats. Le syndicat ne vaut
^ue dans la mesure où la totalité, où l'immense ma-
jorité au moins des travailleurs du même métier ont
rallié le drapeau, parce qu'alors, pour faire aboutir
leurs revendications, ce n'est plus même la grève
qui s'impose, la menace de la grève suffit ».
Et au point de vue socialiste, M. J. Guesde avait
aussi raison de qualifier de << souverainement ridi-
cules » les moyens dont dispose le syndicalisme pour
transformer la propriété et la société : boycottage^
iSabolage, grève.
L'erreur capitale de M. Sorel, c'est de ne consi-
jdérer dans le prolétaire que l'ouvrier. Pour les éco-
60 PREMIÈRE PARTIE — LA CRISE ÉCONOMIQUE
nomistes, l'humanité n'avait d'autre fin que de co:
sommer; pour les marxistes dernière manière, el
n'a d'autre fin que de produire. Il faut évidemme
que les ouvriers soient instruits de ce qui est néce '
saire à leur vie de travailleurs ; mais il faut aus
qu'ils soient instruits de ce qui est nécessaire à lei
vie de chefs de famille, de citoyens, d'homme
« Mes amis et moi, dit cet auteur, nous ne cessoi
d'engager les classes ouvrières à ne pas se laiss«
entraîner à suivre l'ornière de la science ou de
philosophie bourgeoises. Un grand changement !
produira dans le monde le jour où le prolétariat aui
acquis, comme l'a acquis la bourgeoisie après la R
volution, le sentiment qu'il est capable de pensi
d'après ses propres conditions de vie ».
Les classes ouvrières se soucient peu des consei
de M. Sorel et de ses amis.
La production industrielle n'est qu'une des cond
tions de la vie du prolétariat. L'action syndica
n'absorbe que les loisirs des chefs. En dehors c
l'atelier et du syndicat, la vie d'un ouvrier frança-
intelligent est semblable à celle d'un bourgecî
français intelligent.
Le socialisme syndicaliste subordonne l'ensemb);
social à une de ses fonctions : la production, et il r
considère que la production de la grande industrie
Il serait plus judicieux, semble-t-il, de donner cet ^
préférence d'abord à la production agricole, puis ai!
dessus encore à la consommation. M. Charles Gio
a écrit dans U Émancipation : « L'idéal socialisa
c'est la lutte des classes; or la lutte des classes iir:;
CHAPITRE II — LE SOCIALISME 61
jiique une société organisée en vue de la produc-
1)n. C'est là seulement que les facteurs de la pro-
(iction, c'est-à-dire le Travail et le Capital, se dis-
jitent la suprématie ; c'est là seulement que les
bmmes et les classes se séparent les uns des autres
] r des différences qualitatives tenant à leur rôle
(OS la production, à leurs caractères profession-
ils. Mais la consommation, par définition même,
le la classe, puisque tout homme, — de l'enfance à
Imort, travailleur ou oisif, pauvre ou riche — est
icessairement consommateur ; la consommation
implique entre les hommes que des différences
( antitatives, énormes sans doute et injustes, mais
(i peuvent être atténuées de plus en plus — qui
(jà l'ont été sensiblement depuis le passé. Une so-
îté organisée en vue de la consommation, c'est-à-
fre uniquement en vue de la satisfaction des be-
ns, ne connaîtrait pas les luttes pour le profit :
mple nos modestes sociétés de consommation oii
à le profit a disparu ou s'est réduit à une simple
itourne ».
Le socialisme syndicaliste ne considère que le
fbducteur. Or le prolétaire n'est pas que produc-
ir. Travailler n'est qu'un moyen, non une fin. Pro-
îjire n'est pas l'acte qui manifeste la plus haute vie
producteur. On n'envisage l'ouvrier qu'à l'atelier,
syndicat. Dans ses loisirs, en famille, dans ses
IX, ses distractions, en société avec ses amis, il
eiste pourtant, — et c'est là, après tout, qu'est sa
\) libre.
Il semble aussi que 4 millions d'ouvriers d'usines
62 PREMIÈRE PARTIE — LA CRISE ÉCONOMIQUE
soient toute la société française. Et le paysan, Te:
ployé, l'artiste, le savant, la femme, Tenfant?
Le but du progrès pour Auguste Comte, c'est
conformer Texistence sociale de Thomme h la ce
ception positive du monde et à Tordre d'humanil
pour le socialisme syndicaliste — quintessence mê:
du socialisme, — c'est uniment d'adapter l'ouvrie
sa machine, à son atelier, aux conditions techniqi
de la production industrielle, pour produire t(
jours plus, sans arrêt, des objets utiles sans dou
mais non les plus utiles qui sont de la terre, et
plupart bons seulement à compliquer une existai
sans idéal et sans joie.
Et Ton vient nous parler de libérer le travaillei
De quoi ? On voit surtout qu'il est question de 1'
servir terriblement à la matière, à l'idole m(
strueuse de la production.
On nous dit-, il est vrai, que c'est cette producti
qui excite le progrès social, en multipliant les inv
lions, en formant des techniciens, en instruisant j
travailleurs, en organisant militairement la clal
des producteurs.
Le progrès social ne peut être que le dévelop
ment de l'ordre social, et il y faut autre chose (!
des usines, et il n'y faut pas des classes en lutte. |
Japon, pour s'être industrialisé, n'en reste pas mo
en pleine barbarie. On peut être une brute sauv;
et faire du 80 à l'heure. On peut avoir appris
chimie, la physique, la mécanique et n'être qu
imbécile ou une canaille. Certes, on ne sait bien (
ce qu'on fait, et l'école du travail n'est pas à déc
CHAPITRE II — LE SOCIALISME 63
gner ; mais il y a des questions sur lesquelles la ma-
3hine ne peut nous renseigner et auxquelles, pour
mre en hommes, il faut répondre.
On nous chante enfin Forgueil de produire, de se
sentir maître des forces, de plus en plus ; mais on
i)ublie que, pour un ouvrier d'élite qui peut ainsi
intéresser à son travail, il y a dix manœuvres qui
ne peuvent être que des rouages peinant. La crise
ie l'apprentissage dont il y a lieu de s'inquiéter
lous montre du reste que nous n'allons point à une
akîs vive intelligence des métiers. Le linotypiste
Taujourd'hui n'a aucune raison d'aimer mieux son
liétier que l'ancien typographe, ni même de l'aimer
iutant.
Et si les ouvriers d'élite sont plus ou moins des
contremaîtres qu'il faut exclure par définition de la
société des producteurs sans maîtres, on se peut
lemander ce qu'il restera — sinon les disciples de
M. Georges Sorel, qui sont des ingénieurs, des fonc-
ionnaires, des avocats, des littérateurs, et autres
ntellectuels.
Le socialisme syndicaliste n'a pour lui que quel-
[ues vérités utiles. Son action ne sera pas vaine s'il
attache à les enseigner plus que ses erreurs, et à
participer ainsi à l'éducation prolétarienne. Malheu-
reusement, l'expérience nous apprend que les sectes
iennent beaucoup plus à leurs erreurs, qui les oppo-
ent, qu'à leurs vérités, qui les rallieraient.
64 PREMIÈRE PARTIE — LA CRISE ÉCONOMIQUE
CHAPITRE III
Le Réformisme
Sous le régime parlementaire, les réformes légis-
latives ne sont que des expédients pour suppléer la
liberté dissoute ou des « trucs » électoraux. Nous en
avons traité ailleurs (1).
•Nous ne visons pas, non plus, la simple philan-
thropie dont l'insuffisance est manifeste.
Après les tendances révolutionnaires sincères, c'est
Teffort réformiste sincère qu'il convient d'examiner,
et dans sa plus parfaite expression.
Et c'est mieux encore que la participation aux bé-
néfices.
La participation aux bénéfices n'est jamais qu'une»
prime au zèle du salarié ou une assurance contre la
grève, — sans efficace et sans portée sociale si elle
ne se transforme point en copartnership, c'est-à-dire
en participation à la propriété de fonds.
La copartnership a déjà été appliquée en France
par le fouriériste Godin, Jean Leclaire et la pape-j
terie Laroche-Joubert. M. Van Marken, imprimeur!
à Delft, en définit ainsi le caractère : « Jusqu'à pré
sent, c'est le capital qui paye le travail et le congédie
après, tandis qu'ici, c'est le travail qui paie le capital
et le congédie une fois remboursé ».
(1) La Démocratie vivante.
CHAPITRE III — LE RÉFORMISME ♦ 65
On reconnaît là le « propriétisme » des jaunes et ce
•qui a inspiré les nouveaux projets de loi de MM. Par-
sons, Viviani et Briand.
Le projet de loi de M. Justin Godart est peut-être
plus sérieux. Il se propose de faire participer le tra-
vail aux bénéfices de la plus-value, qui résulte d'une
collaboration du capital et du travail. Il va sans dire
que le capital sera d'abord amorti. « Dans toute
société par actions, est-il dit dans Texposé des mo-
tifs, nous proposons de rendre obligatoire la consti-
tution d'une réserve faite sur les bénéfices et de
l'affecter à Famortissement des actions ». Au fur et
à mesure que serait amortie une action du capital,
on créerait deux actions de jouissance : « L'une sera
remise au porteur de l'action amortie ; l'autre, dite
action de jouissance du travail, sera la propriété du
travail ».
Gomme la part du travailleur qui sera ainsi faite,
et que M. J. Godart estime à 200 millions par an, est
presque impossible à répartir, les actions de jouis-
sance du travail serviraient à constituer une Caisse
de crédit au travail. Cette caisse servirait à fournir
auK sociétés coopératives les capitaux nécessaires ;
aussi « à subventionner renseignement profession-
nel, grâce auquel les travailleurs, en conquérant la
maîtrise de leur métier, serviront leurs propres inté-
rêts et ceux du pays ». Enfin, à faciliter aux artisans la
transformation de l'outillage de leur atelier de famille.
Puis, « en attendant d'être le maître de sa produc-
tion, la possession d'actions de jouissance permettra
au travail de prendre une part active dans la direc-
5
66 PREMIÈRE PARTIE — LA CRISE ÉCONOMIQUE
tien des affaires et de se préparer à la gestion des
siennes... De la sorte, le rêve, si souvent formulé, de
voir le travail discuter et traiter avec le capital d'égal
à égal sera réalisé ».
Mais le véritable caractère de la copartnership, ce
qui en fait le type de la réforme économique sé-
rieuse, c'est d'être, non un programme de parti, un
bluff électoral, une fiction législative, mais une expé-
rience, un résultat réel de l'initiative privée.
Un grand industriel de Paris, M. Charles Mildé,.
s'est décidé à l'appliquer d'une manière fort ingé-
nieuse dans trois entreprises : 1° les travaux d'instal-
lations électriques ; 2» voitures mécaniques ; 3° cou-
ture.
« Dans ma conception, dit-il, le capitaliste est à la
fois un commanditaire et un associé dirigeant.
« Il est associé dirigeant jusqu'au moment où,
satisfait de ses profits limités, il est obligé de se re-
tirer remboursé, dans les conditions que je vais indi-
quer, par le personnel de tout ordre qui a conquis
le patronat par son travail.
« Voici le mécanisme de la société, que j'appelle-
rai « société à capital remboursable par le travail » :
(( Je suppose un capital de 100,000 francs, réuni
pour assurer le fonctionnement d'une entreprise de
location de voitures, soit 1,000 actions de 100 francs.
(( La société a réalisé, la première année, un bé-
néfice de 10,000 francs; je place 5,000 francs en
réserve pour l'amortissement du capital et les im-
prévus de l'entreprise ; je donne 5,000 francs au.
capital, soit 5 0/0 par action.
CHAPITRE III — LE RÉFORMISME 67
u La deuxième année, elle gagne 15,000 francs:;
j'emploie 10,000 francs de la même façon que précé-
demment, il me reste 5,000 francs; je partage ces
bénéfices entre mes capitalistes et mon personnel,
soit 2,500 francs de dividende supplémentaire pour
les actionnaires, ce qui constitue un revenu par titre
de 7 fr. 50, et j'attribue 2,500 francs à mon personnel
au prorata des appointements.
« Mais je ne lui verse pas ces 2,500 francs ; je les
emploie à rembourser une somme égale à mes ac-
tionnaires. Je tire au sort 25 titres et je les rem-
place par 25 actions de jouissance qui auront les
avantages attribués ordinairement à ce titre. C'est-à-
dire dividende, mais pas intérêt.
c( Par contre, je vais créer 25 actions de travail
qui recevront intérêt à 5 0/0, mais pas encore divi-
dende, — ces 25 actions de travail appartenant à
mes collaborateurs.
(( Je procède annuellement ainsi, jusqu'au rem-
boursement complet des 1,000 actions du capital. A
ce moment de la vie sociale, je me trouve en pré-
sence de 1,000 titres de jouissance, recevant des
dividendes seulement, et 1,000 titres de travail rece-
vant l'intérêt de 5 0/0 sans dividende.
« Que va-t-il se passer ensuite?
« Le premier exercice, après ce remboursement
complet du capital-actions, laisse un bénéfice net,
par exemple, de 20,000 francs. Je procède à un
tirage au sort entre les 1,000 actions de jouissance et
les 1,000 actions de travail. Le sort fait sortir 50
actions de jouissance ; je remets aux bénéficiaires
68 PUEMIÈRE PARTIE — LA CUISE ÉCONOMIQUE
iOO francs par titre et je les considère comme rem-
boursés détinitivement de leur commandite ; ces
titres n'existent donc plus ; mais, outre les intérêts
et dividendes, ils ont reçu une prime de rembourse-
ment de 100 francs.
« A ce mcme tirage au sort, qui me permet, grâce
à mon bénéfice net de 20,000 francs, de rembourser
200 titres, loO titres actions de travail sont sorties.
Je les rembourse définitivement à 100 francs. Je dis-
pose donc à ce moment de 200 titres attribuables à
nouveau à mon personnel.
<< Une deuxième évolution va se produire alors
dans la vie sociale. Au moment où la dernière action
de jouissance est remboursée, le travail est complè-
tement maître de Tentreprise, il la dirige, il est de-
venu responsable de ses actes heureux ou malheu-
reux, selon la bonne ou mauvaise gestion de ceux
qu'il aura placés au conseil pour la direction ».
Les trois entreprises que crée M. Charles Mildé,
d'après les principes qu'il a si clairement exposés,
seront, dit-il encore, « du type des sociétés anony-
mes, parce que ce type est le plus souple de tous
ceux qu'a prévus la loi, celui qui rend plus facile la
transmission de la propriété capitaliste ».
Et voici comment ces trois sociétés fonctionneront :
« Les titres de nos sociétés (titres qui ne seront pas
offerts au public, titres qui sont souscrits d'avance
par les fondateurs, qui ne feront donc l'objet d'au-
cune spéculation) seront nominatifs, et non pas au
porteur. Ces actions de capital seront remboursables
à leur cours nominal (action de 100 francs rembour-
CHAPITRE III — LE RÉFORMISME 69^
sable à 100 francs), quelle que soit la plus-value que
le dividende ajouté à l'intérêt de 5 0/0 aura pu leur
procurer. Le remboursement sera accompagné de la
remise à Tactionnaire d'une action de jouissance
d'une valeur nominale égale à celle de Faction de
capital (une action de jouissance de 100 francs rem-
placera une action de capital de 100 francs). Cette
action aura droit, non plus à un intérêt — Tintérêt
qui est le loyer de l'argent n'étant plus dû, puisque
l'argent aura été rendu — mais à un dividende,
c'est-à-dire à une part de la moitié du profit net de
l'entreprise. Quand on lui remettra le titre de jouis-
sance, l'actionnaire signera un engagement de resti-
tuer ce titre contre remboursement de sa valeur no-
minale, au moment où il sortira au tirage au sort
« L'action de jouissance ainsi remboursée au capi-
taliste et l'engagement de rétrocession demeureront
inséparables ; le travailleur à qui ils écherront devrai
les remettre à la société quand, à son tour, viendra'
son heure d'être remboursé, de toucher par consé-
quent sa part du capital rachetée par le travail.
(( Il y aura donc dans les sociétés, telles que nous^
allons en constituer trois, un déplacement incessant
du capital qui ne lésera pas les intérêts des capita-
listes primitifs, puisqu'ils seront remboursés deux
fois, et qui fera passer au rang d'actionnaires, de co-
propriétaires, tous les salariés de l'entreprise. Ces-
salariés, quand ils auront amorti le capital et qu'ils
seront eux-mêmes les capitalistes, travailleront pour
se rembourser eux-mêmes. Mais, quand ils auront
été remboursés — eux ou leurs ayants droit — s'ils
70 PREMIÈRE PARTIE — LA CRISE ÉCONOMIQUE
demeurent ouvriers ou employés de l'entreprise, ils
se retrouveront, comme ils étaient avant le double
amortissement du capital initial, des candidats à là
copropriété, toute action rachetée rentrant au fonds
commun du travail et devant être attribuée à un tra-
vailleur, selon les règles à déterminer. Ce roulement
incessant du capital passant d'une main à une autre
doit avoir plusieurs résultats : d'abord, il ne permet
pas la constitution des premiers collaborateurs de
l'œuvre en patrons pouvant refuser aux nouveaux
embauchés les avantages dont eux-mêmes auront
profité. Les obligations que le capital-argent aura
acceptées, et au premier rang l'obligation de consa-
crer la moitié des produits nets à l'amortissement, le
capital devenu propriété du travail y sera soumis,
sans pouvoir, d'après la règle statutaire, y déroger.
L'ouvrier qui rentrera dans l'entreprise à la dixième
année, par exemple, s'y trouvera dans une situation
identique à celle de son confrère entré le premier
jour. Celui-ci avait un capital-argent à rembourser,
celui-là aura un capital-travail à rembourser. Le pre-
mier disposait pour ce remboursement de la moitié
du bénéfice ; le second disposera pour le rembourse-
ment de la moitié des bénéfices. Il y aura donc entre
tous les collaborateurs de l'œuvre toujours égalité,
association dans Tégalité ; même rétribution pour le
même travail ; l'espérance réalisée par les ouvriers
de la première heure, les tard venus pourront la
concevoir tout aussi légitimement. Il dépendra d'eux
de rendre pour eux-mêmes la réalisation de ces es-
poirs plus prompte en apportant plus d'application
CHAPITRE III — LE RÉFORMISME 71
au travail et plus de dévouement à Tœuvre com-
mune. Les ouvriers, non encore en possession d'une
part du capital, sauront que chaque année les rap-
proche de cette possession. Ils rembourseront les
travailleurs devenus actionnaires, comme ceux-ci
auront primitivement remboursé les capitalistes, et
ils sauront qu'à leur tour ils seront remboursés ».
Est-ce à dire que la copartnership, même si le bel
exemple de M. Mildé est suivi, va résoudre tout le
problème économique d'un coup ?
Sans doute, M. Charles Mildé lui-même ne le
pense pas. Ce serait omettre toutes les données poli-
tiques et morales de ce problème formidable.
Mais l'action désintéressée n'est jamais stérile. Elle
vaut d'abord par l'expérience qu'elle institue, elle
vaut surtout parla sympathie qu'elle manifeste. Dans
ce cas, il est bon, et non pas seulement pour les
prolétaires qui en bénéficient, que des bourgeois,
patrons ou capitalistes, montrent ainsi qu'ils ne sont
pas dépourvus de sensibilité sociale et que l'opinion
publique, qui peut encore exercer une direction so-
ciale, ne leur est pas indifférente. C'est là une des
raisons, — non des moindres, — d'espérer une re-
constitution positive de la société française.
Nous avons le respect de l'action et nous voudrions
que ce respect fût plus répandu, qui rendrait les
bonnes volontés moins timides et mieux disciplinées.
Nous souhaitons donc que les louables entreprises
de M. Mildé réussissent et fassent tout leur bien.
iNous y aiderions si nous le pouvions, et non pour
; aiguiller cette œuvre dans le sens que nous croirions
72 PREMIÈRE PARTIE — LA CRISE ÉCONOMIQUE
préférable, mais pour que le projet soit strictement |
exécuté comme l'a conçu son auteur, et ainsi pour I
que Texpérience soit décisive.
Toutefois, nous ne saurions oublier les principes
ni les conditions de Tordre.
La copartnership n'est pas Tunique moyen, pour i
les ouvriers, de conquérir les instruments de travail
et le capital industriel, et, au surplus, ce n'est pas le
plus rapide ni le plus efficace. Le mutuellisme prou-
dhonien, les ateliers de chômage que nous avions
proposés, et surtout la coopération de consommation
organisant la coopération de production sont bien
plus efficaces pour « libérer » les travailleurs du sa-
lariat.
Mais on se peut demander, d'abord, si celui-ci
veut vraiment cette « libération ».
Sans doute, il crie fort contre le salariat, ou plutôt^
on le fait crier ; mais tout son instinct, qui dirige les
actes essentiels de sa vie, est, au contraire, pour
maintenir et consolider le salariat.
Il le faut bien reconnaître, la coopération n'est pas '
populaire ; elle reste une ébauche, sans force et sans
ordre. Malgré toutes les faveurs qui leur sont accor-
dées, — grâce à l'affiliation de leurs directeurs à la^
franc-maçonnerie, — les sociétés de production se:
développent péniblement. La plupart végètent.
Beaucoup font faillite ou disparaissent. Actuellement,
elles ne sont pas encore plus de 400 avec 46,000
membres. La copartnership, qui pourtant n'exige pas
tant des volontés, ne réussit que lorsqu'elle est auto-
matique comme chez Leclaire ou Godin. Dès qu'elle
CHAPITRE III — LE RÉFORMISME 73
est facultative, comme chez Laroche-Joubert, elle
n'aboutit pas. Dans cette maison, la participation
fonctionne depuis 1832. Eh bien, sur 1,S00 employés,
113 seulement sont actionnaires pour 41 0/0 du ca-
pital social, soit 1,783,000 francs sur 4,300,000
francs. M. Mildé a donc été bien avisé en adoptant
pour ses entreprises le mode de participation obliga-
toire.
Si Touvrier se refuse à tout effort concerté et con-
tinu en ce sens, c'esl peut-être qu'il a consUité qu'à
sortir de sa fonction sociale habituelle, il perdait
quelque chose sans que son gain fût bien certain.
Dans la.copartnership, par exemple, s'il participe
aux bénéfices à l'occasion, il subit aussi les pertes
quand il y en a. A la fatigue du travail de l'atelier,
s'ajoutent les soucis constants de Tentrepreneur.
Voyons les entreprises très prospères, et donc ex-
ceptionnelles que nous avons citées déjà.
 Guise, Godin a institué la participation aux bé-
néfices en 1876, et la copartnership en 1880. Aujour-
d'hui, les 1,800 ouvriers sont propriétaires des
usines de Guise et de Schaerbeck pour la fabrication
des appareils de chauffage, qui représentent un capi-
tal de 16 millions de francs. Le bénéfice net est de
300 à 400,000 francs par an. S'il était réparti égale-
ment, cela ferait, pour chaque ouvrier, 160 à 200
francs, sans plus. En réalité, il y a quatre catégories :
1^ les associés, qui constituent l'assemblée des ac-
tionnaires et ont droit à une double part ; 2^ les so-
ciétaires, qui ont droit à une part et demie ; 3° les
participants, qui n'ont droit qu'à une part ; 4^ enfm
74 PREMIÈRE PARTIE — LA CRISE ÉCONOMIQUE
les auxiliaires qui, n'ayant pas encore accompli uni]
an de stage, ne participent pas aux bénéfices. I
Chez Leclaire (peinture et bâtiments), 50 0/0 des^
bénéfices sont versés en espèces, 18,75 0/0 revien-
nent à la gérance et 31,25 0/0 sont affectés à unei
caisse de secours mutuels. « Leclaire a imaginé cette
organisation ingénieuse, nous dit M. Charles Gide,
dans la crainte que les ouvriers, une fois devenus co-
propriétaires de fentreprise, ne songent à se la par-
tager et à détruire ainsi son œuvre. C'est pour éviter
ce danger qu'il a créé, à côté mais en dehors et au-
dessus de la société industrielle, cette personne mo-
rale perpétuelle, avec son fonds inviolable, qui est |
la société de secours mutuels ». Cette société doit
servir aux sociétaires, après 20 ans de travail, à :
50 ans d'âge au moins, une pension de 1,500 francs '
réversible par moitié à la veuve en cas de décès.
Mais toutes ces dispositions, pour ingénieuses»!
qu'elles soient, sont particulières. Elles peuvent ne '
pas être possibles. S'il n'y a pas de bénéfices, on n'a
rien à se partager, on ne peut rien verser à la caisse
de retraites. S'il y a des pertes, il faut môme rogner
sur le salaire. C'est ce qui arrive pour beaucoup de
sociétés de production mal conduites ou malheu-
reuses.
Tout est donc soumis à la gestion plus ou moins
habile de l'entreprise, qui fait sa prospérité ou son
marasme. La vraie question, c'est donc, en fin de
compte, de savoir si la copartnership assure une
meilleure gestion et ainsi une plus grande produc-
tion.
CHAPITRE III — LE RÉFORMISME 75
La coopération a cela pour elle qu'elle agit d'abord
jurla consommation, en la réglant, en l'organisant.
Elle est d'abord une meilleure économie des produits,
Bt par là elle peut compenser une moindre activité
productrice.
La copartnership ne touche qu'à la production. Jl
faut donc qu'elle Taccroisse par un principe de sur-
fictivité ou d^ordre. Ce n'est que par là, seulement,
qu'elle élèvera réellement le bien-être économique.
Or, ce principe, on ne le reconnaît pas.
La belle affaire que les produits du travail soient
répartis plus équitablement, s'il y en a moins et si
tous y perdent!
M. Charles Mildé nous assure que l'homme tra-
vaillera mieux, gâchera moins quand il saura qu'il
itravaille pour lui. Rien de plus vrai; mais — préci-
sons — quand il est seul. Quand le résultat d'un
(effort est trop lointain et qu'il se doit partager entre
Imille, il n'entraîne plus. Un millième d'intérêt dans
une entreprise est un médiocre excitant. Au surplus,
n'est-ce point surtout l'initiative, l'ardeur, la vigi-
lance du directeur et du technicien qu'il convient
d'exalter. Le sabotage d'un mauvais ouvrier a moins
d'importance pour une grande industrie que la né-
gligence ou l'erreur d'un ingénieur, par exemple.
Certes, le sentiment social peut être autrement
puissant que l'intérêt; mais Proudhon disait judi-
cieusement à ce sujet : u On peut aimer les hommes
jusqu'à mourir pour eux, on ne les aimera jamais
jusqu'à travailler pour eux ».
Dans toutes les petites entreprises, l'intérêt col-
76 PREMIÈRE PARTIE — LA CRISE ÉCONOMIQUE
lectif peut être encore un stimulant ; mais déjà biei'|
affaibli. Le participant sera toujours porté à dire
« Pourquoi moi, et pas les autres », ou « pourquoi
pas moi, au lieu des autres », suivant les cas. Il es
vrai que là une surveillance étroite et jalouse de toui j
sur chacun y supplée ; mais peut-être regrettera-t-or |
alors la « tyrannie patronale ».
Toute Texpérience coopérative depuis 1848 k
confirme. L'intérêt collectif se mue parfois en senti-
ments qui soulèvent les enthousiasmes et suscitent
des héroïsmes, il n'a jamais été, il ne sera jamais
rame d'une entreprise industrielle ou commerciale.!
Cependant, M. Mildé nous dit : « Le suffrage!
universel ira bien trouver les plus dignes dans cei
milieu spécial où les intérêts de tous sont en jeu, eti
j'en trouve la preuve dans la prospérité ininter-
rompue de l'entreprise Leclaire, où les gérants,
désignés par le vote de tous les participants, sont
obligatoirement choisis parmi les membres socié-
taires ».
11 néglige ceci, que les ouvriers de la maison"!
Leclaire ne sont pas et ne deviennent pas copro-
priétaires. Trois d'entre eux sont élus gérants à vie;
et constituent la société en nom collectif. C'est là
une disposition qu'on ne saurait trop engager
M. Mildé à prendre. Elle serait parfaite, si les gérants,
une fois nommés, étaient chargés eux-mêmes de
désigner leurs successeurs.
C'est que l'écueil le plus dangereux de la coopé-
ration ou de la copartnership est le suffrage univer-
sel.
CHAPITRE III — LE RÉFORMISME 77
On est surpris qu'un praticien comme M. Mildé ne
e rende pas compte, aussitôt, du danger d'intro-
luire dans industrie ce ferment de dissolution,
.Indiscipline et de désordre. Le suffrage universel
le peut s'admettre, à la rigueur, qu'une fois, au
lépart, pour nommer un directeur à vie. Il est
.bsurde que les inférieurs désignent les supérieurs,
d qu'ainsi ceux-ci dépendent de ceux-là, — d'une
Lbsurdité à la fois psychologique et sociologique.
:iomment un élu aurait-il quelque autorité sur ses
, ^lecteurs? S'il tient assez à sa fonction, s'il a le souci
le sa réélection, il n'aura garde de mécontenter
ieux qui le rééliront. Ayant tous les intérêts parti-
puliers du moment à ménager, souvent même moins
Ijue cela, les petits amours-propres, les -petits
mobiles de chacun, comment pourrait-il servir les
jntérêts généraux continus?
Si Ton ne discerne pas bien ce que pourraient
gagner les ouvriers, en l'état actuel des choses et des
3tres, à la transformation du patronat et du salariat,
bn ne voit que trop ce qu'ils y perdraient. -
Nous citerons encore M. Mildé : « J'assiste depuis
phxs de vingt ans, dit-il, à l'expérience de la capacité
de gestion du personnel ouvrier de la société de
i secours mutuels contre la maladie et les accidents du
travail, que j'ai établie chez moi ; je suis frappé des
bons résultats de cette gestion confiée exclusivement
ijà ceux que le suffrage de leurs camarades a désignés,
à l'exception de toute influence patronale; les admi-
inistrateurs choisis mettent dans l'accomplissement
de leur mission une conscience que je n'ai jamais vue
78 PREMIÈRE PARTIE — LA CRISE ÉCONOMIQUE
faiblir, je dirai même que l'idée de défense de la
caisse commune les rend quelquefois inaccessibles à
certaines considérations d'ordre sentimental. J'en-
trevois chez beaucoup d'entre eux des qualités qui
font le parfait capitaliste ».
Et bien, à notre sens, voilà précisément qui est
une perte, et considérable.
La sécheresse du capitaliste a son utilité, si elle
est strictement limitée aux capitalistes et si le nombre
de ceux-ci est limité aux besoins que peut en avoir
la société, de façon que leur petit groupe puisse tou-
jours facilement être surveillé, contrôlé et contenu
par Topinion publique organisée. Mais cette séche-
resse devient un vice si elle dénature les autres
facultés, par exemple celles du cœur chez les femmes
et les prolétaires.
Les qualités d'un capitaliste chez un prolétaire
sont des vices détestables, de même que les senti-
ments d'insouciance généreuse de celui ci chez
celui-là sont des défauts qui ne tarderaient pas à le
ruiner.
Chaque catégorie a son champ d'action, chaque
organe a sa fonction, d'autant mieux accomplie
qu'elle est plus spécialisée. Singulier progrès que
de tout confondre ! Ce n'est que dans les êtres les
plus inférieurs que tous les organes sont aptes, in-
différemment, à toutes les fonctions.
Examinant le projet de M. Mildé, l'ancien ministre
Charles Dupuy définit ainsi le bourgeois : « Un
homme prévoyant ». Parfait. Mais c'est reconnaître
que le prolétaire n'est pas prévoyant de nature. Les
CHAPITRE III — LE RÉFORMISME 79
calculs, l'épargne, ce n'est pas son affaire. Il n'est
pas économe des richesses sociales, il en est pro-
ducteur. « M. Charles Mildé, en appliquant son
projet, ajoute M. Charles Dupuy, veut susciter ou
entretenir le sentiment de la prévoyance chez les
ouvriers. Les ouvriers associés du capitaliste, qui
sauront qu'il dépend d'eux de devenir plus rapide-
ment capitalistes à leur tour, c'est des bourgeois
qu'il va en faire ».
Le contraire serait plus désirable.
Sans doute, on peut imaginer une sorte de Répu-
blique coopérative, d'où le salariat sera éliminé, où
tous les producteurs seront des fonctionnaires so-
ciaux, rétribués plutôt suivant leurs besoins de
famille que suivant leur production personnelle.
Mais, précisément, la copartnership ne se peut géné-
raliser jusqu'à instituer la coopération intégrale,
puisqu'elle ne dépend que de la générosité patro-
nale qui ne saurait, on Tentend bien, s'univer-
saliser.
Elle ne tend donc pas à la suppression totale du
salariat, elle ne peut que faire de quelques insou-
ciants salariés des propriétaires parcimonieux.
Si ce système se propageait, il serait plutôt nui-
sible au prolétariat qu'il diviserait et amoindrirait
en lui prenant ses éléments les plus énergiques et
les plus intelligents. Ayant fait appliquer la partici-
pation aux bénéfices aux employés du secteur des
Champs-Elysées, M. Charles Mildé le constate :
« Cette disposition lui a constitué un personnel
d'élite, à ce point dévoué qu'il fut toujours éloigné
80 PREMIÈRE PARTIE — LA CRISE ÉCONOMIQUE
des groupements syndicaax des cinq autres compa-
gnies distributrices de la lumière et de la force dans
Paris. Jamais aucune tentative de grève ne fut ébau-
chée au milieu de ce personnel satisfait (ses salaires,
grâce à la participation de 5 0/0, étaient de 38 0/0
supérieurs h ceux du personnel des autres sec-
teurs) )).
Faire de quelques salariés des propriétaires ou
des satisfaits, ce n'est pas diminuer le salariat. Et si
Ton admet que le salariat est un ensemble d'abus,
c'est même le fortifier.
Les travailleurs qui restent dans leurs conditions,
divisés entre eux, affaiblis, décapités, ne peuvent
plus résister à l'exploitation capitaliste. Et cette ex-
ploitation devient d'autant plus féroce que le patro-
nat s'est débarrassé du frein humain des meilleurs,
éliminés par l'automatisme ingénieux de la co-
parinership.
Actuellement, il y a^ entre les classes sociales, un
énorme malentendu.
C'est notre tâche de chercher à le dissiper. Le
syndicalisme s'y emploie d'autre part. Des expé-
riences comme celles que M. Mildé va tenter ne
laissent point d'y concourir aussi.
On croit que les ouvriers se révoltent parce qu'ils
veulent « s'émanciper » du patronat. C'est ce qu'ils
disent, en effet ; c'est ce qu'ils croient eux-mêmes,
peut-être. Mais, on ne saurait trop y insister, tous
leurs actes spontanés vont à rencontre. La co-
partnership, qui a déjà un passé, quelques succès,
ne réussit que si elle est obligatoire. Quoi qu'ils
CHAPITRE III — LE RÉFORMISME Si
disent, les prolétaires n'acceptent de s'affranchir du
patronat que si on les y contraint.
Au fond, le prolétariat n'en veut qu'aux abus du
patronat, qui sont le plus souvent déterminés par
les abus plus graves de l'agiotage financier et de la
malfaisance politicienne. S'il souffre réellement de
son état, il souffrirait bien plus d'en sortir.
Il souffre surtout d'être dans le désordre, sans
force pour ordonner et sans lien qui le rattache à ce
qui dure.
Le bien-être est appréciable^ certes. Il n'a jamais-
été si répandu. L'industrie mieux réglée pourra
l'accroître encore, pour tous. Ce n'est pas le mal-
être matériel qui fait la tristesse de ce temps.
On manque de vie sociale, et on en manque parce
que la société, dissoute, n'exalte plus aucun des sen-
timents convergents. Et c'est le prolétariat, naturel-
lement affectif, qui ressent le plus vivement l'an-
goisse du vide d'une existence sans but, et donc
sans devoir certain, et donc sans joie humaine.
La (( paye » est devenue le seul mobile de ses
efforts, et voilà pourquoi le travail lui paraît un
esclavage et le salaire un avilissement.
Il faut aider la classe ouvrière à se reconstituer
socialement, — non l'affaiblir, non la dissoudre.
iPlus elle sera forte et consciente, mieux elle s'in-
jCorporera à la société.
Allié aux femmes et aux philosophes, c'est-à-dire
unissant son énergie au sentiment et à la pensée, le
prolétariat saura imposer aux patrons et aux capita-
listes les devoirs de leur fonction sans énerver leur
6
82 PREMIÈRE PARTIE — LA CRISE ÉCONOMIQUE
initiative essentielle. Ce sera leur rappeler, par tous
les moyens dont dispose un pouvoir spirituel, qu'ils
ont à administrer dignement les biens dont ils ont
la garde, car u la richesse, sociale dans sa source,
doit être sociale dans sa destination ».
La puissance économique du prolétariat est dans
ses corporations. Or elles commencent à se réorga-
niser par les syndicats.
CHAPITRE IV
Le Syndicalisme
Dans notre société détraquée, comme chez les^
hystériques, les réactions sont incohérentes, les ré-
flexes désordonnés, les impressions nulles ou exagé-
rées. Des faits sociaux considérables passent ina-
perçus, des incidents d'une portée insignifiante
prennent des proportions de révolution...
Ainsi, la grève des électriciens, troublant un soir
Paris dans ses plaisirs et ses affaires, a plus fait pour
l'éducation sociale du bourgeois français que tous \
les avertissements des moralistes et des sociologues.
D'autres manifestations de ce genre, mais de plus en
plus significatives, compléteront cette éducation.
Sans doute, les bourgeois ne seront pas seuls à
éprouver la rigueur des lois sociales, et les paysans
et les ouvriers eux-mêmes ressentiront les souffrances
CHAPITRE IV — LE SYNDICALISME 83
du désordre. Mais ces épreuves sont devenues indis-
pensables qui apprendront enfin aux citoyens fran-
^,ais, bourgeois ou prolétaires, qu'il est des solida-
rités nationales qu'on ne saurait rompre et des
principes de direction sociale qu'on ne saurait mé-
connaître impunément.
Dans ces tragiques conjonctures, le théoricien aura
pour tâche de mettre en lumière la leçon qui se dé-
gagera de ces expériences, et le praticien aura pour
devoir de les faire concourir à la reconstitution de la
société française.
Dans cette crise, décisive, le syndicat est appelé à
jouer un rôle important comme ferment de dissolu-
tion et, peut-être, comme énergie organique. Il con-
vient d'y faire attention.
On sait que les lois des 17 mars et 14-17 juin 1791,
au nom de la liberté du commerce et de l'industrie,
supprimèrent les jurandes et maîtrises et proclamè-
rent « Tanéantissement de toutes espèces de corpo-
rations de citoyens de même état et profession ».
C'est au moment où le machinisme allait bouleverser
Téconomie industrielle que la Révolution, dans son
délire individualiste, brisait les organisations ou-
vrières! Jusqu'en 1864, les coalitions furent inter-
dites et sévèrement réprimées.
C'est le « privilège industriel », comme l'appelait
le comte de Chambord, qui, <( tenant dans ses mains
l'existence des ouvriers, se trouvait investi de domi-
nation qui pouvait devenir oppressive et amener par
contre-coup des crises funestes ». Oppressive, cette
domination le fut aussitôt; et nous assistons aux der-
84 PREMIÈRE PARTIE — LA CRISE ÉCONOMIQUE
nières convulsions des crises qu'elle a provoquées
Sur un prolétariat dissocié, la ploutocratie pouvait '
tout oser. Ce fut Texploitation, non seulement de
rhomme, mais encore de la femme et de l'enfant : la
dispersion de la famille, et donc le développements
de l'alcoolisme, de la prostitution, de la criminalité^ i
— toutes les déchéances.
Jules Simon, qui n'était pas un énergumène, a pu.,
écrire ce livre : UOiivrier de /mit ans. On vit des mar- '
chés d'enfants. L'économiste Villermé a visité des
filatures où travaillaient des enfants de six ans quinze >
à seize heures par jour.
Cependant, le compagnonnage persista. Il y eut
même des grèves. En 1822, trois ouvriers des envi-
rons de Rouen furent condamnés pour faits de grève i
à dix ans de travaux forcés. Les grèves des charpen-
tiers de 1845 et 1856 sont célèbres.
Ne pouvant plus s'occuper ouvertement de leurs"
métiers, les ouvriers firent de la politique dans les
sociétés secrètes, qui se multiplièrent alors. Ils con-
spirèrent. Le romantisme révolutionnaire les étourdit,
— et après leur cœur, ce fut leur esprit qui se gâta.
Sur les barricades des faubourgs, ils plantèrent le
sinistre drapeau noir portant, en lettres rouges,
rinscription de leur désespoir : <( Vivre en travail-
lant ou mourir en combattant ». Ce fut la guerre
hideuse des pauvres contre les riches. « Toutes les-ii
fois que nous voyons une guerre civile dans la Cité,
dit Fustel de Coulanges, les riches sont toujours
d'un parti et les pauvres dans l'autre ».
Les syndicats ouvriers n'ont pu se constituer léga-
CHAPITRE IV — LE SYNDICALISME 85
lement qu'avec la loi du 21 mars 1884. En 1890, il
n'y avait encore que 1,000 syndicats avec 140,000
membres. En 1902, il y en avait 3,600 avec 600,000
membres. Actuellement, il y en a 5,500 avec 950,000
membres; soit 16 0/0, si Ton compte six millions
d'ouvriers industriels. En Angleterre, il y a 1,300,000
syndiqués, soit 30 0/0 (pour le Royaume-Uni,
2,400,000), et en Allemagne, 1,700,000, soit 22 0/0.
• Ils s'organisent. Dès 1886, le coiigrès corporatif
de Lyon crée la Fédération nationale des syndicats
et groupes ouvriers. Les deux premières Bourses de
travail s'ouvrent à Paris et à Nîmes en 1886. En 1892,
il n'y en avait encore que 14. Aujourd'hui, on compte
187 Bourses du travail ou Unions locales, compre-
nant 3,700 syndicats et 750,000 syndiqués. La Fédé-
ration des Bourses fut créée en 1892, au congrès de
Saint-Étienne.
La Confédération générale du travail fut décidée
au congrès de Limoges en 1895 ; mais elle n'a son
unité que depuis le 1'^ janvier 1903. Elle groupe
ila quasi totalité des 142 Bourses du travail, 64 Unions
ouvrières, avec 3,400 syndicats et 300,000 syndiqués.
Il y a deux sections : celle des Unions, qui perçoit
0,40 c. par centaine de syndiqués ; celle des Bourses,
qui perçoit 0,35 par syndicat. Ces cotisations sont
mensuelles. L'exercice du 1''' juin 1904 au 31 mai
1906 se chiffre par 38,000 francs de recettes et
33,145 francs de dépenses. Tout compris, le budget
annuel ne dépasse point 60,000 francs. Le journal
[officiel de la Confédération, la Voix du peuple, ne
tire qu'à 7,000 exemplaires.
86 PREMIÈRE PARTIE — LA CRISE ÉCONOMIQUE
Il y a 60 grandes Fédérations corporatives, avec
2,500 groupes. Les plus puissantes, dont les budgets
dépassent de beaucoup celui de la Confédération,
sont celles du Bâtiment, avec 210 syndicats; du Livre
et de la Métallurgie, avec, chacune, 180 sections ; du
Textile, avec 115 syndicats, etc.. 11 y a enfin 3 syn-
dicats nationaux, dont celui des chemins de fer
compte 178 sections avec 48,000 membres.
Voilà les forces qui menacent TÉtat bardé de fer
et d'or ! En 1903, nous eûmes Toccasion d'en parler
au plus notoire de nos dirigeants, qu'on pouvait
supposer alors le plus compréhensif de nos politi-
ques. Mais cet homme d'État n'était préoccupé que
du cléricalisme. Les syndicats le faisaient sourire.
Les hommes d'argent, les dilettantes, les politiciens,
qui ne savent que compter, pirouetter, jouir et cor-
rompre, ne s'aperçoivent des grandes forces d'idéal
que lorsqu'elles les écrasent. C'est peut-être qu'il
faut, pour la régénération d'un pays, qu'ils soient
écrasés.
L'action du syndicat est multiple, complexe. Elle est
immédiate et lointaine, en surface et en profondeur,
offensive et défensive, inconsciente et consciente,
théorique et pratique, destructrice et créatrice, empi-
rique et utopique, dissolvante et organique...
D'abord, elle tend à substituer au contrat indivi-
duel le contrat collectif. Ce n'est plus lindividu
pressé par le besoin qui débat le salaire avec le
riche patron ou la compagnie anonyme, c'est le
groupe organisé des solidarités professionnelles»
Ainsi, nous dit Charles Gide, « le taux des salaires
CHAPITRE IV — LE SYNDICALISME ^ 87
n'est plus déterminé par le simple fait qu'un homme
n'a pas dîné depuis deux jours, mais par Tétat du
marché ». Et la conséquence immédiate, c'est que
les patrons se sont syndiqués aussi, et dans une pro-
portion plus forte que leurs ouvriers (22 au lieu de
16 0/0). En 1890, il n'y avait que 1,000 syndicats
patronaux avec 93,000 membres ; en 1900, il y avait
2,150 syndicats patronaux avec 158,000 membres;
en 1908, il y avait 4,000 syndicats patronaux avec
330,000 adhérents ; ce nombre représente 22 0/0
des patentés du commerce et de Tindustrie (environ
1,500,000), — et aux menaces de grèves, ils répon-
dent parfois par le lock-out.
Le syndicat, par l'action directe ou la pression mo-
rale, impose aux législateurs le vote des lois sociales
d'hygiène ou de réglementation du travail, et, mieux
que les fonctionnaires prudents de l'Inspection du
travail, il les fait respecter. Ce n'est pas à dire, on
rentend bien, que tous les moyens qu'il emploie sont
admissibles et que toutes les lois dites ouvrières soient
applicables ou efficaces : nous nous bornons à exposer
des faits. En tout cas, il tend à former une opinion
publique internationale, — par la manifestation du
1®' Mai, par exemple, — qui en permet l'application.
Avec rabaissement nécessaire des barrières doua-
nières, la facilité croissante des transports, partant
une concurrence industrielle et commerciale qui
s'universalise, la plupart des questions ouvrières ne
peuvent être résolues sans des ententes internatio-
nales. Nous avons déjà des accords internationaux
relatifs aux accidents du travail. Les deux confé-
88 PREMIÈRE PARTIE — LA CRISE ÉCONOMIQUE
renées internationales pour la protection ouvrière qui
se sont tenues à Berne, en 1905 et en 1906, avaient
pour but rinterdiction de remploi du phosphore
blanc dans la fabrication des allumettes et du travail
de nuit des femmes. C'est un commencement. Il est
évident qu'une législation internationale du travail
tend à s'élaborer.
D'impérieuses nécessités déterminent cette évolu-
tion. Elles proviennent de deux faits considérables :
la Révolution qui a dissous les corporations, la ma-
chine qui a fait surgir un industrialisme effréné. Dis-
socié, Touvrier serait, dès lors, livré à tous les excès
meurtriers d'une exploitation inhumaine si l'État
n'intervenait point. De là des réglementations de
protection sur le travail des femmes et des enfants,
le travail de nuit, Thygiène, etc.. Mais ces régle-
mentations, on ne tarde pas à le reconnaître, met-
tent les industriels d'un pays dans un état d'infério-
rité flagrante en face des concurrents étrangers. Il
faut donc internationaliser les lois ouvrières. Car les
tarifs prohibitifs, qui réservent aux nationaux le
marché intérieur, sont de plus en plus insuffisants,
•et, au surplus, d'une médiocre économie. « Avec l'é-
quilibre de protection ouvrière assuré par les traités,
dit M. Albert Métin (1), les négociateurs français ont
inauguré un autre procédé qui a le double avantage
(1) Les Traités ouvriers, — Dans ce livre, M. Albert Métin
fait un bref historique des conférences diplomatiques et congrès
internationaux pour la protection ouvrière et la législation du
travail qui eurent lieu à Berlin (1890), Zurich (1897j, Bruxelles
(1897), et Paris (1900), et dont les travaux et les vœux prépa-
CHAPITRE IV — LE SYNDICALISME 89
de ne pointétablir des mesures commerciales hostiles
à l'étranger dans un pays de progrès social et d'en-
traîner dans la voie où il s'engage les pays étrangers
contractants au lieu d'aggraver par une barrière de
douanes Tamas d'obstacles qui les sépare de lui ».
Le syndicat, par les statistiques de la Fédération
des Bourses du travail, qui signalent les centres où
il y a pénurie et ceux où il y a surabondance de
main-d'œuvre, par le viaticum (secours de route),
s'efforce d'uniformiser nationalement le salaire pour
chaque profession par une meilleure répartition de
la main-d'œuvre. Ce n'est pas à dire qu'il y réussit.
Des récentes statistiques de TOffice du Travail, il
ressort que les salaires varient d'une localité à une
autre du simple au double. Ainsi, les imprimeurs qui
sont payés 3 fr. 75 à Charleville gagnent 6 francs à
Laon ; les tisserands qui n'ont que 2 fr. 50 à Digne
obtiennent 4 fr. 50 à Laon ; les charrons qui reçoi-
vent 3fr. 50 à Rethel touchent 6 francs à Caen, etc..
S'il y a cinquante ans (1853), l'écart était légèrement
plus sensible, les salaires moyens étant de 1 fr. 28
dans la Lozère et 2 fr. 44 dans la Loire, on ne doit ce
moindre écart qu'au développement des moyens de
communication. Rien ne montre mieux le peu d'in-
fluence qu'a le syndicat, directement, sur l'évolution
économique.
rèrent la convention franco-italienne (1904), les accords relatifs
aux accidents du travail (1904-1906), les deux Conférences de
Berne (1905 et 1906), relatives à l'interdiction du travail de
nuit des femmes et à l'emploi du phosphore blanc (jaune) dans
riûdustrie des allumettes.
90 PREMIÈRE PARTIE — LA CRISE ÉCONOMIQUE
Le syndicat règle le nombre des apprentis, lâche
à restreindre Todieuse exploitation de la femme et
de Tenfant, enraye la décadence du métier par ren-
seignement professionnel.
Si rÉtat doit être fort pour mieux remplir ses fonc-
tions, il ne faut pas qu'il absorbe toutes les libertés
et forces sociales. C'est à chaque groupe social qu'ap-
partient l'organisation de sa fonction. C*est aux syn-
dicats qu'il appartient d'organiser le travail. Ni
anarchie, ni étatisme : l'ordre par la liberté réglée
des forces.
Or les conditions de la vie ne changent point. Le
machinisme et la grande industrie, quoi qu'en pen-
sent les marxistes, n'ont point modifié les lois de
constance organique. Le syndicat organisé ne sera
pas très différent de l'ancienne corporation. S'il Test
tant, aujourd'hui, c'est qu'il est loin d'être organisé.
La suppression des jurandes et maîtrises, en 1791,
ce fut l'exploitation sans frein des enfants et des
femmes. On voit mieux ce que valaient les corpora-
tions quand on lit : « Vers 1840, il y avait même, à
Sainte-Marie-aux-Mines, de pauvres petits dévideurs
de cinq ou six ans qui travaillaient quatorze heures
par jour et tombaient épuisés sur le métier » (1).
Il a bien fallu, à défaut des groupes organisés, que
le législateur intervînt; mais il n'a pu le faire qu'à
contre-sens, en entravant le commerce et l'industrie;
et presque toujours ses dispositions tracassières
(1) Pierre Brizon, L'Apprentissage ; hiei\ aujourd'hui y.
demain.
Il CHAPITRE IV — LE SYNDICALISME 91
1 furent tournées. S'il n'y a plus d'enfants de six ans
i dans les usines, c'est bien moins parce que la loi Tin-
1 terdit que parce que, avec le nouveau machinisme
perfectionné, l'industrie exige une main-d'œuvre
plus exercée, à tout le moins des travailleurs plus
; vigoureux. Mais elle emploie la mère, et le résultat
j est pire. Les corporations n'eussent pas laissé péné-
trer la femme à l'usine.
Les lois électorales sont nombreuses. Elles sont
funestes le plus souvent. Parfois, elles paraissent
! bienfaisantes, mais ce ne sont pas les moins redou-
I tables par leurs répercussions.
Si la loi du 30 mars 1900, par exemple, n'a pas
atteint vraiment l'exploitation intensive du surtravail
de la femme et de l'enfant, elle a eu d'autres résul-
tats. Quels? M. Paquier nous le dit dans le Temps :
« La principale cause de la crise dont souffre, avec
Tappreniissage, notre industrie nationale, et qu'avait
révélée la première de nos grandes expositions uni-
verselles, incombe au Parlement lui-même, et réside
dans la loi du 30 mars 1900, qui limitait à dix heures
par jour le travail dans les usines et manufactures,
où se trouvaient des apprentis et jeunes gens de
moins de dix-huit ans. En préparant cette loi dans
l'intérêt de la classe ouvrière, le législateur ne pré:
voyait pas qu'il faisait à cette dernière un bien fu-
neste présent, car il condamnait au chômage et à
l'impuissance ceux qu'il voulait protéger. Cette loi
visait, nous le savons, les ateliers mixtes et subor-
donnait la durée du travail pour les ouvriers à celle
des apprentis. Les premiers voyaient donc leur
^2 PREMIÈRE PARTIE — LA CRISE ÉCONOMIQUE
journée réduite à dix. heures et leur salaire diminué ■
d'autant. De leur côté, les patrons éprouvaient de ce
fait une perte assez sensible. C'était amener, dans la^l
plupart des industries, la suppression totale des i
apprentis que les chefs d'atelier et d'usine se hâtaient •
de congédier ».
Un législateur, M. Modeste Leroy, avait déjà signalé
cette conséquence fâcheuse de la loi du 30 mars 1900.
Et ce n'est pas tout. Cette conséquence en entraîne
d'autres auxquelles on était loin de s'attendre. Der-
nièrement, M. Paul Bourget nous rappelait ce pas-
sage de Llndividu contre l'État, d'Herbert Spencer :
« La théorie d'après laquelle le politicien travaille
habituellement, c'est que le changement opéré par
sa mesure s'arrêtera au point où il veut qu'elle s'ap-
plique... Ce politicien pratique ne songe jamais aux
résultats généraux qui doivent nécessairement se
produire. Contemplant uniquement les effets du cou-
rant produit par ses propres lois, et ne voyant pas
que d'autres courants déjà existants suivent la même
direction, il ne lui vient jamais à l'idée que tous ces
courants peuvent s'unir pour former un torrent qui
change la face des choses ». -
Puisqu'on ne fait plus d'apprentis, que deviennent
les jeunes gens qui ne trouvent plus à s'employer ré-
gulièrement? Ce sont les statistiques qui répondent,
avec l'accroissement rapide, constant de la crimina-
lité juvénile, la proportion énorme, toujours grossis-
sante, parmi les délinquants, des manœuvres, jour-
naliers, sans profession, qui n'ont pu apprendre
aucun métier.
CHAPITRE ÏV — LE SYNDICALISME 9^
Quant à ceux qui ne s'enrôlent pas dans les
bandes d'apaches, ils augmentent silencieusement la
cohue formidable des inemployés, sans-métiers, tri-
mardeurs, du résidu, — du quint-état en un mot, —
qui accumulent leurs désespoirs, leurs souffrances et
leurs haines, en attendant Theure tragique de l'ex-
plosion, où tout se payera : Tégoïsme féroce de la
bourgeoisie, la niaiserie veule du prolétariat, la cor-
ruption des dirigeants, l'infamie de tous, et le reste...
Est-ce à dire que les lois ouvrières sont la cause de
ce qu'on a appelé la crise de Tapprentissage? Non
pas. Elles ne sont que des effets, les expédients pour
suppléer tant bien que mal les groupes sociaux que
la Révolution a dissous.
On a dit que le machinisme a nécessité une forme
d'apprentissage que les corporations n'ont pas con-
nue. On en a conclu que la crise de l'apprentissage
se fût produite, même si les travailleurs étaient restés
organisés. C'est oublier que les groupes sociaux sont
toujours assez souples pour s'adapter aux conditions
nouvelles. Ce sont les mécanismes législatifs qui
manquent de souplesse, non les libertés organisées.
Peut-être, le développement monstrueux de l'in-
dustrialisme, qui s'est fait en broyant des vies d'en-
fants et des âmes de femmes dans l'engrenage de ses
machines, eût-il été plus lent. La civilisation vraie
n'y eût rien perdu. L'industrialisme effréné, au prix
qu'on sait, peut exciter l'imbécile admiration des
Homais, Bouvard et Pécuchet, au fond il n'est qu'un
retour déguisé à la plus dure barbarie.
Il n'y a plus d'apprentis, il n'y a plus d'apprentis-
94 PREMIÈRE PARTIE — LA CRISE ÉCONOMIQUE
sage, il n'y a plus de bons ouvriers. On ne forme
plus d'apprentis, ou on les forme mal, on ne trouve
plus assez de bons ouvriers.
La crise de l'apprentissage tient à la désorganisa-
tion corporative et à la dissolution de la famille. Les
expédients philanthropiques ou législatifs n'y peuvent
rien. L'enseignement professionnel d'État n'est qu'un
débouché pour quelques fonctionnaires inutiles.
L'homme s'élève dans la famille, l'ouvrier se forme
dans la corporation. Pour que toutes les fonctions
sociales s'accomplissent, il faut reconstituer les or-
ganes, et leur rendre leur jeu. Sans doute, c'est
contre notre anarchie parlementaire ; mais on ne
supplée point la vie.*
L'État n'y peut rien. La loi est insuffisante. Elle le
sera toujours. Elle ne peut ne pas l'être, pour les
600,000 enfants du prolétariat qui ont à apprendre
un métier.
Relevant du ministère du Commerce, on compte
60 écoles pratiques, 4 écoles nationales profession-
nelles, 6 écoles professionnelles à Paris. Il y a aussi
des écoles dépendant d'autres ministères, des écoles
départementales et municipales, des écoles privées
et 4,000 cours professionnels. Les écoles ont 20,090
élèves et les cours 60,000.
Relevons ces détails. Ils nous éclairent sur ce que
peut être l'enseignement officiel. Voici le prix de
revient d'un élève pour chacune des écoles profes-
sionnelles de Paris : Pour Diderot, 1,250 fr. ; pour
Bernard Palissy, 435 fr. ; pour Dorian, 1,240 fr. ;
pour Estienne, 965 fr. ; pour Boulle, 1,075 fr. ; pour
CHAPITRE IV — LE SYNDICALISME 95
Germain-Pilon, 560 fr. En tout, pour 1,200 élèves,
1,100,000 francs.
Mais ces chiffres doivent être doublés, puisque le
déchet qui se produit à la fin de la première et de
la seconde année est de 67 0/0 à TÉcole BouUe,
55 0/0 à l'École Germain-Pilon, 50 0/0 à l'École
Estienne, etc.
Et cela pour faire des déclassés ; car les meilleurs
élèves ne seront jamais que des contre-maîtres ama-
teurs, s'ils ne recommencent pas un apprentissage
pratique à l'atelier.
Les métiers n'en vont donc pas mieux. Les ou-
vriers, les syndicats ont toujours déclaré que « c'est
rendre un mauvais service à un jeune homme que
de lui faire perdre — ou à peu près — trois ou
quatre années de sa jeunesse dans une de ces écoles
professionnelles ».
Tout ce qu'on pourra dire pour l'apprentissage
étatisé ne vaudra point contre ce fait indubitable :
la décadence professionnelle que ces écoles, déjà
assez nombreuses, n'enrayent point, et la multipli-
cation menaçante des jeunes hommes sans métier.
Voici rÉcole Boulle, par exemple. Quand ils vont
jusqu'au bout de leurs quatre années d'enseigne-
ment, ce qui est heureusement assez rare, les élèves
n'ont appris qu'à avoir des prétentions. Ils sont inu-
tilisables pour l'industrie, s'ils ne refont leur appren-
tissage. Pour le directeur, électeur influent, l'étude
des anciens styles français est du temps perdu. Un
professeur est tellement incapable que les élèves ont
fait demander son déplacement. Ce fonctionnaire
96 PREMIÈRE PARTIE — LA CRISE ÉCONOMIQUE
est un tabou électoral. On a répondu qu'on le chan-
gerait quand on lui aurait trouvé une situation équi-
valente.
A l'École Estienne, ce n'est pas très brillant non?
plus. Imaginons qu'il en est de même partout.
La vérité, c'est que l'État ne se peut substituer
qu'accidentellement aux corporations et aux familles^
— et son apprentissage vaut son éducation et son
assistance.
11 y a un projet de loi sur l'enseignement tech-
nique qui va venir en discussion. On va avoir le
cours professionnel obligatoire. A supposer que cela
ait quelque efficacité, rien ne sera plus facile que de
tourner cette loi. il en sera comme de toutes les
mesures législatives.
Depuis la fameuse loi Le Chapelier des 14-17 juin
4791 jusqu'à présent, on peut suivre la décadence
de l'apprentissage. Certes, la tendance organique au
contrat et à la réglementation corporative réapparaît
toujours, et il ne serait point difficile de la découvrir
dans les syndicats, mais le désordre général l'em-
pêche de se réaliser complètement. Dans son Ètiide^
sur ^apprentissage^ M. J. de Bonne l'indique bien :
(( Dans l'état inorganique actuel du monde du
travail, la concurrence effrénée laisse d'une part
l'ouvrier à son isolement et fait baisser les salaires,
d'autre part le force irrésistiblement à supprimer
tout lien personnel, toute entrave, même bienfai-
sante pour l'avenir, qui le gênerait dans la poussée
universelle, où chacun s'efforce de ne pas être écrasé.
Nécessité de vivre ou exagération des besoins, grâce
CHAPITRE IV — LE SYNDICALISME 97
à l'individualisme qui les aggrave tout en suppri-
mant les remèdes, ces causes profondes entraînent,
dans une proportion croissante et inévitable, la fin
deTapprentissage. Elles doivent aussi rejeter chaque
obstacle particulier qui voudrait corriger quelqu'un
de leurs effets ».
Ainsi donc, une organisation d'ensemble s'impose,
et des libertés dans l'État sont nécessaires. Ce sont
les syndicats qui peuvent seuls rétablir l'apprentis-
sage. Nous citerons encore M. J. de Bonne :
(( Cette organisation doit être la corporation dans
ses limites corporatives qu'elle ne dépassera point,
mais que nul étranger au métier ne franchira du
dehors; elle a droit, comme jadis, à un blason qui
la distingue, qui traduise dans un emblème sa légi-
time fierté d'être et de posséder. Elle exige de n'être
qu'elle-même, mais elle-même pleinement, plus que
dans la dernière période de son histoire passée, où
le déplacement trop fréquent de ses frontières ris-
quait d'affaiblir peu à peu sa raison d'existence,
plus surtout que sous le régime socialiste d'une dé-
mocratie économique, où dominerait la tyrannie
administrative des plus rusés ou des plus violents,
si l'on voulait logiquement éviter l'aristocratie des
compétences et des aptitudes ».
La corporation devrait aussi assurer les travail-
leurs contre les divers risques du métier, k. son dé-
faut, la loi sur les accidents du travail s'impo-
sait (1) ; mais elle ne peut s'étendre à toutes les
(!) La statistique des accidents du travail eu 1907, d'après
les ordonnances et les jugements rendus dans l'année, établit
7
98 PREMIÈRE PARTIE — LA CRISE ÉCONOMIQUE
professions et elle n'est pas sans gêner l'industrie.
Elle a eu pour effets, entre autres, de soumettre cer-
tains médecins à des tentations auxquelles ils ne
résistent pas toujours et de créer une maladie nou-
velle : la sinistrose.
Les retraites ouvrières, non plus, ne justifient
point l'étatisation. On sait ce qu'ont donné l'initia-
tive aux États-Unis et en Angleterre, la liberté sub-
sidiée en Belgique et en Italie, la liberté encouragée
en France, l'assurance obligatoire en Allemagne et
en France, enfin la pension complémentaire en Da-
nemark, en Australasie et en Angleterre.
Aucune de ces solutions n'est satisfaisante. On ne
supplée point l'ordre organique. Entendons la famille,
la corporation, la commune. La prévoyance indivi-
duelle elle-même est antisociale. Elle aboutit au
malthusisme, au célibat égoïste, sinon à l'infanti-
cide. La vraie prévoyance, c'est de donner toutes ses
forces à la famille, c'est de tout dépenser pour bien
élever ses enfants, pour en faire des valeurs sociales.
Ce sont les enfants, dans la famille reconstituée, qui
feront une retraite aux vieux, et plus ces enfants
seront nombreux, mieux ils auront été élevés, plus
cette retraite sera sûre, affectueuse, honorée. Quand
un accident surviendra, c'est la corporation qui y
qu'il y a eu 2,413 cas de mort et 23,725 blessés, soit un total
de 26,138 accidents de personnes. Parmi les blessés, il y a eu
141 cas d'incapacité permanente totale. Parmi les tués et les
blessés, il y avait 781 hommes et 120 femmes de moins de 16
ans. Les décédés ont laissé 1,853 conjoints, 2,675 enfants et
557 ascendants.
CHAPITRE IV — LE SYNDICALISME ^9
suffira; à défaut, la commune (1). L'État ne doit
intervenir que dans les cas exceptionnels.
Mais les besoins sont pressants. C'est immédiate-
ment qu'il faut secourir les vieux travailleurs sans
gîte et sans pain. Soit. Faisons tout ce qu'il est pos-
sible. Mais il faut qu'on sache que tout cet empi-
risme, en dehors de l'ordre essentiel, ne fait qu'ac-
croître le mal.
Nous avons parlé du déclin de l'apprentissage.
■ • Le mal est encore plus grave qu'on ne le suppose.
En lui apprenant un métier et en le maintenant dans
(1) La commune de Fort-Mardick, près Dunkerque, a con-
servé une de ces coutumes qui faisaient la prospérité de l'an-
cienne France. Chaque habitant qui se marie reçoit, en usu-
fruit, 24 ares de terrain. Gela suffit pour retenir les gens au
pays, les engager à se marier tôt et à avoir beaucoup d'enfants.
La population est joyeuse et saine. Elle est assurée contre tous
les risques sociaux, et chaque famille a son foyer.
Ce serait un système à généraliser en France, pour le mil-
lion de familles rurales pauvres qu'on y compte. Il faudrait
donc seulement une surface égale à celle du département de la
Seine, soit un territoire de 40 kilomètres de rayon, bien en-
tendu distribué par portions dans toutes les communes. Cela
coûterait beaucoup moins cher que toutes les assistances, hos-
pitalisations et retraites, et serait vraiment efficace contre le
paupérisme, la criminalité des villes, le fonctionnarisme, la
dépopulation, voire l'alcoolisme, la syphilis et la tuberculose...
Mais on peut être assuré qu'il ne sera rien tenté en ce sens.
Les coutumes de Fort-Mardick sont bien plus anciennes que
notre régime électoral. Aujourd'hui, on ne les laisserait pas
s'établir. Peut-être même la publicité qu'on leur a faite leur
sera-t elle fatale. On sait que les biens communaux tendent
plutôt à disparaître, et ce n'est point spontanément. Les poli-
ticiens ont besoin, pour se maintenir au pouvoir, d'électeurs
dissociés, vivant de mendicité légale, quémandeurs de spor-
tules.
100 PREMIÈRE PARTIE — LA CRISE ÉCONOMIQUE
:^a famillo, on donnait à l'enfant une valeur sociale
et morale. Cet enfant contractait ainsi une dette de
reconnaissance envers ses parents, qui faisaient un
lourd sacrifice dont il n'ignorait pas le prix, et en-
vers ses compagnons et son maître qui Tinitiaient à
leur art. Il se tissait là un lien familial et corporatif
-difficile à rompre. Aujourd'hui, Tenfant u gagne de
suite », il se suflit à lui-même, dès Tàge de quinze
ans, parfois avant, — et il est indépendant. C'est
Tépanouissement de Tindividualisme, — et la belle
liberté des cabarets et des sales débauches.
Et voyez les conséquences : Plus tard, les parents
vieillis sont sans secours et sans amour, et TÉtat doit
intervenir. L'assistance aux vieillards s'impose, qui
lie fera qu'aggraver le mal, comme tous les expé-
dients législatifs.
L'enseignement manuel à l'école, des cours pro-
fessionnels? — Non. Les syndicats seuls peuvent ré-
tablir Tapprentissage, car c'est à l'atelier seulement
qu'on fait les ouvriers. Déjà, ils commencent à sur-
veiller les apprentis, et, nous le répétons, cette sur-
veillance est plus vigilante que celle des fonction-^--
iiaires incompétents de l'Inspection du travail. H|
Ils supprimeront le travail à domicile et les atroces '
inisi res du swealing-sysiem. C'est à l'atelier confor-
table, au plein jour de la sociabilité, dans l'union et
dans la joie, que le syndiqué veut travailler.
Ils élimineront aussi le nocif travail des femmes.
Sur 7 millions de femmes qui exercent un métier, il
n'y en a que 89,000 syndiquées, soit 1,27 0/0, et
dans beaucoup de corporations on ne les admet point.
CHAPITRE IV — LE SYxNDICALISME i Of
C'est d'un sens social admirable. La femme rendue^
.au foyer, c'est la famille reconstituée.
A mesure que l'anarchie paralysait les organes-
sociaux les plus essentiels, il y fallait suppléer par
des expédients législatifs. Le parlementarisme, qui
ne saurait remplir aucune des fonctions d'un gou-
vernement, au lieu d'arrêter l'anarchie, s'est appli-
qué à généraliser les expédients. Il a légiféré sur
tout et contre tout, il étatise de plus en plus. Le syn-
dicalisme nous ranime. Il attend les garanties du
travail, la sécurité des travailleurs, l'ordre enfin dans,
la production, c'est-à-dire Tincorporation du prolé-
tariat à la société, non des textes législatifs, qui vont
toujours contre ses fins en entravant l'industrie^
mais de ses propres forces, de ses capacités, de son
action directe, des libertés revivifiées. Il ne veut
point élaborer des lois nouvelles, mais des moeurs
et des institutions.
Les mœurs? Elles ne se fortifient pas, évidem-
ment, par la propagande malthusienne qui se fait
dans quelques Bourses du travail, ni par les divaga-
tions sur Tamour libre qui s'y donnent libre cours^
Aussi bien y a-t-il mieux. Les anciennes corporations
se préoccupaient de la moralité, de la tenue et de la
dignité de leurs membres. Gela s'entend : on ne
s'alourdit point de poids morl, on ne veut avec soi
que des forces convergentes. Certes, dans notre^
épouvantable anarchie morale, ce serait trop beau
miracle que les syndicalistes en fussent là. Mais ils
se sont aperçus déjà que si on peut faire des barri-
cades ou des élections avec les ivrognes, on ne sau-
102 PREMIÈKE PARTIE — LA CRISE ÉCONOMIQUE
rait entreprendre avec eux aucune action positive.
Dans quelques Bourses du travail, on lutte donc
contre le cabaretier, qui était indifférent, sinon sym-
pathique au socialisme, et que le parlementarisme
avait promu grand électeur.
La label, on le sait, est une étiquette corporative
apposée sur les articles fabriqués dans les condi-
tions admises par le syndicat. Cela pourrait être un
moyen de moraliser la production et la consomma-
tion. En effet, pour faire accepter cette marque au
public, il faudrait que le syndicat en fît une garantie
sérieuse contre la camelote et la malfaçon. M. Charles
Gide a fort bien remarqué que « la label a cette pro-
priété nouvelle et curieuse de solidariser à la fois :
les intérêts des ouvriers, car elle est l'attestation
d'un travail loyalement payé; les intérêts des fabri-
cants, car elle donne à leurs produits une marque
de fabrique qui a son prix ; les intérêts des consom-
mateurs surtout, car elle leur garantit un travail
soigné ».
Voilà le corporatisme en jeu, — et c'est la meil-
leure réfutation pratique de la lutte de classe.
Certes, dans la pratique encore hésitante du syn-
dicat, il en va autrement, et la label n'empêche point
le <( sabotage ». Mais c'est contradictoire. Ces deux
procédés se nient.
Quoique la loi de 1884 sur les syndicats, mêiue
combinée avec celle de juillet 1901 sur les associa-
tions, ne permette aucune action positive étendue,
au l^r janvier 1909, 5,500 syndicats avaient fondé :
1,162 offices de placement, 1,237 bibliothèques pro-
CHAPITRE IV — LE SYNDICALISME 103
fessionnelles, 1,010 caisses de secours mutuels, 724
•caisses de chômage, 924 caisses de secours de route
(viaticum), 724 cours et écoles professionnels, 92
caisses de retraite, 75 caisses de crédit mutuel, 122
coopératives de consommation, 64 coopératives de
production. S'il n'est pas comprimé par la tyrannie
politique ou financière, gêné par Tingérence de TÉtat,
dévoyé par les sophismes des intellectuels, ou les
excitations des démagogues, s'il fait son œuvre nor-
malement, inspiré par le bon sens populaire, animé
par l'idéalisme généreux du prolétariat, — il est
bien vrai que le syndicat tend à resserrer les solida-
rités, à discipliner les bonnes volontés sociales et à
organiser.
C'est une grande puissance d'ordre qui s'élabore.
Les journaux n'entretiennent le public que delà
'Confédération générale du travail et de son antimilî-
tarisme bruyant. Certes, la C. G. T., ou plutôt l'in-
fluence des hommes énergiques qui la dirigent n'est
pas négligeable ; mais, après tout, la C. G. T. repré-
sente moins du tiers des ouvriers syndiqués (300,000
sur 950,000). De plus, tous les syndicats qu'elle s'est
agrégés ne partagent point les doctrines d'insurrec-
tion permanente de ses chefs, et ce sont les plus im-
portants : les 60,000 syndiqués du Nord ; la Fédéra-
tion des chemins de fer (178 sections), la Fédération
nationale des mineurs, la Fédération du Textile (115
syndicats), la Fédération des mécaniciens, la Fédé-
ration du Livre (180 syndicats). M. Keûfer, qui di-
rige la Fédération du Livre avec un dévouement, un
tact, une fermeté devrai conducteur d'hommes, écri-
104 PREMIÈRE PARTIE — LA CRISE ÉCONOMIQUE
vait dernièrement dans la Voix du Peuple : « Malgré
notre adhésion à la G. G. T., nous n'avons jamais
abdiqué notre indépendance, nous avons toujours
affirmé franchement nos opinions, qui ne sont, pour
rimmense majorité de nos adhérents du Livre, ni
celles de révolutionnaires, ni celles d'anarchistes, de
saboteurs, de politiciens. Nous ne sommes, en tant
que Fédération, que des syndicalistes poursuivant le
but assigné par nos statuts fédéraux et associant nos
efforts à ceux des travailleurs des autres professions
lorsque nos idées et nos aspirations sont conver-
gentes».
A côté de ce témoignage, nous tenons à reproduire
des extraits de deux lettres, émanant, la première,
d'un administrateur d'une importante Fédération
onvrière, la seconde, du a meneur » d'un grand syn-
dicat d'employés, tous deux adhérant à la G. G. T.
1° « ...Malheureusement, les ouvriers sont bien
corrompus. Tout est faussé. Et le syndicalisme qui
devrait être, avant tout, une méthode de clarté, de
précision et d'ordre économique, contribue aussi,
c'est mon opinion, à jeter la confusion dans un do-
maine qui plus que tout autre exigerait une clair-
voyance complète. A mon avis, la tactique de la
G. G. T. ne peut et ne veut être que négative, —
l'action positive étant hérissée de difficultés, ils ne
peuvent entrer dans cette voie. Et puis, enfin, ils
veulent être avant tout révolutionnaires, faire de la
critique continue. Avec ce système, on trouve toujours
des partisans, car rien n'est jamais parfait... ».
2° <( ...Pour ma part, je suis vacciné contre les po-
CHAPITRE IV — LE SYNDICALISME 105
liticiens et, dorénavant, je ne veux plus voter. Tous
les politiciens sont des fourbes. Le mieux est de s'or-
ganiser en dehors d'eux et contre eux, syndicalement
et coopérativement. Le syndicat, pour être fort, doit^
malgré ce que disent beaucoup de socialistes, faire
œuvre partielle de mutualité. L'idée purement syn-
dicale ne peut suffire à grouper les individus; l'é-
goïsme humain a sa part dans nos décisions. Pour
être forts, disais-je à l'une de nos dernières réunions,
il faut que, professionnellement, nous soyons capa-
bles, il faut que nos patrons soient dans Talternative
d'accepter nos idées ou d'aller à rencontre de leurs
intérêts en nous renvoyant. Il faut que nous soyons
moraux, sobres ; que pas le plus léger reproche d'in-
conduite ne puisse nous être fait; il faut que nous
soyons d'une scrupuleuse honnêteté; il faut arracher
à nos patrons, par la dignité de notre vie, un cri
d'admiration... J'ai pu insuffler à quelques cama-
rades ces idées. Silencieusement, nous travaillons
dans notre petit coin. Notre syndicat a compris la
nécessité de l'enseignement professionnel et a orga-
nisé des cours de comptabilité, d'anglais, allemand,
espéranto, français, et s'est entendu avec les cercles
sténographiques pour organiser des cours de sténo-
graphie en commun. Les résultats obtenus sont plus
que satisfaisants. Notre syndicat compte 1,018 mem-
bres et, avec fierté, nous pouvons le croire le pre-
mier de province, sinon par le nombre, du moins par
l'organisation. Est-ce 1,000 syndiqués? Non, ne le
croyez pas ! Il y en a peut-être 80 qui sachent ce qu'ils
veulent : les autres... ils suivent. Nous ne sommes
106 PREMIÈRE PARTIE — LA CRISE ÉCONOMIQUE
i
pas encore arrivés à convaincre les camarades de la
nécessité de Teffort individuel. L'éducation demande
du temps, beaucoup de temps. Ne désespérons^
pas I... ».
Les syndicats, il est vrai, abusent des grèves. Or
elles coûtent gros, et, somme toute, plus aux ou-
vriers qu'aux patrons. Elles énervent le commerce,
affaiblissent Tindustrie au profit de la concurrence
étrangère. Elles exaspèrent les haines de classe. De
leur côté, les entrepreneurs répondent aux menaces
de sabotage, de « grève en travaillant », par le lock-
out, la grève patronale.
Beaucoup de grèves sont fomentées par des poli-
ticiens qui préparent ainsi leur candidature ou assu-
rent leur réélection, par des agents provocateurs à
la solde d'États étrangers, par les patrons eux-mê-
mes ou des financiers dans un but de spéculation.
Depuis que la C. G. T. a pris la direction du mouve-
ment syndical, ces grèves contre-ouvrières, surtout
les grèves électorales, tendent à disparaître. Ce n'est
pas un des moindres services que cette organisation
rend au prolétariat et au pays. Il est curieux de re-
marquer, à ce sujet, que, lorsque son action est pré-
cise, éducative, efficace vraiment, elle est, — contre
ses discours, — essentiellement patriotique et orga-
nique. Si les grèves furent parfois imprudentes, elles
ont été souvent nécessaires. Dans la société désagré-
gée que nous a laissée la Révolution, où il ne sub-
siste plus d'autre pouvoir spirituel que celui — né-
faste — des griots de la presse et de la politique
électorale, où l'opinion publique reste sans direction,
CHAPITRE IV — LE SYNDICALISME 107
Tsans ressort, où les classes riches ne se reconnaissent
I plus aucun devoir grave, — la guerre des bras croisés
[[.est la seule raison pacifique que peut faire entendre
'le prolétariat. Ce fut un frein nécessaire qui a empê-
Iché la bourgeoisie d'épuiser le capital humain dont
(elle avait Tadministration provisoire. Ce fut un sti-
j mutant qui a obligé les chefs d'industrie, pour satis-
( faire aux exigences des ouvriers, à imaginer et em-
ployer de meilleurs dispositifs mécaniques et de plus
{savantes techniques. Sans les grèves, les colères po-
Ipulaires se fussent concentrées et tout eût sauté un
jour ; le prodigieux développement industriel du
xix^ siècle n'eût pu s'accomplir. Les grèves ont été
d'utiles soupapes de sûreté.
En dix ans, de 1890 à 1899, il y a eu 4,194 grèves
englobant 922,080 ouvriers, et 24 0/0 ont donné en-
tière satisfaction aux grévistes, 31 0/0 ont été con-
clues par des transactions, 44 0/0 ont échoué.
En quatre ans, de 1901 à 1904, il y a eu 2,628 grè-
ves englobant 718,306 travailleurs, avec 24 0/0 de
réussites, 38 0/0 de transactions et 37 0/0 d'échecs.
La Direction du Travail a publié cette note sur le
mouvement gréviste en 1907 :
<( Il a été signalé au ministère du Travail 1,275
grèves comptant 197,961 grévistes (164,824 hommes,
23,177 femmes, et 9,960 jeunes gens), et atteignant
8,365 établissements. Ces grèves ont entraîné
3,562,220 journées de chômage, dont 3,048,446 chô-
mées par les grévistes, et 513,774 chômées par des
ouvriers que la grève de leurs camarades avait
privés de travail.
108 PREMIÈRE PARTIE — LA CRISE ÉCONOMIQUE
« Au point de vue des résultats, 263 grèves, aver
24,369 grévistes, ont été suivies de réussite ; 490 grè
ves, avec 130,806 grévistes, se sont terminées pa
une transaction ou réussite partielle ; 522 grèves»!
avec 42,786 grévistes, ont complètement échoué. Lî
proportion des grèves où les grévistes ont obteni
satisfaction a donc été de 20 0/0.
i( Et maintenant, quel a été le bilan de ces grèves*
(( Le calcul n'a pu être fait par la Direction di
Travail que pour 681 grèves — sur 1,275 — moti-t
vées par des demandes d'augmentation de salaire?
ou par des réductions de salaires et qui ont compte
92,985 grévistes sur 197,961.
« En tenant compte des salaires avant et après la
grève, ainsi que du nombre des journées chômées
on constate que le montant des salaires perdus pai
les grévistes s'élève à 7,095,323 francs, représen-i
tant une perte moyenne de 76 fr. 83 par gréviste.
<( Le tiers environ de cette somme — soit
2,250,077 francs — a élé définitivement perdu. Gel
sont les salaires des grévistes qui ont échoué complè-
tement dans leurs réclamations. Quant aux grévistes
qui ont réussi à obtenir tout ou partie de leurs re-
vendications, il leur a fallu en moyenne 180 jours de
travail pour compenser les pertes subies ».
Ainsi, la grève absorbe trop les syndicats. C'est
un désastreux préjugé, mais que les économistes ont
répandu. N'est-ce pas Cobden qui a dit : << Quand
deux ouvriers courent après le patron, les salaires
baissent ; quand deux patrons courent après Tou-
vrier, les salaires haussent » ?
CHAPITRE IV — LE SYNDICALISME 109
L'offre et la demande ne suffisent point à tout ex-
pliquer. Pour que le salaire s'élève, il faut aussi que
ia production s'accroisse,car c'est avec la production
même qu'il se paye ; et pour que la production s'ac-
croisse, il faut, d'une part, un capital bien employé,
pour un machinisme perfectionné et des directions
itechniques sûres ; d'autre part, une main-d'œuvre
^habile, active, bien disposée. Le fonds des .salaires,
jc'est l'ensemble de la production. Le prélèvement du
jcapital est peu de chose. Le mieux-être du travail-
lleur n'est donc pas une question de répartition,
comme l'imaginent les socialistes ; mais une question
d'organisation du travail.
Les grèves ne font hausser les salaires que nomi-
nalement ; en réalité, elles paralysent leur ascension
normale, elles les font baisser réellement.
Les syndicalistes, il le faut reconnaître, justifient
la grève autrement. D'après M. Hubert Lagardelle,
qui est avocat, elles auraient pour fin de « jeter le
capitalisme dans les voies du plus haut perfection-
nement possible, de surexciter l'ardeur des maîtres
de la production ». Il est indubitable que, jusqu'à
un certain point, elles y réussissent ; mais non passé
ce point. Les industries sont solidaires ; des grèves
trop fréquentes leur «communiquent un état de lièvre
et d'insécurité qui les intimident, les plongent dans
le marasme et les détraquent. x\lors, les capitaux se
refusent, les machines ne se renouvellent plus, les
usines se ferment, et la production langujt, le chô-
mage et la misère sévissent...
Concluons. L'amélioration matérielle de l'ensem-
110 PREMIÈRE PARTIE — LA CRISE ÉCONOMIQUE
blc dos travailleurs, — et ce n'est pas ce qui import(
le plus pour les travailleurs, — ne se peut obtenir!
que par une meilleure économie des produits di!
travail et surtout une plus grande production.
En somme, les résultats des grèves seraient appré
ciables pour les ouvriers, s'ils n'étaient payés par tanl .
de souffrances et surtout s'ils étaient durables et réels. |
Au surplus, les mouvements sociaux sont beau-
coup trop complexes pour pouvoir être déterminés!
par des chiffres sur d'aussi faibles moyennes. j
En général, les grévistes réclament une diminu-
tipn de temps de travail ou une augmentation de sa-
laires. Or, une diminution d'heures de travail a pour
effet de propager le travail aux pièces qui permet
une exploitation plus intensive, et une augmentation |
de salaires n'est pas toujours réelle, à tout le moins!
définitive.
Le salaire est bilatéral. Ainsi, fonder une coopé-
rative qui fait baisser le prix des objets de consom-
mation est une manière, et non la moins bonne, de
faire hausser les salaires sans y toucher.
Mais on ne voit que le salaire nominal. C'est là un
des préjugés ouvriers à redresser. Et puis, les sa-
laires ne se peuvent accroître indéfiniment. Il est uneij
limite qui ne saurait être dépassée, et il semble bien,
en l'état présent du machinisme, de la technique eti|
de l'organisation du travail, qu'ils aient atteint cette i
limite.
En effet, dans la grande industrie la plus produc-
trice, on ne peut évaluer à plus de 10 0/0 des salaires,
soit 0,40 à 0,60 par ouvrier et par jour les bénéfices
CHAPITRE IV — LE SYNDICALISME 111
de Tentrepreneur, et il y a les risques. Les associa-
tions ouvrières de production, gérées par les travail-
leurs eux-mêmes, ne peuvent distribuer des salaires
beaucoup plus élevés que les patrons, et quelques-
unes font faillite. Dans ces conditions, s'acharner à
cette fin d'élever les salaires, nominalement, c'est ne
j poursuivre que des apparences, troubler l'industrie
i et le commerce pour rétablir en fin de compte les
I mêmes rapports, c'est-à-dire, avec des chiffres diffé-
rents, le même pouvoir d'achat du salaire.
j Lorsque les dictateurs prolétariens de la C. G. T.
attribuent aux grèves et à toutes les formes d'action
I directe qu'ils inspirent l'augmentation des salaires et
la diminution des heures de travail, ils sont ingénu-
ment optimistes, comme tous les fonctionnaires et les
dirigeants irresponsables, — et par là ils nous dé-
montrent que ceux de demain auront les mêmes
j vices que ceux d'aujourd'hui. Ils se leurrent.
I Sans doute, l'ouvrier parisien qui gagnait en
(moyenne 6fr. 37 en 1896 recevait 7 fr. 19 en 1906,
jsoit une augmentation de 12,5 0/0, et, dans le même
I temps, en province, les salaires passaient de 3 fr. 85
là 4 fr. 10, soit une augmentation de 7 0/0. Mais
ipeut-on considérer cela comme une amélioration du
sort de l'ouvrier et l'attribuer aux grèves? Nous ne
le croyons pas. D'abord, parce que le coût de la vie
a suivi exactement la même progression, ensuite,
parce que les chômages ont été plus fréquents ; en-
fin, parce que cette ascension a été bien plus consi-
dérable et réelle avant l'extension des syndicats et la
pratique cca?ante des grèves.
112 PREMIÈRE PARTIE — LA CRISE ÉCONOMIQUE
Eli effet, c'est surtout de 18j1 îi 1874 que s'est
élevé le prix de la main-d'œuvre, de plus du double,
exactement 55 0/0. De 1874 à 1892, ce prix s'est
élevé encore de 30 0/0. Et jusque-là, on peut dire
que celte progression était réelle, puisqu'on a pu éta-
blir que, pour la période de 1853 à 1903, le coût de
l'entretien global d'une famille ouvrière ne s'était pas
accru de plus de 20 0/0. Mais pour ces dernières
années (de 1895 à 1906), si les salaires ont haussé de
12,5 0/0, en quatre ans (de 1905 à 1908), le budget de
dépenses des Parisiens s'est enflé de plus de 18 0/0.
Au reste, c'est parce qu'ils ont éprouvé les incon-
vénients de la grève partielle que les syndicalistes
ont imaginé la grève générale. Gribouille est éternel.
Les grèves générales corporatives et régionales qui
doivent préluder à la grève générale auront-elles
plus d'efficace? On ne peut répondre qu'en se répé-
tant. La grève ne produit ni n'organise, elle ne sau-
rait accroître réellement le bien-être général. C'est
de la guerre. Quand elle triomphe, ses prises, comme i
les rançons de la guerre, ne se renouvellent point.
Elles compensent à peine les pertes.
Quant à la grève générale elle-même que préco-
nisa M. Briand,en 1892 et 1894, dans divers congrès
ouvriers, c'est la révolution sociale uniment. Et
ce mythe n'*a peut-être pas d'autre signification que
de nous montrer comment, sous un régime parle-
mentaire, on devient ministre.
Mais cette conception de la grève générale dans
le peuple tient à un ensemble très complexe d'im-
pulsions inconscientes, d'idées simplistes, d'instincts
CHAPITRE IV — LE SYNDICALISME il^
aveugles, de formules naïves, presque mystiques^»
quasi messianites, et aussi de vigoureuses vertusy
d'activité éducative, d'élan énergique et généreux et
de volonté organique latente. C'est ce qu'on a appelé
le syndicalisme.
« Une association créée pour la défense des inté-
rêts professionnels de ses membres » : telle est la
définition légale du syndicat. Et Ton sait que ces
intérêts se peuvent opposer parfois à l'intérêt géné-
ral. Le trade-unionisme l'a souvent montré.
Mais des ouvriers français sont moins soucieux de
leurs intérêts immédiats et contingents. Dans leurs^
syndicats à peine ébauchés, ils ont élaboré d'abord-
une doctrine. C'est ce « syndicalisme » qui a donné
son essor au mouvement ouvrier de ces dernières-
années. C'est lui qui en a inspiré l'organisation^
D'ores et déjà, dans notre histoire sociale, il im-
porte plus que les syndicats eux-mêmes dont il est
issu. Cette réaction vitale est le plus grand effort quï
ait été tenté pour reconstituer la société française
désagrégée depuis plus d'un siècle.
Examinons donc le syndicalisme au point où il em
est, dans ses discours véhéments, dans ses manifes-
tations turbulentes, et aussi dans son esprit orga-
nique qui trop souvent s'ignore.
L'acte constitutif de la Confédération générale du-
travail, adopté au congrès de Limoges, en 1895,.
déclare dans son premier article : « Les éléments
constituant la Confédération devront se tenir en de-
hors de toutes les écoles politiques ».
8
114 PREMIÈRE PARTIE — LA CRISE ÉCONOMIQUE
Mais le syndicalisme ifen est pas resté à celte
neutralité indifférente. L'instinct prolétarien est sûr.
Le syndicalisme est maintenant vigoureusement
antipoliticien, antiparlementaire. C'est donc qu'il a
pris conscience de sa nature organique et de sa
mission positive.
La grande tourmente révolutionnaire avait em-
porté, avec quelques abus, les plus solides institu-
tions de la société française. Sur ces ruines, peu à
peu, tous les abus ont reparu, avec beaucoup d'au-
tres; mais non les institutions. Plus d'abri pour le
travail ; et sous prétexte de liberté, plus de possibi-
lité d'agir, — sauf pour l'argent. Car si la Révolu-
tion a supprimé les corporations, c'est pour per-
mettre les puissants et funestes syndicats d'agiotage
et d'exploitation.
Le gouvernement qui n'est plus l'administrateur
impartial de la nation, le protecteur des libertés,
mais la chose d'un parti victorieux commandité par
la haute finance et à son service, le gouvernement
ne supporte plus, au-dessous, qu'une multitude
d'individus épars. Ainsi, les organisations que
n'avait pu détruire d'un coup la rafale révolution-
naire ont été dissoutes peu à peu par les gouverne-
ments monarchiques ou républicains qui se sont
succédé depuis. La famille elle-même, en ces der-
niers temps, a été attaquée. C'est que toute organi-
sation est une force, toute force une possibilité d'agir,
donc une liberté, et qu'un gouvernement faible et
corrompu, quoique tyrannique et irresponsable, ne '
se peut maintenir contre aucune liberté réelle. Une
CHAPITRE IV — LE SYNDICALISME 115
famille fortement constituée, c'est déjà, pour lui, un
État dans TÉtat.
Voyez Clemenceau. Un jour, dans l'opposition (de
personnes, non de principes), il écrit : (( Chez nous,
le syndicat ouvrier se trouve en présence de deux
partis : Tun qui favorise son éclosion et veut lui assu-
rer la liberté nécessaire (c'est le parti avancé, allant
du simple radical au socialiste révolutionnaire),
l'autre qui lui suscite tous les obstacles, ferme les
Bourses du travail, expulse les syndiqués, les frappe
spécialement en temps de grève (c'est le parti gou-
vernemental, exécuteur hypocrite des haines réac-
tionnaires) )). Plus tard, au pouvoir à son tour, il
s'aperçoit qu'une organisation, si fragile et hési-
tante qu'elle soit, est un obstacle à la décomposi-
tion parlementaire qu'un ministre doit favoriser, —
et il n'en veut pas, il n'en peut vouloir.
Le socialisme lui-même s'opposera à toute orga-
nisation, quand il sera le parti gouvernemental. Un
de ses meilleurs penseurs actuels, M. Georges Sorel,
nous le dit : « Le parti a pour objet, dans tous les
pays et dans tous les temps, de conquérir l'État et
de l'utiliser au mieux des intérêts du parti et de ses
alliés ».
C'est pourquoi il nous faut admirer le sens pra-
tique du prolétariat syndical, dont l'intuition s'est
élevée à hauteur de génie social quand, en 1894, il
s'est définitivement détaché du socialisme.
Il n'est pas contestable que le syndicalisme est
troublé par d'énormes et dangereuses erreurs. Mais,
à Texamen, on reconnaît qu'elles lui sont étran-
116 PREMIÈRE PARTIE — LA CRISE ÉCONOMIQUE
gères. Nul doute qu'il ne s'en dégage pour peu qu'on
lui tacilile cette opération.
Tout en restant très idéaliste, l'ouvrier croit se
donner une apparence « scientiiique » en affectant
un économisme étroit et dur et un grossier matéria-
lisme. Ce n'est qu'une attitude.
La (( lutte de classe », c'est du marxisme alle-
mand. Or le syndicalisme est bien français. Il y a là
un élément étranger qu'il ne s'assimilera jamais. Les
collectivistes fuient d'abord les adversaires déclarés
du syndicalisme. Ils ne l'ont accepté, en rechignant,
que lorsqu'ils en furent débordés dans les congrès,
et avec Tintention évidende de l'infecter de leurs
idées et de l'utiliser pour leur politique. Le collecti-
visme, suivant M. Jaurès, c'est la démocratie (au
sens quantitatif) sociale s'ajoutant à la démocratie
politique; et le syndicalisme, essentiellement quali-
tatif, est précisément tout le contraire : l'organisa-
tion sociale absorbant l'élément désorganisateur
qu'est le parlementarisme. Les syndicalistes veulent:
secouer le joug de la foule, du nombre amorphe et
passif. Ils n'admettent que les corps constitués. La
C. G. T. est une dictature. Nous savons bien qu'ils
en sont encore à a la socialisation des moyens de
production », à « l'atelier sans maître », et autres
balivernes socialistes ; mais puisqu'ils ont reconnu
déjà l'absurdité du suffrage universel, qui est « le
communisme du pouvoir politique », comme le dit
M. Jaurès, ils ne peuvent point ne pas reconnaître
l'absurdité du communisme économique, qui serait
le suffrage universel à l'atelier, la généralisation du
CHAPITRE IV — LE SYNDICALISME 117
parlementarisme, c'est-à-dire récroiilementde la civi-
lisation. Et ne n'est pas là seulement une attitude
d'impulsive révolte anarchique contre tout ce qui est
de l'État. C'est une instinctive réaction d'ordre. Le
syndicalisme, pour lui-même, dans son administra-
tion intérieure, n'accepte point le dogme de toutes
les anarchies, le suffrage universel, l'absurde déité
du nombre. La C. G. T. n'admet que le suffrage par
organisation. Ce sont les syndiqués conscients et
énergiques qui agissent pour le troupeau aveugle et
veule. C'est de quoi s'indignaient un jour rHumanité
et rÈvdl démocratique en reproduisant ce tableau à
propos d'an vote émis au congrès corporatif d'Amiens :
Rapport de la Voix du Peuple
Syndicats ayant voté pour : Adhérents
Bouchers-charcutiers d'Amiens 7
Habillement et campement 7
Lithographes 46
Verriers de Martainneville 47
Confectionneurs. 38
Textile 51
Total . . . 196
Soit 6 voix.
Syndicats ayant voté contre : Adhérents
Coupeurs-tailleurs d'Amiens 150
Typographes 200
Tisseurs 256
Employés 334
Teinturiers 750
Chemins de fer 1.007
Total. . . . 2.697
Soit 6 voix.
118 PREMIÈRE PARTIE — LA GRISE ÉCONOMIQUE
Conclusion: 196 adhérents avaient droit exacte--
ment au même nombre de voix que 2,697 autres.
C'est précisément de ce juste mépris des majorités i
qu'il faut louer le syndicalisme. Rien ne montre!
mieux combien il est antiparlementaire, c'est-à-dire •
profondément organique.
La C. G. T. est bien une dictature ouvrière. Dic-
tature incohérente encore, peu éclairée, mal exercée? !
— Là n'est pas la question. Une dictature se redresse,
un parlement ne peut que s'enfoncer toujours plus
dans la démagogie. On peut être assuré que les vices,
les ignorances, les maladresses de la C. G. T., — qui
sont graves, certes, — tiennent en grande partie à
ce qui subsiste chez ses militants de superstition
majoritaire, à la timidité d'une dictature qui n'ose
s'avouer.
On nous dira que les chefs de la C. G. T. sont des
révolutionnaires et des anarchistes et que leurs ten-
dances sont au contraire contenues par la majorité
plus modérée. C'est une erreur. Un prolétaire in-
struit par la pratique, qui prend la direction d'une
entreprise, qui assume une responsabilité, quelles
que soient ses opinions préconçues, est toujours un
prudent empirique.
F. Pelloutier, qui fut le fondateur de la Fédéra-
tion des Bourses du travail, disait : <c Nous sommes
les ennemis irréconciliables de tout despotisme, moral
ou matériel, individuel ou collectif, c'est-à-dire des
lois et des dictatures, y compris celle du proléta-
riat ». C'est qu'il ne se détmissait pas sa propre
pensée, embrumée par l'atmosphère des réunions
CHAPITRE IV — LE SYNDICALISME 119
publiques, et qu'il n'imaginait point nettement la
portée du courant qu'il contribuait à déterminer. Il
est probable que les chefs de la C. G. T. ne sont
guère plus avancés et qu'ils contresigneraient la dé-
claration de Pelloutier, mais la pratique les engage
dans une autre voie, et cela suffit.
Ne confondons point. Les chefs ouvriers, pris
parmi les plus énergiques, comme il convenait pour
la période d'installation, mais non parmi les esprits
les plus pondérés et les plus mûrs, sont presque
tous d'anciens révolutionnaires qui ont conservé leurs
préjugés et leur phraséologie d'antan. L'expérience
leur montrera que leurs violences et leurs discours
vont contre leur action d'éducation et d'organisation.
Le syndicalisme est une philosophie de l'action
sociale, et toute action, pour des praticiens, est édu-
cative.
M. Hubert Lagardelle nous dit que « le syndica-
lisme français est né de la réaction du prolétariat
contre la démocratie », — entendons le parlementa-
risme. Ce n'est pas sa seule réaction.
Ainsi, il réagit contre ce qui menace le plus la ci-
vilisation française, le socialisme collectiviste, non
seulement parce que le socialisme est un parti prêt à
exploiter l'État au profit de ses clients, mais encore
parce qu'il est une utopie décevante, une rêvasserie
de paresseux. « Plus de dogmes ni de formules, nous
dit encore M. H. Lagardelle, plus d'incursions vaines
sur la société future ; plus de plans compendieux
d'organisation sociale ; mais un sens de la lutte qui
s'avive par la pratique, une philosophie de l'action
120 PREMIÈRE PARTIE — LA CRISE ÉCOiNOMIQUE
qui donne la première place à l'intuition, et qui pro-
clame que le plus simple ouvrier engagé dans le
combat en sait davantage que les plus abscons doc-
trinaires de toutes les écoles... Les producteurs en- 1
gagés dans la lutte syndicaliste savent d'instinct qu'il
îie s'accomplira pas de changement en dehors de
leur volonté et de leur organisation, et que les créa-
tions de la vie seront toujours plus riches que les !
plus merveilleuses inventions des fabricateurs de
systèmes ».
Au contraire du socialisme électoral, le syndica-
lisme est donc, pour le prolétariat, une constante
leçon d'énergie et un permanent rappel au bon sens
social.
Et par là, d'abord, le prolétariat s'affranchit de
rinfluence mauvaise de Tintellectuel déclassé, du
bachelier réfractaire, bouffi de prétentions, dupe
lui-même de ses sophismes imbéciles, et de l'arriviste
effréné qui brûlerait Paris pour devenir conseiller
municipal.
L'énergie et le bon sens sont de bonnes acquisi-
tions. Le relativisme les complète. Le socialisme,
paresseux, intellectuel, de lutte, était absolutiste;
le syndicalisme, d'action, d'expérience, d'organisa-
tion positive, est relativiste. Il est en gestation con-
stante, et donc en perpétuelle correction.
Il dépasse le prolétariat pour surexciter l'énergie
industrielle, l'audace capitaliste. D'abord, il pousse
les chefs d'industrie à s'organiser aussi. Nous avons
déjà cité les chiffres qui attestent le développement
.des syndicats patronaux, parallèlement à l'essor des
CHAPITRE IV — LE SYNDICALISME 121
syndicats ouvriers. Sous Timpulsion du syndicalisme,
lescartells, les trusts se constituent. C'est que l'orga-
nisation est une force productrice d'autres forces,
c'est-à-dire d'autres organisations, u C'est lui qui
porte le progrès économique, nous dit M. Hubert
Lagardelle, en jetant le capitalisme dans les voies du
plus haut perfectionnement possible. Plus les exi-
gences de la classe ouvrière sont pressantes, plus ses
injonctions deviennent hardies, et plus le dévelop-
pement technique s'accélère et s'intensifie. Or, s'il
€St vrai que le progrès matériel du monde soit lié à
la plus intensive production, le rôle du prolétariat
révolutionnaire prend encore une plus haute signi-
fication ».
Rien de plus exact. Mais ce même théoricien du
syndicalisme ajoute : «lutte des classes », et ici, y
mettant du sien, aussitôt, il établit une confusion.
Nous voudrions essayer de la dissiper.
Le syndicalisme substitue à la notion de parti,
c'est-à-dire de guerre dans la nation, celle de classe,
c'est-à-dire de division du travail social et d'émula-
tion. Nous insistons sur ce point : il est capital.
La lutte de classe, dans le sens révolutionnaire,
destructive de classe, méconnaît la notion de classe.
La lutte de classe est une conception de parti, toute
théorique et dogmatique. La notion de classe est une
donnée de l'expérience, toute relative. Le syndica-
lisme a reconnu cette organique notion de classe. Il
s'en est vivifié. Une organisation ne peut poursuivre
sa propre disparition. Or le syndicat est bien une
organisation de classe : s'il se proposait la suppres-
122 PREMIÈRE PARTIE — LA CRISE ÉCONOMIQUE
sion des classes, il voudrait sa propre destruction. Et
c'est absurde.
Il s'agit, nous dit-on, d'élaborer un droit nouveau^
celui du travail à s'organiser librement, a Libération
du producteur par Torganisation de la production ))^
ajoute-t-on. D'un autre côté, la C. G. T., dans ses
derniers statuts, déclare qu'elle groupe, u en dehors-
de toute école politique, tous les travailleurs con-
scients de la lutte à mener pour la disparition du sa-
lariat et du patronat ».
Ce langage, nous l'avons déjà entendu. Ce n'est
plus là le pur syndicalisme, entendons la doctrine-
originale et forte, parce qu'organique et positive,
qu'élabore Texpérience journalière de l'action prolé-
tarienne. Des intellectuels interviennent et, malgré
leurs excellentes intentions et leur ferme propos,
d'exprimer exactement le penser populaire, ils ne se
peuvent tenir d'exposer leurs sentiments particuliers-
formés, en retrait de la vie sociale, par les livres et
la culture universitaire.
Au contraire, le syndicalisme spontané a bien la
notion positive de classe. Et si profondément qu'il
reste sagement conservateur, et plus peut-être qu'il
ne conviendrait. Car ce n'est pas, quoi qu'on en dise,
à la disparition du salariat et du patronat qu'il incline.
Ainsi, M. Emile Pouget définit le syndicat : « la
cellule de l'organisation corporative ». C'est bien.
Mais il ne s'aperçoit pas que la corporation comprend
tous les éléments de la profession, patrons, employés
et ouvriers. C'est la négation de la (( lutte de classe».
M. Pouget, d'ailleurs, n'est pas un ouvrier.
CHAPITRE IV — LE SYNDICALISME 123
Le syndicalisme reconnaît bien les nécessaires ca-
tégories sociales. Les fonctions sociales ne se divi-
sent point pour se combattre, mais pour concourir
mieux à la fin commune. Loin d'accuser un antago-
nisme quelconque, cette différenciation renforce la
solidarité. La « lutte de classe » doit nécessairement
aboutir à l'absorption de toutes les classes dans la
confusion générale. Rien de plus contraire au véri-
table syndicalisme.
On le sait, la plupart des grèves ont pour but une
augmentation de salaires. Or, élever le salaire, c'est
évidemment fortifier le salariat. C'est le capitalisme
organisé, invincible, ce sont les trusts qui allouent
les plus gros salaires.
Il y a quelques années, trop imbu d'idéologies
sans doute, nous avions proposé aux syndicats un
moyen sûr d'éliminer le salariat en conquérant l'in-
dustrie et le commerce : il s'agissait simplement de
concurrencer le travail salarié par le travail gratuit
dans des ateliers de chômage. C'était du proud-
honisme simplifié. L'idée des ateliers de chômage
n'eut pas plus de succès que celle de la Banque du
peuple. Il faut s'y rendre. L'ouvrier est meilleur juge
de ses propres possibilités et de ses compétences que
n'importe quel théoricien.
Le projet de loi Waldeck-Rousseau, qui accordait
aux syndicats la personnalité civile et morale avec le
droit d'ester en justice et de posséder, fut plus mal
accueilli encore. Avec un sens social admirable et
une humilité touchante, presque tous les syndicats^
même les plus révolutionnaires d'expression, refuse-
124 PREMIÈRE PARTIE — LA CRISE ÉCONOMIQUE
rent la faculté qui leur était offerte de « s'émanciper^
du patronat et du salariat ». Leurs raisons furent des
meilleures, puisqu'elles invoquèrent surtout Tincon-
vénient de confondre les organes et les fonctions, laa
nécessité d'une hiérarchie sociale, Tincompétence de
direction et de responsabilité économique des ou-
vriers, l'utilité grande de conserver, en le déchar-
geant du souci des affaires, un prolétariat désinté-
ressé et généreux. Il faut lire là-dessus les protesta-
tions des syndicats : jamais le salariat, et conséquem-
ment le patronat, ni les principales conditions de
l'ordre social, n'ont été mieux défendus.
Sans doute, pour rester u rouge », il fallut bien
entourer cette éminente sagesse de hors-d'œuvre ré-
volutionnaires, et l'on n'y manqua point. On fournit,
en outre, quelques prétextes qui se peuvent résumer |
par cette déclaration de M. Griffuelhes : « Toute ré-
forme qui tend à diminuer l'esprit de lutte est com- 1
battue par nous ». Mais, précisément, le syndicalisme i
ne se lasse point de réclamer des réformes partielles ;|
Augmentation de salaires, diminution des heures de
travail, repos hebdomadaire, etc.. D'autre part, le j
projet de loi en question n'était pas un palliatif qui
pouvait affaiblir l'esprit de lutte, mais une liberté po-
sitive qui ne pouvait que l'alimenter en favorisant
une transformation sociale considérable, et celle-là
même que les syndicalistes, dans leurs discours, si-
non dans leurs actes, prétendent poursuivre : la sup-
pression du patronat et du salariat.
C'est qu'il faut bien discerner, dans le syndica-
lisme qui se cherche, l'esprit que découvre l'action
CHAPITRE IV — LE SYNDICALISME 125
de Tancienne phraséologie démagogique éclose dans
rinertie électorale.
Ainsi, Tagitation antimilitariste, les sornettes des
a mythes sociaux », comme la catastrophe, la grève
générale, le sabotage, — cela n'est pas le fruit nour-
rissant de l'expérience ouvrière.
Faut-il le rappeler?
Jj'hervéisme nous vient en droite ligne de l'Uni-
versité républicaine. Jamais un ouvrier, livré à son
propre instinct, à son génie empirique, ne se laissera
affoler de logique comme nos intellectuels antimili-
taristes. Les ouvriers communards étaient d'ardents
patriotes. Chez le prolétaire anarchiste même, Fanti-
patriotisme n'est qu'une face de sa révolte contre
tout ce qui est, parce que tout est mal ; mais ce
n'est pas une philosophie.
La grève générale fut propagée par M. Briand,
besogneux avocat de province qui voulait être mi-
nistre. Puisqu'il l'est, maintenant, la grève générale
n'a plus de sens.
Le sabotage est anglais, encore a-t-il pris une
autre allure en passant le détroit. En effet, le ca
canny veut dire en dialecte écossais : a Va douce-
ment! Va doucement! » et s'excuse par ce prétexte :
(( A mauvaise paye, mauvais travail », et ce n'est pas
itout à fait notre sabotage.
Les profits immédiats qu'en ont retirés les Trade-
lunions ont fait illusion aux ouvriers français. Et
puis, ne leur a-t-on pas vanté sur tous les tons la
sagesse méthodique des races anglo-saxonnes? Le
trade-unionisme vise à contenir la production pour
126 PUEMIÈRE PARTIE — LA GRISE ÉCONOMIQUE
des résultats matériels et personnels, sans se soucier
des répercussions sociales. A New-York, par exem-
ple, les aides-maçons ne doivent se servir que d'une
main pour remplir leur hotte.
Le syndicalisme, au contraire, tend à exalter les
forces productives.
C'est ce qu'il est convenu d'appeler le sens pra-
tique des ouvriers anglais et l'idéologie chimérique
des ouvriers français.
Sans doute, les plus gros salaires sont assurés aux
trade-unionistes. Mais il en va comme du protec-
tionnisme : ce n'est que provisoire. Ils sont, au sur-
plus, dans des conditions économiques différentes.
Les traditions aussi sont tout autres. C'est ainsi que
le parlementarisme anglais a pu durer si longtemps.
Mais pour être plus lente, la décomposition politique
et sociale ne s'en effectue pas moins. M. Aynard,
dans la Revue hebdomadaire^ en a fort bien marqué
les symptômes. L'émeute effroyable des iinernployeed^
qui ne s'anime d'aucun rêve chimérique, que la
faim bestiale seule déchaîne, n'est encore qu'une
rumeur menaçante ; mais elle indique un mal pro-
fond.
Notre syndicalisme a une autre envergure. « Il
ne limite pas son action à revendiquer uniquement
pour ses membres, dit M. Emile Pouget, il n'est pas
un groupement particulariste, mais profondément
social ».
Mais, alors, pourquoi le sabotage ? Si ce n'est pas
absolument l'hypocrite ca canny, ce n'est pas tou-
jours, non plus, le méfait stupide.
CHAPITRE IV — LE SYNDICALISME 127
A mauvaise paye, disent les syndicalistes, mauvais
travail. C'est reconnaître qu'il peut y avoir une
bonne paye à laquelle on doit répondre par un bon
travail.
On confond généralement le sabotage avec l'action
directe. C'est une erreur. L'action directe signifie
simplement l'action des ouvriers eux-mêmes, pour
eux-mêmes, sans ingérence politicienne. La label est
une action directe, aussi la propagande antialcoo-
lique. Le sabotage n'est pas que malfaçon. On cite
les ferrovieri italiens qui sabotaient en appliquant à
la lettre les règlements, ce qui, pendant quelques
jours, rendit impossible la circulation des trains. Le
sabotage peut être favorable au public : l'employé
qui fait trop large mesure au client, l'ouvrier qui
<( fignole » son travail de camelote, etc.. •
« Un exemple de l'efficacité du sabotage, dit
M. Emile Pouget, est la conquête par les ouvriers
coiffeurs parisiens, du repos hebdomadaire et aussi
de la diminution de la durée d'ouverture des salons
de coiffure. C'est par le « badigeonnage » des de-
vantures patronales, avec un produit caustique dété-
riorant la peinture, que cette corporation a conquis
les améliorations précitées. En l'espace de trois ans,
sur les 2,000 boutiques de coiffure de Paris, il n'y
en a peut-être pas cent qui n'aient pas été badi-
geonnées, au moins une fois, — sinon plusieurs ».
C'est rarement méchant, comme on le voit, ce
n'est point le pain au verre pilé dont des reporters
ingénieux nous effrayaient; mais c'est misérable-
ment puéril. L'indifférence quasi générale à l'intel-
128 PREMIÈRE PARTIE — L\ CRISE ÉCONOMIQUE
lii»'(Mice et au progrès dos métiers est bien plus grave.
Rien de plus triste, de plus alarmant aussi, que
Touvrier qui a le dégoût de son travail, qui s'avilit
volontairement dans son œuvre. Mais quelles excuses
il al...
S'il ne travaille plus « en conscience », comme on
dit encore, bellement, dans Timprimerie, c'est que,
dans un désordre industriel inouï, on a pu lui im-
poser le travail aux pièces, de camelote, de surex-
ploitation, où il n'est plus qu'une machine sans pen-
ser et une bete surmenée.
Le travail est devenu une chose qui se paye. San&
plus. Le salaire donné et reçu, on est quitte. Pas
d'autres rapports plus humains, pas d'autres devoirs
qui unissent. De part et d'autre, oti ne cherche,
aprement, qu'à donner le moins pour recevoir le
plus. Aucune sécurité. Tant pis pour l'ouvrier, si le
chômage l'affame, si la maladie Tabat, si la vieillesse
survient. Et donc, tant pis aussi pour le patron, si
la grève et le sabotage le ruinent, si une bombe fait
sauter sa maison...
On a éteint les étoiles, tari les sources suaves de
consolations et d'espérances et on a abandonné le
prolétaire dans la nuit de son enfer terrestre. Par
compensation, on Ta délié des obligations morales ^
dans l'accomplissement desquelles il puisait ses
forces vives et ses joies humaines. On ne lui a plus
permis que les assouvissements de la brute. Et puis,
en face des coffres-forts rois et dieux, l'âme vidée,
on l'a proclamé libre...
Au regard de cette folie et de ce crime, que sont
CHAPITRE IV — LE SYNDICALISME 120
les erreurs de Tignorance et les aberrations de la
misère?...
Les ouvriers anglais et écossais veulent des résul-
tats matériels immédiats et rien que pour la corpo-
ration. Les ouvriers français veulent plus. Ils
pensent que leur sabotage est de la révolution en
détail. S'ils en sont là, c'est qu'en somme, ils Font
peu exercé. Si le sabotage leur répugnait moins à
essayer, ils en seraient déjà revenus. Ils en re-
viennent, d'ailleurs. Voici ce qu'en disait un ouvrier
ultra-révolutionnaire dans le journal V Anarchie :
« Nous sentons qu'il est nécessaire, logique, d'im-
primer à toute œuvre qui sort de nos mains et de
notre cerveau, le cachet de notre sincérité, de notre
conscience et de notre joie de bien faire, car c'est
cela qui fait la caractéristique de toute œuvre vrai-
ment humaine, bonne et belle. Nous sentons sur-
tout, fortement, qu'il nous est impossible d'avilir
notre œuvre sans nous avilir nous-mêmes.
« Voilà pourquoi le sabotage nous dégoûte.
(( Exercer son activité combative, indirectement, en
agissant contre une chose inerte, qui n'en peut mais,
est ridicule et enfantin, jamais un être raisonnable
ne pourra se complaire à nuire, en cachette, à quel-
qu'un, fût-il patron, sans profit pour soi ni personne.
« Il y a tant de manières d'agir « positivement »
qu'on ne voit pas comment on peut être amené à
n'agir que « négativement ». Quel aveu d'impuis-
sance intellectuelle et morale ! Quelle résignation de
faiblesse et de néant I...
« Le sabotage avilit les caractères en faisant appel
9
130 PREMIÈRE PARTIE — LA CRISE ÉCONOMIQUE
aux senlimenls les plus mauvais. Il développe Thy-
pocrisie et la lâcheté. Il éloigne des revendications
viriles et tîères. Il déprave les intelligences en les
poussant à la sottise des besognes inutiles et souvent
contradictoires ».
Mais Terreur se dénonce à l'user. Le socialisme
pouvait vivre de ses chimères et du vent de ses
déclamations, il remettait Tépreuve à la réalisation
lointaine de son eschatologie merveilleuse. Le syn-^
dicalisme s'éprouve tous les jours.
Le socialisme faisait de Talchimie sociale quand il
promettait aux simples de fonder Fharmonie mon-
diale sur Tuniverselle inertie et la prospérité de tous-
sur Tindolence de chacun. Le syndicalisme ne pré-
tend pas avoir découvert le mouvement perpétuel, ni
créer Têtre du néant. Il n'attend rien que de l'énergie
disciplinée et convergente de tous. S'il harcèle le
patronat de ses exigences, ce n'est pas qu'il croit que
celui-ci y peut satisfaire par sa seule volonté, c'est
parce qu'il a éprouvé que ces exigences stimulent
l'ingéniosité, Tintelligence, l'audace des techniciens
et des capitalistes, qu'il en résulte un accroissement
de production et que le bien-être général ne s'amé-
liore que par là. On le voit, le syndicalisme ne peut
être pour le ca canny, non plus que pour le sabotage
qui prescrivent le travail lent, mal fait, la détériora-
tion des matières premières et des machines. Ici,
entre parenthèses, nous saisissons la différence qu'il
y ,a entre le sens pratique matérialiste de l'ouvrier
anglais trade-unioniste et le sens pratique idéaliste
de l'ouvrier français syndicaliste.
CHAPITRE IV — LE SYNDICALISME 131
L'antimililarisme ne se soutient pas mieux. Sachant
déjà que la torpeur sociale est débilitante pour Tin-
diviclu et la société, les syndicalistes sauront bientôt,
ce qui est plus profondément vrai, que la veulerie
politique est plus anémiante encore pour les races et
les nations. Que les organisations ouvrières fran-
çaises se heurtent aux organisations ouvrières étran-
gères, comme il ne peut manquer d'arriver, et elles
connaîtront, malgré les redondances des énergu-
mènes intellectuels et les humanitaireries des fai-
seurs ou des sots, qu'il y a des catégories politiques,
comme les conflits économiques leur ont appris,
malgré les pompeuses Déclarations des droits de
l'homme et les discours ministériels, qu'il y a des
catégories sociales.
L'intelligence, d'abord, confond toutes choses,
puis elle commence à distinguer, puis elle série, puis
etle évalue. L'activité, d'abord, veut tout embrasser,
puis elle divise, puis elle hiérarchise. Ainsi, le pro-
létariat, dans le domaine social, a reconnu qu'il y a
des catégories sociales qui sont des classes, et qu'il
les faut organiser. Il arrivera de même à reconnaître
qu'il y a aussi des catégories politiques qui sont des
nations, et qu'il les faut fortifier.
Chez l'ouvrier, Tantimilitarisme est une sorte d'op-
position au gouvernement qui envoie des soldats en
temps de grève et au patron qui affiche des senti-
ments chauvins tout en employant des Italiens, des
Belges ou des Allemands. Dernièrement, M. Anatole
France, parlant des ouvriers antimilitaristes qu'on
venait de juger et de « saler » durement, badinait à
132 PREMIÈRE PARTIE — LA CRISE ÉCONOMIQUE
sa façon avec un journaliste : « Ils n'ont certaine-
ment pas dit dans leurs meetings le quart de ce que
j'ai écrit». L'antimilitarisme a paru dans la littéra-
ture il y a plus de vingt ans, avant qu'il fût question de
syndicalisme, et il n'est tombé en frénésie que depuis
que les agrégés de TUniversité s'en sont mêlés.
Chaque année, TUniversité déverse sur la société
des milliers d'infirmes sociaux qui s'acharnent à
couper les câbles qui nous relient, à saper nos as-
sises et à tarir la source vive de notre sensibilité
sociale. Aa sang généreux qui circulait dans le vi-
goureux organisme qu'était la société française, ils
s'efforcent, d'un travail abominable, à substituer
la vase méphitique de leur éloquence. Qu'une
légende nous réconforte et nous humanise, aussitôt
quelque grimaud politicien, qui n'a pas d'autre
moyen de se pousser, voudra la souiller de textes
contestables. De cela, la France sera diminuée, un
peu plus découragée ; mais, lui, il sera professeur de
Faculté ou député, et c'est tout ce qu'il veut.
Ils parlent de la société comme Helen Relier, la
prodigieuse jeune sourde-muette-aveugle américaine,
décrit la nature dans ses livres. Mais pour un aveugle
' de naissance sincère, la seule couleur est le noir.
C'est ainsi, imagine-ton, que M. Gustave Hervé,
agrégé de l'Université, et donc sourd-muet-aveugle
social, nous entretient de l'Humanité.
Si les désertions et les actes d'indiscipline dans
Tarmée se multiplient, ce n'est donc point au syndi-
calisme seulement qu'il s'en faut prendre. Lui-même,
il est victime des sophistes plus ou moins athéniens.
CHAPITRE IV — LE SYNDICALISME 13^
Anatole France et Hervé ne sont point des ouvriers.
Ce dernier, qui paraît sincère, c'est à la Sorbonne
qu'il s'est dressé à déraisonner. Jamais un prolétaire^
d'âge mûr, si anarchiste qu'on le suppose, n'eut Tes-
prit aussi complètement, aussi irrémédiablement
faux. Outre certaines prédispositions morbides, il y
faut pour le moins l'agrégation de philosophie ou
(^'histoire. D'autre part, l'antimilitarisme de fait qui
se pratique en haut est bien plus inquiétant. Tâ-
chons de faire entendre raison — et sévèrement —
aux nigauds qui blasphèment la Patrie ; mais aussf^
soyons moins indulgents pour ceux qui l'ont démo-
ralisée, affaiblie, ruinée, et qui la livrent.
Il n'y a pas plus militariste de tempérament que
le militant syndicaliste. L'obéissance des « hommes»
de M. Pataud agace ceux qui ont à en pâtir : à une
époque d'insubordination générale, elle devrait nous>
émerveiller. La discipline fait la force principale des
armées et des syndicats, — de toute action sociale.
Félicitons-nous donc que, dans les Bourses du tra-
vail^ on apprenne à se soumettre au sentiment col-
lectif et à coordonner ses efforts. Cela ne se perdra
point. C'est l'essence même du militarisme. C'est
bien plus propre à forger des âmes de soldats que les-
grotesques bataillons scolaires et les insipides ma-
nuels civiques de la République prépanamique.
L'Humanité suppose la Patrie, comme celle-ci la^
famille. Auguste Comte, qui voulait « régler des
aspirations trop vagues à l'association universelle »,
disait : « La Patrie, prélude nécessaire et soutiers
continu de l'Humanité ».
134 PREMIÈRE PARTIE — L\ CRISE ÉCONOMIQUE
Rien n'est dans rien. L'Humanité n'est rien sans
ses parties organiques : les Patries. De même, la Pa-
trie ne serait rien sans les Familles. Ce n'est pas avec
des mots que se construisent les grands édifices hu-
mains, mais avec la pierre des réalités positives et le
ciment de Tamour.
Les choses ont une âme qui s'est formée de nous
comme notre âme se forme d'elles. Nos ancêtres ne
revivent pas seulement dans nos meilleurs instincts,
dans notre subconscient, mais encore dans la nature
qu'ils ont corrigée pour leurs plaisirs ou leurs conve-
nances, dans les monuments qu'ils ont construits,
dans l'expérience qu'il nous ont transmise. Tout cela
établit entre nous et la Cité des liens qu'on ne rompt
point sans trouble.
Car ce qui vit le plus en nous, ce sont nos morts.
Les nier, biffer nos traditions, c'est nous vider de
notre sève, arracher nos racines. Nous ne sommes
animés que de ce qui fut, nous ne sommes construits
qu'avec les matériaux du passé. Et l'avenir même n'a
pas de signification s'il n'est le prolongement continu
de ce qui a été et de ce qui est.
Les sentiments familial et régional ont une ten-
dance fâcheuse au particularisme. Quant à l'idée
d'Humanité, elle n'a pas encore assez de substance
pour éviter le vague et la dispersion. Le patriotisme,
au contraire, est un centre d'énergies morales d'où
rayonnent toutes nos activités sociales.
La Patrie, c'est la terre des pères, c'est l'âme col-
lective de tous les morts que nous portons en nous,
c^est le capital moral de notre civilisation, et sa sau-
CHAPITRE IV — LE SYNDICALISME 135
vegarde. Sans elle, nous ne sommes que des pas-
sants hagards qui se déchirent, des fantômes errants.
Elle est aussi nécessaire à notre raison qu'à notre
cœur. « Une telle union avec le sol tend à rectifier,
dit A. Comte, ou même à prévenir les divagations
spontanées de notre intelligence, en la disposant da-
vantage à la subordination normale du subjectif
envers Tobjectif. Nous apprécions ainsi, d'une ma-
nière plus complète et plus familière, l'immuabilité
essentielle de Tordre extérieur et notre intervention
accessoire. Même le langage et par suite l'art se
trouvent dès lors modifiés heureusement en nous
rattachant mieux au monde comme à THumanité ».
La Patrie est le principe de toute organisation po-
litique. C'est sa constitution qui mit fin au vagabon-
dage grégaire, qui reparaîtrait si elle se décomposait.
Il n'y a pas de société sans organisation, c'est-à-dire
sans des organes et des fonctions se rapportant à un
corps défini.
Quand on détruit les catégories naturelles, on est
amené à en susciter d'artificielles, car elles sont
aussi indispensables à la pensée qu'à l'action. Mais
les dernières ne se peuvent maintenir, et elles sont
nocives. La lutte de classe est évidemment absurde,
mais elle résulte nécessairement de l'utopie révolu-
tionnaire.
Ils nient la Patrie par horreur de la guerre, disent-
ils ; mais aussitôt ils engagent la guerre atroce, con-
stante et confuse de tous contre tous, celle-là même
où le prolétariat producteur perd tout, sans recours.
Ils oublient que, pour les nations organisées, la
136 PRIMIÈRE PARTIE — LA CRISE ÉCONOMIQUE
guerre n'a jamais pour objet qu'une paix plus du-
rable et plus digne, même la guerre de conquêtes,
et aussi de se limiter et de se régler. Au reste, si la
paix est un bien, et si nous la désirons, nous savons i
que ce n'est point le plus précieux des biens. Nous
n'entendons point lui sacrifier ce qui lui est supé-
rieur, — notre civilisation, par exemple, et la terre
des pères qui nous fera revivre dans nos enfants.
Il n'y a pas d'organisation sans division des fonc-
tions, sans discipline, ni sans hiérarchie. Par le fait
qu'on cherche à s'organiser, on accepte de se spécia-
liser, de converger et de se subordonner.
La lutte de classe, qui vise à la suppression vio-
lente des classes, est anarchique. La notion de classe,
qui s'y oppose, est organique.
L'organisation de la production, c'est donc la divi-
sion du travail, la discipline des producteurs et la
hiérarchie des fonctions industrielles. Et c'est de cette
organisation que dépend une plus intense produc-
tion, condition primordiale de toute amélioration
économique. Le syndicalisme n'a donc pas à énerver
Tautorité de la direction industrielle, non plus qu'à
disputer sur qui la doit détenir, mais seulement à la
stimuler et à la régler pour qu'elle soit exercée digne-
ment à tous égards.
Sans doute, aujourd'hui, on voit le syndicalisme
proclamer qu'il veut supprimer les classes en multi-
pliant systématiquement les grèves partielles, prélude
de la grève générale, et en préparant la grève géné-
rale, prélude de la révolution sociale, pour, après,
transférer les pouvoirs de l'État aux syndicats fédérés.
CHAPITRE IV — LE SYNDICALISME 137
C'est une utopie qui ressemble à toutes les uto-
pies. Elle néglige les complexités sociales, et même
celles que Texpérience ouvrière a déjà pleinement
mises en lumière. C'est une manifestation intellec-
tualiste dans le syndicalisme, un retour insidieux du
socialisme, un recul.
Les ouvriers ne comptent pas pour un sixième de
la population ; Tatelier, le syndicat n'absorbent
qu'une partie de leur temps. C'est dire que le syn-
dicat ouvrier n'est qu'une partie de la vie sociale
pour une partie de la population française, et non
les plus grandes. S'il apparaît aux syndiqués comme
le seul centre de la vie individuelle et sociale, c'est
que, présentement, les autres centres n'ont plus au-
cune vitalité. Mais la première tâche d'une réaction
d'ordre sera de les ranimer. I! est certain qu'alors
un ouvrier, par exemple, consacrera plus de ses loi-
sirs à sa famille, à l'éducation de ses enfants, qu'à
son syndicat. Si le syndicat est un organe important^
il n'est pas toute la société. Les intérêts corporatifs
ne sont pas toujours l'intérêt public, et ce n'est que
l'intérêt public que l'État doit représenter.
Le syndicalisme, quand il revient à sa pratique et
aux leçons qui s'en dégagent, le reconnaît. En effet,
s'il est antipoliticien, ce n'est pas seulement pour
s'opposer à la politiquerie électorale, mais encore
parce qu'il a appris que les fonctions du syndicat ne
sont pas celles de l'État. Il n'a garde de prendre la
partie pour le tout.
Le syndicalisme n'est pas tout et ne peut être tout.
La société ne se réduira pas à l'organisation du tra-
138 PREMIÈRE PARTIE — LA CRISE ÉCONOMIQUE
\ail industriel. Mais la confiance en soi n'en est paj
moins une vertu pratique.
C'est surtout M. Georges Sorel, ingénieur dej
ponts et chaussées en retraite, qui a émis ces pré
tentions excessives pour les syndiqués, qui n'en de-
mandent pas tant. Dans l'atelier réorganisé, il voit h
science, l'art, la politique, la morale, toutes les pen-
sées, toutes les activités, tous les sentiments s'en-j
gendrant. Mais la société fonctionne aussi bien en vue |
de la consommation que de la production, comme
l'a fait remarquer M. Gide. Elle vit aussi pour elle-
même, pour sa plus grande expansion de vie. Pro-
duire n'est pas la plus haute expression humaine.
L'atelier ne résume pas toute la vie sociale, — même
celle de l'ouvrier. Il y a l'intimité familiale, il y a la
sociabilité. Il y a aussi la Patrie.
Dans nos anciennes républiques communales, les
municipalités étaient parfois administrées par les
corporations. C'est que les fonctions sociales étaient
alors moins différenciées, c'est que la société était
moins complexe. Aujourd'hui, la corporation se doit
spécialiser plus nettement. Il n'y a maintenant que
41 millions de salariés, dont 6 millions d'ouvriers]
industriels. Cela vaut bien les 2 ou 3 millions d'élec-
teurs, au nom desquels la majorité ministérielle,
par la grâce du suffrage universel, — la plus grande
mystification politique qui ait jamais été osée, — i
pille la France et houspille les Français ; mais, tout^
de même, ce n'est point la société entière.
Si le syndicalisme s'exagère son rôle, cela tient
probablement à ce qu'il est le seul groupe social qui
CHAPITRE IV — LE SYNDICALISME 139
it pu se reconstituer et la seule force qui s'oppose à
anarchie parlementaire. Rien de surprenant à ce
u'il en ait quelque orgueil. Depuis la Révolution,
'est le premier pas qui a été fait vers un retour à
rdre positif. Et ne dit-on pas que c'est celui-là
ul qui coûte?
C'est une liberté qui se réalise. Faisons-lui con-
pce. Elle en suscitera d'autres qui la contiendront
Ims ses limites naturelles et la rendront plus
timble. G^est d'ailleurs de ces libertés sociales re-
inquises que mourra le parlementarisme.
Le syndicalisme théorique parle volontiers de la
'Isocialisation des moyens de production », c'est-à-
Ire, on l'entend bien, d'introduire, dans Técono-
ique le système parlementaire dont on a subi la
jalfaisance en politique.
jlci, l'erreur est trop grossière pour qu'elle se sou-
Ifnne longtemps. Le syndicalisme, nous l'avons vu,
à fondamentalement antiparlementaire, et a for-
i\ri dans l'économique. Dans les coopératives de
joduction et de consommation, le syndiqué voit
<|jà combien le parlementarisme est malfaisant,
ijme atténué, et de plus en plus il s'en mène. Trop
savent encore, le syndicalisme prend l'agitation
I ur l'action et la violence pour la force. C'est qu'il
ï^ pas fait toutes ses expériences et que des préjugés
sbsistent.
L'action directe, c'est Faction individuelle ou col-
l|tivc du prolétariat organisé sans intermédiaire
f litique ; ajoutons aussi, pour lui donner toute son
a^eption propre, sans truchement démagogique.
il
140 PREMIÈRE PARTIE — LA CRISE ÉCONOMIQUE
Elle a surtout été employée jusqu'ici pour Tobteii
tion des réformes et, plus efficacement encore, m
fois promulguées, pour leur loyale application. Tro
grandes vérités sociales s'en sont dégagées :
40 C'est que le personnel législatif, la majorité c
tel ou tel parti importent beaucoup moins qu'ur
opinion publique ou une corporation assez fortemei
organisées pour faire pression sur le Parlement ; -
2° C'est que cette pression serait plus facile à exerc(
sur un Parlement extrêmement réduit, et plus encoi
sur un pouvoir exécutif et législatif responsable ; -
30 C'est que ce ne sont pas les lois écrites qui déte;
minent les réformes, mais les mœurs qui rendej
effectives les lois et efficaces les réformes.
Voilà comment se fait l'éducation sociale du peuple'
S'imaginer que la violence est de la force est grave
Il en peut résulter une catastrophe. Et ce n'est jama
aux producteurs, qui ont besoin d'ordre, que prof
tent les bouleversements sociaux. La grande Révc
lution, puis 1830, puis 1848, février et juin, pui
1871 l'ont montré.
Ne pouvant la justifier autrement, on a dit que 1
grève générale, la révolution, la catastrophe étaiei
seulement des « mythes sociaux » propres à exalte
l'énergie populaire. Ces subtilités d'école valent peui
être pour des intellectuels qui se bornent à pense
leurs idéologies, mais non pour des ouvriers qui n
séparent jamais l'idée de l'action.
Les grèves, la violence, disent les théoriciens syn
dicalistes, développent la .combativité prolétarienne
cependant les praticiens, eux, ont établi que ce n'es
CHAPITRE IV — LE SYNDICALISME 141
as la combativité qu'il faut développer, mais la
roductivité.
Pour développer la productivité, il convient, il est
•ai, de surexciter Ténergie du patronat et du capi-
lisme par des exigences ouvrières ; mais encore
ut-il que ces exigences n'outrepassent point les
)ssibilités de la production dans l'état présent de
technique et de la mécanique. L'expérience a en-
igné au syndicalisme qu'il ne faut ni éliminer le
itronat, ni le décourager ; mais, au contraire, l'uti-
ler en le stimulant.
Le socialisme pouvait exaspérer la révolte des mi-
reux contre la dure ploutocratie, le syndicalisme,
1, ne se trouve en contact qu'avec le capital pro-
ictif, l'ingénieur, le patron, qui travaillent autant
le l'ouvrier. Menacer ce capital productif, c'est, en
[ de compte, augmenter le capital parasitaire,
îgiotage, d'exploitation ; effrayer l'industriel utile,
;st multiplier l'agioteur nocif.
On le voit, la doctrine qu'on professe à laC. G. T.
3st pas le pur syndicalisme, entendons l'ensemble
s principes d'action positive reconnus par la seule
périence ouvrière. Il s'y mêle bien des sophismes
;ellectuels, des éléments étrangers, des survi-
ynces socialistes. Mais on peut espérer. Ce n'est pas
e doctrine fermée. Elle n'interdit pas l'action, et
3nc elle accepte de se reviser.
Ce qui peut être fécond, c'est l'idéalisme orga-
lïue du prolétariat exalté. Peu importent l'attitude
les discours insurrectionnels de la phase em-
jjyonnaire d'aujourd'hui : par là même qu'ils déci-
I
142 PREMIÈRE PARTIE — LA CRISE ÉCONOMIQUE
dent d'agir directement, les travailleurs s'organise-
ront. En s'organisant, ils deviendront une force, —
et toute force, parce qu'elle implique une responsa-
bilité, est créatrice d'ordre.
Puisque le prolétariat veut enfin s'incorporer à la
société, il créera ses institutions de libertés posi-
tives,— et en s'organisant non en s'opposant, en,
travaillant non en détruisant. La vérité essentielle'
du syndicalisme^ c'est que, rompant avec tout parle-
mentarisme, il accepte les responsabilités de Faction
directe, et ses leçons. Ainsi, il ne peut manquer de
se pénétrer de la nécessité de Tordre. Après s'être
aperçu, comme le disait Jules Guesde au Congrès
socialiste de Nancy, que prétendre transformer le
monde avec le boycottage, le sabotage et les grèves
est « souverainement ridicule », il se demandera
s'il est indispensable de transformer le monde so-
cial avant d'en avoir extrait toute la prospérité, la
liberté et la force qu'il peut produire par une meil-
leure ordonnance et une plus ferme direction.
Au fond, le syndicalisme n'est rien moins que ré-
volutionnaire. La sainte horreur du « corporatisme »
qu'éprouve M. Caillaux s'explique (1). Le « corpora-
tisme » est, en effet, une profonde réaction organique,
et d'abord contre le parlementarisme dissolvant.
(1) Ce n'est point que ce bon bourgeois soit un farouche
vandale ; mais il est de ceux-là qui, pour être ministres du-
rant quelques lunes, voire même conseillers municipaux,
mettraient le monde sens dessus dessous, à feu et à sang. Le
parlementarisme met des torches et des pistolets chargés aux
mains de tous ces enfants terribles.
CHAPITRE IV — LE SYNDICALISME 143
L'agitation démagogique n'est qu'en surface. Ce
sont les meneurs surtout, anciens socialistes pour la
plupart, qui l'entretiennent. Nous le savons : il
manque au syndicalisme une tête, une direction sage
et éclairée.
Les erreurs d'un syndicaliste, qui n'est qu'igno-
rant, se peuvent rectifier. Elles se rectifient même
spontanément, dans la pratique. Ici, on ne se trouve
point devant des appétits inavoués, une ambition de
pouvoir ou de richesse, un esprit grisé de logique,
mais en face d'une ingénue sincérité et du bon sens.
Cela ne résiste point à la leçon des faits, si rude
parfois. Déjà, la culture verbale commençait à hé-
béter le peuple. Le syndicalisme empêchera ce
« sabotage des intelligences ». Que disons-nous? Il
convertit les saboteurs. Au congrès de leurs syndicats,
à Lyon, les instituteurs ont exprimé des sentiments
professionnels inattendus. Ils ont déclaré, entre
autres : « Le congrès considère que le syndicat est
un moyen de perfectionnement professionnel, que
l'un de ses buts, c'est Tacquisition d'une compé-
tence technique ». Ce n'est pas, certes, le seul ; mais
c'est peut-être le plus signalé service que le syndica-
lisme puisse rendre à l'ordre social. Le parlementa-
risme, au contraire, se soucie peu des compétences,
il s'en méfie même : il ne lui faut que des électeurs.
Ce sont les nombres qui s'additionnent dans les
scrutins, et non les valeurs qui s'estiment. Il per-
suade aux citoyens qu'ils n'ont que des droits, et par
là il énerve et abrutit. Le syndicalisme, même dans
sa confus^!on présente, édicté quelques devoirs. S'il
144 PREMIÈRE PARTIE — LA CRISE ÉCONOMIQUE
^gare parfois les énergies ouvrières, faute de lumière
directrice, il ne les corrompt point et il les exalte ;
il cultive la vis sociativa.
Comme le disait fort bien M. Millerand à Car-
maux, en octobre 1902 : « Sans elle (l'organisation
ouvrière), le prolétariat demeure à Tétat de pous-
sière livrée h tous les hasards. Par elle, il prend
conscience de sa force, et aussi de ses responsabi-
lités. Dans ses syndicats, dans ses Bourses du tra- 1
vail, dans ses associations de tous genres, il apprend,
pour son plus grand profit, comme pour celui du
pays tout entier, à se mesurer avec les réalités, à ré-
gler son action et sa marche ».
Le syndicalisme ne reconnaît que les métiers, il
ne considère que les classes. Les partis, qui fomen-
tent toujours la guerre des pauvres contre les riches,
n'ont aucun sens pour lui. S'il parle des « jaunes »
et des « rouges », c'est qu'il ne s'est pas encore com-
plètement débarrassé du verbiage révolutionnaire.
Mais il a découvert la détestable machination politi-
cienne que fut Fanticléricalisme. « S^il n'est pas fait
allusion à la neutralité religieuse (dans les statuts
de la C. G. T.), dit M. Emile Pouget, c'est unique-
ment parce qu'en France ces croyances sont un ves-
tige du passé qui s'abolit de jour en jour et dont il
n'est plus question dans la vie courante ». Dernière-
ment, M. de Mun écrivait : « A Méru, le nouveau
chef de la C. G. T., pour son discours de début, ;
déclare qu'il ne s'agit pas de savoir si les ouvriers i
sont catholiques ou non, mais si leurs salaires sont i
suffisants, elles ouvriers applaudissent ».
CHAPITRE IV — LE SYNDICALISME 14&
Il va sans dire que la franc-maçonnerie a tenté de
pénétrer dans les syndicats en enrôlant quelques
chefs ouvriers. Elle en usa de même avec les univer-
sités populaires qui y résistèrent mal (1). Mais les
travailleurs, cette fois, étaient avertis. Aussi, à THip-
podrome, on a pu voir MM. Pataud et Janvion, aux,
acclamations de 6,000 syndicalistes, flétrir congru-
ment « le syndicat d'arrivistes du Grand-Orient ».
Le positivisme syndicaliste incline à s'écarter des
utopies socialistes. — C'est pourquoi, dès 1876^
M. Vaillant et les communeux réfugiés à Londres^
dénonçaient le premier congrès syndical de la salle
d'Arras comme « une espèce d'incorporation du
prolétariat français à la société bourgeoise » ; c'est
pourquoi, en 4900, M. Jules Guesde disait : « L'ac-
tion corporative est une simple interprétation de
Tordre capitaliste ».
(1) Ailleurs, avec les 4,500 syndicats agricoles et leurs 800,000^
membres, elle s'y prend autrement. Au Convent de 1905, le
F .*. Taillade disait : « Il est une catégorie de syndicats que
je crois devoir vous signaler : ce sont les syndicats agricoles...
Ils augmentent sans cesse en nombre et en puissance... oii =
pourrait les briser ». Et, après quelques hésitations, le Parle-
ment a entrepris de les briser. Ces syndicats agricoles, écri-
vait dernièrement, dans VÉclair, M. Ernest Judet, « en faci-
litant la vente régulière des récoltes, en multipliant les
rapports de l'acheteur et du consommateur, en abaissant le
prix des engrais, en portant dans les cantons les plus déshé-
rités, chez les plus éloignés de tout centre vivant, les meil-
leures conditions de prospérité et de vie, ils ont gagné la
reconnaissance de tous )). Mais ils sont une force sociale, et
donc une liberté qui échappe à la tyrannie et à la corruption
politiciennes. Or, toute force sociale, toute liberté positive sont
an danger pour le régime parlementaire.
10
14G PREMIÈRE PARTIE — LA GRISE ÉCONOMIQUE
Le syndicat rompt le charme des formules nua-
geuses. Il arrache Touvrier aux préoccupations ex-
clusives de la politique, il le ramène aux réalités de
son métier, et à Taimer. Il ranime Tesprit de corps,
il réveille le sens des hiérarchies, il réapprend le
respect des compétences. Il rétablit par là la fixité
et la continuité dans la profession. Et c'est tout le
bonheur social : aimer son travail, accepter son de-
voir, avoir la sécurité, être fier de son rang quel
qu'il soit.
Le syndicalisme est comme le sabre de M.. Joseph
Prudhomme, qui servait k défendre la Constitution
et au besoin à la combattre : il est d'anarchie et
d'ordre.
Il sera décidément d'anarchie s'il ne se peut réa-
liser, si on le pousse dans la démagogie, ou si,
comme le souhaitent MM. Ch. Benoist et Klotz, on
le dénature en le parlementarisant ; il sera d'ordre
s'il conquiert sa puissance sociale.
Il a contre lui ses propres chefs qui le mécon-
naissent et le parlementarisme qui ne supporte
point l'ordre.
« Toute réforme qui tend à diminuer l'esprit de
lutte, dit M. Griffuelhes, un de ces chefs malencon-
treux, est combattu par nous. C'est ainsi que nous
sommes les adversaires irréductibles des projets de
loi de MM. Waldeck-Rousseau et Millerand sur la
capacité commerciale des syndicats et sur l'arbitrage
obligatoire ». C'est la meilleure raison qu'il y ait
pour les hommes d'État — s'il en reste — de resti-
tuer aux associations, à toutes les associations, y
CHAPITRE IV — LE SYNDICALISME 147
compris les congrégations et les syndicats, leurs
libertés positives, sans en excepter la mainmorte.
C'est le parlementarisme qui nous a inspiré la
sotte terreur des forces sociales. Elles sont nos
libertés réelles, et les conditions de l'ordre vivant.
Il n'y a de dangereux que les libertés comprimées,
tronquées, et les libertés monopolisées.
Les grands syndicats, ceux qui ont une responsa-
bilité, parce qu'ils peuvent agir, n'engagent point
les grèves à la légère et ils évitent les tumultes et les
aventures. Sur 950,000 syndiqués français, 300,000
seulement font partie de la G. G. T., et parmi ceux-
ci, il n'y en a qu'un tiers pour approuver ses mani-
festations insurrectionnelles. C'est donc que les syn-
dicats de sabotage et de grève générale sont les plus
faibles, et partant les plus irresponsables.
C'est en se développant, en étendant ses responsa-
bilités, en prenant toutes ses forces, en exerçant ses
libertés que le syndicat s'assagit.
Mais, comme le prolétariat, il faut surtout que la
bourgeoisie française prenne une plus haute con-
science de ses devoirs.
Devant les menaces des grèves, de plus en plus
fréquentes et violentes, on s'est aperçu que le tra-
vail, social dans sa source, doit l'être dans sa desti-
nation. Mais il en est de même pour la richesse.
C'est Tabus de la richesse qui a entraîné l'abus du
travail .
Si Ton veut que revienne le respect des faibles
pour les forts, il faut que le dévouement des forts
pour les faibles l'appelle. Si l'on ne veut point que
148 PREMIÈRE PARTIE — LA CRISE ÉCONOMIQUE
le prolétaire se rue comme un barbare contre notre
civilisation, il faut en faire un citoyen. Nous voulons
dire un habitant de la Cité, et Télever jusqu'à cette
civilisation pour qu'il y participe et la comprenne.
DEUXIEME PARTIE
LA CRISE POLITIQUE
CHAPITRE PREMIER
Les Fonctionnaires
En 1903, il y avait en France 703,506 fonction-
naires ; en 1908, 913,192; en 1909, 914,891 (1). Soit,
en trois ans, une augmentation d'un quart. Nous en
sommes donc à 23 fonctionnaires pour 1,000 Fran-
çais, — soit le dixième des électeurs votants, le cin-
quième des électeurs représentés à la Chambre, le
tiers des électeurs qui ont formé la majorité ministé-
rielle. Il n'y a aucune raison pour que nous nous
arrêtions en si beau chemin avant la catastrophe. 11
ne faut qu'un peu plus de 2 millions d'électeurs pour
maintenir la bande radicale au pouvoir : avant cinq
ans, si cela peut durer jusque-là, on en fera tous des
fonctionnaires.
C'est la logique du système électoral.
Voici la progression que nous montre M, de Fo-
ville, par des chiffres :
(1) Y compris près de 150,000 officiers, sous officiers et soldats
rengagés.
années
Pour onze ministères
Pour les départementsr
et les communes
1906
442.003
261.503
1907
608.511
262.078
1908
640.883
272.309
Depuis 1846, le nombre des fonctionnaires a triplé^
et il a doublé depuis 1872.
Là, nous sommes en tête de tous les pays. Alors
que chaque habitant des États-Unis paye 6 francs par
an pour Tentretien de ses fonctionnaires, TAnglais,
10 francs, TAUemand, 15 francs, le Français verse
au fisc 25 francs.
Aussi, sommes-nous en tête de toutes les nations
pour la dette publique. Alors que TAutriche a une
dette de 10 milliards ; Tltalie, 13 ; la Grande-Bre-
tagne, 20 ; TAllemagne, 21 ; la Russie, 23, — la
France dépasse 29. Chaque Français riche ou pauvre
naît donc avec une charge de 730 francs !
On entend bien que ce n'est pas la quantité des
fonctionnaires qui est inquiétante. On peut fort bien
concevoir un état social où cette quantité serait dé-
passée. Ce qui est effrayant, c'est Taccroissement
insensé de 209,686 fonctionnaires en deux ans,
qui ne correspond pas, on le sait bien, à plus de
services utiles pour la nation, mais, ai> contraire, j
à un détraquement général de Tadministration pu-
blique.
Les gros budgets ne sont pas nécessairement un
mal. Il n'y a pas de dépenses plus utiles que celles
de rÉtat, si l'impôt, équitablement perçu, est bien
CHAPITRE PREMIER — LES FONCTIONNAIRES 151
employé, et c*est une manière d'éducation que de
faire participer tous les citoyens à un acte vraiment
social.
Le grand nombre des fonctionnaires dans les postes
et télégraphes, aux colonies, aux écoles, à Tarmée,
par exemple, l'extension des services publics, sont un
signe de force, de prospérité et de civilisation.
Et puis, dans une démocratie organique, est-ce que
tous les travailleurs ne deviennent pas, en fait, des
fonctionnaires sociaux?
Ce n'est donc pas à restreindre le nombre des
fonctionnaires que nous devons viser ; mais bien plu-
tôt à généraliser, dans toutes les professions, les de-
voirs essentiels qui subordonnent toute activité à
l'intérêt public.
Toutefois, ce n'est pas ce que les chiffres cités plus
haut indiquent. Évitons donc, d'abord, la confusion
courante.
Le régime électoral et parlementaire, pour se sou-
tenir, multiplie, et nécessairement, les sinécures,
mais non pas les services sociaux. Il est même en-
clin à réduire ceux-ci pour faire de la place.
Il ne saurait en être autrement. Tout le système
manœuvre électoralement. Les comités préparent,
les partis conquièrent, les élus représentent les vain-
queurs, et les ministres répartissent les dépouilles.
Les sinécures sont les plus recherchées.
On entend bien qu'un électeur influent, un secré-
taire ou président de comité, un commanditaire de
l'entreprise électorale, un député sans espoir ou
embarrassant n'accepteraient point d'être institu-
152 DEUXIÈME PARTIE — LA CRISE POLITIQUE
leurs, douaniers, agents des postes et télégraphes
ou cantonniers. Ils n'accepteraient même pas, en
'fussent-ils capables, d'effectuer un travail en rapport
avec les appointements.
C'est ainsi qu'on est amené à restreindre autant
qu'il se peut le personnel des services utiles, trop
faiblement ou justement rémunérés, et à multiplier
}es sinécures. Et, plus on en crée, plus on éveille de
convoitises, plus le mal s'aggrave. Si, à la suite d'une
réaction de l'opinion publique, nos dirigeants se
voyaient obligés de supprimer telle ou telle sinécure,
on peut être assuré qu'ils la reconstitueraient ailleurs
ou qu'ils se dédommageraient sur les fonds secrets.
Le sinécurisme est indispensable au régime. Le
gouvernement républicain parlementaire ne se peut
soutenir autrement. D'ailleurs, le suffrage universel,
livré à ses propres impulsions désordonnées, ne se-
rait même pas capable de nous conserver cette fa-
-çade. Mieux vaut encore l'exploitation en coupe
réglée d'une bande que la pratique sincère du suf-
frage universel. C'est tout le système qui est à
refondre.
' C'est là qu'est le mal, dans le fonctionnarisme poli-
ticien, parasitaire, entendons dans le sinécurisme et
dans l'esprit sinécuriste, qui tendent à faire de tous
nos électeurs radicaux-socialistes des parasites vivant
sur le reste de la nation. Ainsi, la pérennité du
régime est assurée.
La police est débordée, semble-t-il. Au reste, elle
•hésite à arrêter des apaches qui peuvent être des
électeurs influents de député ministériel, sinon des
CHAPITRE PREMIER — LES FONCTIONNAIRES 153
Icandidats officiels (1). Les magistrats n'ont plus de
principes fermes. Ils pourraient, sans dommages,
•être remplacés par des croupiers : rouge ou noire,
acquittement ou condamnation. C'est aux politiciens
qu'on s'adresserait pour les martingales infaillibles.
L'armée fermente d'indiscipline et n'a plus d'âme.
Les officiers ne sont plus que des fonctionnaires.
Plus il y a d'instituteurs et d'écoles, plus il y a de
brutes certifiées, voire illettrées. Les ateliers d'État,
les arsenaux, produisent de moins en moins, sinon
(1) Méditons cet extrait du rapport sur l'administration de la
justice criminelle en 1906, paru dans le Journal Officiel du
8 juin 1909 :
« Le nombre des affaires classées sans suite s'est élevé, en 1906,
à 323,472, sur un total de 551,893, ce qui, par rapport au total
des affaires introduites devant les Parquets, donne une pro-
portion de 59 0/0. On a compté, en 1906, 2,457 classements de
plus qu'en 1905 ; d'ailleurs, depuis soixante-quinze ans, la pro-
portion des affaires classées n'a pas cessé de croître, comme
l'indique le tableau suivant (moyenne annuelle pour 100) :
1831-1840 33
1841-1850 37
1851-1860 39
1861-1870 42
1871-1880 48
1881-1885 51
1886-1890 52
1891-1895 53
1896-1900 55
1901-1905 58
« Près du tiers des affaires classées en 1906, soit 103,233 ou
32 0/0, ont été abandonnées parce que les auteurs sont restés
inconnus, La proportion diffère suivant qu'il s'agit de crimes
ou de délits. En matière de crimes, 9,026 affaires sur 13,026, ou
69 0/0, ont été classées pour ce motif ; en matière de délits, la
proportion n'est que de 30 0/0 ».
154 DEUXIÈME PARTIE — LA CRISE POLITIQUE
de plus en plus mal. Les routes se défoncent, elles^'
ne sont plus entretenues, les malfaçons et la gabegie i
sont,dans tous les travaux publies. Les commerçants-
et les industriels se plaignent des services de trans-
ports, des postes, télégraphes, téléphones, etc.
C'est que les fonctions publiques, des petites aux.
grandes, ne sont plus que des primes électorales. Il I
en est de même des distinctions et autres faveurs; il i
en est de même — ô charité républicaine ! — de-
Tassistance.
M. Fernand Nicolay a cité cet extrait d'un rapport
de la Cour des comptes (1) : « La Cour a constaté
que, sur les sommes remises chaque année au préfet
de la Seine, pour être distribuées aux pauvres, pour
secourir les misères urgentes, une partie avait reçu
une autre destination... On s'était servi de Targent
des indigents pour payer des loges au Théâtre-Fran-
çais et à la Porte-Saint-Martin ; des subventions au !
théâtre d'Application, à l'Observatoire du Trocadéro,
à la Chambre syndicale de THorlogerie, à la Société
des gens de lettres, à des Sociétés d'escrime, et
môme des allocations pour la fête de la Mi-Carême ! »
M. Fernand Nicolay nous rappelle aussi que le per-
sonnel de l'Assistance publique, qui s'est accru de^
7,000 employés nouveaux en dix ans, coûte 26 mil-
lions de francs, soit les deux tiers de l'énorme
budget de la charité officielle. Ainsi, sur 100 francs
donnés pour les pauvres, il leur en revient à peine
35.
(1) Ce que les pauoî'es pensent des riches.
CHAPITRE PREMIER — LES FONCTIONNAIRES 155
Le rapport de M. Jeaimeney sur le budget du mi-
nistère de l'Intérieur nous renseigne, dans son cha-
I pitre 37, sur l'application de la loi d'assistance auK
vieillards, aux infirmes et aux incurables.
Certes, c'est là une bonne loi, le type parfait des
bonnes lois. L'intention du législateur — nul ne le
contestera — fut excellente. 11 n'avait même pas
pensé à ce qu'il en pourrait tirer pour faciliter sa
réélection, — ce qui est bien près d'être de l'hé-
roïsme. Mais, en matières sociales, les intentions ne
suffisent point. A l'user, on s'en aperçoit encore.
Tous les journaux ont reproduit des extraits du
rapport de M. Jeanneney. Nous nous bornerons donc
à rappeler les faits essentiels et à présenter quelques
observations.
La loi du 14 juillet 1905 était applicable à partir
du l^"* janvier 1907. D'après les évaluations de M.
Bienvenu-Martin, en 1903, 17 millions et demi de-
vaient suffire à sa pleine application ; d'après celles
de M. Strauss, en février 1904, 43 millions; d'après
celles de M. Milliès-Lacroix, en décembre 1904, il
fallait aller jusqu'à 67 millions. Et c'est là-dessus
qu'on se basa pour voter la loi. Or M. Jeanneney
a prévu, pour 1909, qu'il faudra au moins 94
millions.
Et l'on ne s'arrêtera pas là. Le nombre des assistés
à domicile s'accroît rapidement. On en avait prévu
190,000 d'abord. Au l^'" juillet 1907, ils étaient déjà
298,000. Au 31 mars 1908, ils étaient 406,000. En neuf
mois, la progression a donc été de 36 0/0. M. Jean-
neney en annonçait 450,000 au moins pour 1909. Or,
156 DEUXIÈME PARTIE — LA CRISE POLITIQUE
iiu 31 décembre 1908, on en était déjà à 485,376-|
Présentement, nous avons dépassé le demi-million
Un million de fonctionnaires, un million d'assistés
•cela fait le compte, en régime de suffrage universel
d'une majorité suffisante pour rester les maîtres d
pouvoir et les dispensateurs du budget.
Et c'est évidemment là que nous allons.
Bientôt, tous les électeurs radicaux-socialistes qu
ne sont pas fonctionnaires seront inscrits.
On entend bien qu'il n'est pas question de lésine
pour secourir les vieillards abandonnés, sans gîte e
sans pain. Un vieux travailleur qui souffre de la fain
*et du froid, c'est le scandale de la civilisation. Nou!
en sommes tous responsables. Il faut payer ce qu'i
faut pour le faire cesser, et largement.
Mais là il y a des abus qui faussent la loi. EUf
devient insuffisante, et aussi nocive. Les secoure '
ne sont pas donnés seulement à ceux qui en on
besoin. Dans une commune, il y a soixante assis-
tés pour mille habitants. Cela deyient une priint
électorale qu'on alloue aux partisans, aux bien
votants.
Les allocations sont ainsi, nécessairement, insuffi-j
santés pour les vrais pauvres : elles vont de 5 à 30 fr.
par mois, suivant les localités, avec une moyenne,!
pour toute la France, de 15 francs. Dix sous par^
Jour pour l'entretien d'un vieillard ou d'un infirme,
ce n est pas assez : c'est trop pour un électeur radi-
<îal-socialiste. « En fait, nous dit M. Jeanneney, les^!|
conseils municipaux ont souvent adopté des taux
peu élevés d'allocation pour se donner le moyen de
CHAPITRE PREMIER — LES FONCTIONNAIRES 157
satisfaire un plus grand nombre d'assistés ». C'est le
rai nécessiteux qui est frustré. Sous un régime élec-
.oral, spontanément, tout devient ferment de cor-
uption.
Après avoir reproduit les exemples caractéristi-
|ues cités par M. Jeanneney dans son rapport, le
Temps disait :
« Tous ces exemples montrent assez combien il
îst fâcheux de laisser toute Tapplication d'une loi
J'assistance aux mains de représentants élus qui
sont, par cela même, les prisonniers de leurs élec-
teurs. Républicain ou réactionnaire, le maire ou le
conseil municipal sera fatalement porté à examiner
l'un œil par trop bienveiliant les demandes formu-
lées par ses administrés, surtout quand il ne lui en
poûte rien personnellemenl pour satisfaire ces de-
mandes ».
De même, M. Frédéric Clément, dans la République
'rançalse : a Et cela, savez-vous, c'est tout le régime.
Ju'il s'agisse d'allocations aux vieillards ou aux
nfirmes, de pensions aux vieux soldats, de secours
uix sinistrés, tout l'effort de notre politique alimen-
aire tend à la distribution des subventions budgé-
aires en primes électorales. A ce point de vue, la
oi de 1905 a été une incroyable aubaine. On peut
enir tout le monde, ceux qui reçoivent, ceux qui
îspèrent, et les tenir tout le temps ».
Ce n'est pas tout. Cette bonne loi — parmi les
neilleures — contribue encore à la dissociation de
a famille. Des gens aisés font inscrire leurs vieux
)arents sur les listes d'assistance. « Parmi ceux-ci^
158 DEUXIÈME PARTIE — LA CRISE POLITIQUE
dit M. Jeanneney, on a trouvé des commerçants, des
cultivateurs (Tun d'eux paye 184 francs d'impôt fon-
cier), d'assez nombreux fonctionnaires (l'un de ceux
qu'on signale a un traitement supérieur à 4,000 fr.
un membre de la municipalité... Le cas a été signalé
d'enfants vivant avec leurs parents et qui, ayant sub-
venu à leurs besoins jusqu'à la loi d'assistance, ont
fait directement et pour le compte de ceux-ci une
demande d'inscription. Ailleurs, enfin, un assisté
qui avait vécu jusqu'à présent avec sa fille l'a quit-
tée pour avoir droit à une allocation mensuelle de
45 francs ».
C'est ce qui est le plus grave.
On ne le voit que trop, là encore, ce ne sont pas
les expédients législatifs qui peuvent remplir les
fonctions sociales. 11 y faut les organes sains, les
groupes organiques puissants : la famille d'abord, le
syndicat, l'association coopérative, la mutualité, la
commune et la région ensuite.
Ce n'est pas l'affaire de l'État, par exemple, d'as-
surer les citoyens contre tous les risques, de secourir
la vieillesse et l'invalidité. La loi sur les accidents
du travail entrave la production et suscite des con-
flits entre patrons et ouvriers ; l'assistance aux ma-
lades (loi du 15 juillet 1893) est dérisoire ; nous ve-
nons de voir à quoi aboutit la loi d'assistance aux
vieillards. C'est au syndicat d'assurer ses membres
contre les accidents du métier; c'est à la famille'
d'avoir soin de ses chers malades et de faire un soir
tranquille à ses vieillards, — et c'est dans l'accom-
plissement de leurs devoirs, dans Fexercice de leurs
CHAPITRE PREMIER — LES FONCTIONNAIRES 159
fonctions essentielles que les groupes organiques se
fortifient et deviennent des puissances sociales, c'est-
à-dire des libertés positives.
Nous n'avons pas à nous excuser d'une digression :
sous le régime parlementaire, assistés et fonction-
naires sont des clients. Mais revenons à ceux-ci, qui
caractérisent mieux le régime.
Le fonctionnaire n'admet plus qu'il doive quelque
travail pour ses appointements. Il ne consent qu'à
fournir, pour la galerie, quelque vague prétexte à
émarger. Au fond, il se considère comme une unité
4e la bande conquérante qui a droit à sa part de
prise. Cette part, il la veut toujours élargir, et par
ies mêmes procédés, non par des titres réels. Ainsi,
de haut en bas, se noue une complicité tacite qui
rend impossible la discipline et qui désengrène les
rouages administratifs.
Il est question de limiter à 12,000 francs les gros
appointements des hauts fonctionnaires. Mesure
d'économie? Non pas. Il ne s'agit que de caser un
plus grand nombre d'électeurs avec des émoluments
moindres. Et cela n'améliorera pas les services.
Il faut deux millions d'électeurs, sous le régime
du suffrage universel, pour assurer définitivement à
la bande radicale-socialiste la tranquille possession
j du pouvoir au moyen duquel on pressure le pays : la
logique du système veut que le nombre des fonc-
tionnaires, que les producteurs français auront à
entretenir sous peu, aille jusque-là. On ira donc, et
rapidement. Ce qui ne veut pas dire que notre budget
fantastique de quatre milliards, qui atteindra alors,
160 DEUXIÈME PARTIE — LA CRISE POLITIQUE
vraisemblablement, six milliards, ne dépassera plu»
ce chiffre formidable. Les convoitises ne se limitent
point d'elles-mêmes. Quand rien ne les contiendra
plus, il est facile de prévoir qu'elles s'exalteront jus^
qu'à faire tout sauter.
Vraiment, on ne voit pas comment nous pourrons-
éviter une prochaine catastrophe avec un système
politique qui ne se maintient qu'en augmentant le
nombre des fonctionnaires dans les proportions fabu-
leuses de cent mille par an, en désorganisant tous les.
services publics et en livrant le pays à une bande de
politiciens voraces sans responsabilité î...
Les égoïstes imaginent qu'ils trouveront toujours
à (( s'arranger » et à s'assurer une prospérité indivi-
duelle dans la ruine générale de l'État. Ils se trompent
lourdement. Maintenant, tout se tient. A un certain
degré que nous approchons, le malheur de tous fait
le malheur de chacun. Les ouvriers, les cultivateurs
ne sont pas sans souffrir du malaise social, du dé-
sordre, ne serait-ce que par le chômage, le renché-
rissement, la mévente, l'impôt s'alourdissant. Les
difficultés qu'ont à surmonter les commerçants elles
industriels se multiplient et s'aggravent. Après les
affres de l'échéance, l'affolement devant les stocks,
laissés pour compte, combien succombent ! Chaque ,
année, le nombre des faillites s'accroît.
A ce propos, nous citerons un petit fait, très simple
et aussi très significatif.
Libéré du service militaire, un jeune homme, hoii-:
nête, intelligent, laborieux, se maria et s'associa i
aussitôt avec un camarade de régiment pour repren- '
CHAPITRE PREMIER — LES FONCTIONNAIRES 161
dre à son patron la maison où il était employé
comme comptable avant son départ à la caserne.
Il y a quelque temps, nous recevions une lettre
de ce jeune homme. 11 n'avait pas réussi dans son
entreprise, et il nous priait de le recommander à
quelque parlementaire pour lui faciliter son entrée
dans un bureau de ministère.
Nous lui répondîmes aussitôt qu'il n'y avait aucune
raison pour qu'un député, harcelé par ses électeurs
et par les Loges maçonniques, usât de son crédit
pour nous. Nous ajoutions que nous ne comprenions
point, au surplus, son découragement pour un pre-
mier échec, après une seule année d'efforts, et nous
terminions par des considérations sur le parasitisme
honteux, sur l'existence médiocre, morne et passive
du fonctionnaire rond-de-cuir...
Voici la réponse que nous en reçûmes. Elle vaut
d'être reproduite ici, comme témoignage :
« ...Si je cherche à entrer dans l'Administration,
ce n'est pas par vocation. Le fonctionnaire, qu'il
fasse beau ou vilain, que les affaires publiques mar-
chent ou ne marchent point, a son salaire assuré. Il
peut établir son budget sur une donnée précise et
sûre (si petite soit la rémunération), organiser ses
dépenses, faire face à ses engagements.
« J'ai perdu, pour ma part, dans la société que
j'avais fondée, 8,000 francs. J'ai pu me libérer de
6,000 francs. Je suis donc encore, très lourdement,
endetté de 2,000 francs environ.
« Comme vous le voyez, je suis malade, bien ma-
lade, et j'ai la tête fatiguée. J'entrevois l'Adminis-
11
162 DEUXIÈME PARTIE — LA CRISE POLITIQUE !
i
tration comme une infirmerie où je pourrai faire
halte et me reposer, « me refaire », comme on dit.
« Depuis le commencement de Tannée, les affaires
de la France sont en diminution (importation et ex-
portation) de plus de 350 millions de francs. Cette
perte énorme du commerce français s'est partagée-
sur un grand nombre de vaincus. Ceux-ci, fatigués
de la lutte, désillusionnés, affamés, ont cherché un"
refuge, tout au moins provisoire, dans la sécurité
des fonctions publiques. Ceux qui ont pu entrer
dans rAdministration n'ont pas hésité, car il faut
manger, et c'est ce qui explique l'augmentation du
nombre des fonctionnaires en France.
« Lutter encore ? La lutte dans le commerce se fait
à coups de billets de banque. Le commerçant ou
l'industriel sans le sou (qui n'en a pas moins l'hon-
neur de payer patentes, contributions, et le reste)
succombe sous les charges croissantes, les crisesi
l'achèvent, sa production est pénible et coûteuse...
« C'est là toute mon histoire.
« Recommencer? Oui, ce serait assez de mon ca-
ractère, recommencer seul, sans argent, avec seule- s
ment l'expérience qui m'a coûté si cher. Mais, dans
la situation présente, ce serait encore, inéluctable-
ment, aboutir au même résultat, pire encore, peut-
être.
« Que pensez-vous de tout cela? »
Ce que nous en pensons, nous l'avons dit, c'est
que notre société française traverse une crise des
plus dangereuses, c'est que nous ne pouvons plus
éviter la catastrophe.
CHAPITRE PREMIER — LES FONCTIONNAIRES 163
Forger des caractères qu'une année d'efforts n'é-
puise et qu'un échec n'abatte point, pour qu'ils la
puissent supporter vaillamment, former des esprits
positifs, clairs, renseignés, pour qu'ils en puissent
dégager la dure leçon, — là est la tâche d'avertis-
seurs et d'éducateurs que doivent assumer tous les
hommes de cœur et de bon sens. Accomplir cette
tâche de toute son âme est moins de l'amour et de
l'héroïsme qu'une sage prévoyance. C'est souscrire
une assurance pour la vie, la liberté et le pain.
Mais cette tâche est d'autant plus difficile que tout
notre système d'éducation va à rencontre.
Dans une démocratie, il est absurde que l'État en-
seigne. Ce n*est pas son affaire.
Un citoyen participe plus efficacement à l'activité
politique et sociale en faisant donner à ses enfants
rinstruction qu'il juge bonne qu'en mettant un bul-
letin de vote dans l'urne aux duperies.
Une, des conditions fondamentales d^me démo-
cratie sincère est la séparation de l'école et de l'État,
— et donc la liberté de l'enseignement. C'est là une
liberté essentielle.
L'idéal moral nécessaire à la démocratie ne peut
lêtre montré que dans la famille, et bien plus par
'exemple des actes que par la sonorité des mots.
Que le professeur aille, dans son enseignement,
jusqu'au bout de sa pensée philosophique et reli-
Igieuse, nous n'y voyons aucun inconvénient, si c'est
sous sa propre responsabilité et si les parents, eux,
ont le droit de lui confier ou de lui retirer leurs
enfants.
iM DEUXIÈME PARTIE — LA GRISE POLITIQUE
Les conflits autour de l'école s'aggravent. Qu'est-
ce à dire? Incapable de remplir son propre office,
rÉtat parlementaire ne se peut maintenir qu'en ab- |
sorbant les activités sociales, on dissolvant les liber-
tés réelles. Monopoliser l'instruction et l'éducation
lui est indispensable pour former de bons électeurs
radicaux-socialistes. C'est diminuer encore la famille,
c'est dénaturer l'école ; mais, par là, on maintient
une anarchie profitable.
Pour la France, les conséquences en sont funestes.
Des hommes d^État s'en inquiéteraient. Mais le suf-
frage universel ne nous livre qu'à des politiciens, qui
îi^ sauraient voir plus loin que leur réélection.
La séparation de l'Église et de l'État entraînait
nécessairement celle de l'École et de l'Etat. C'était
la liberté spirituelle. Mais le parlementarisme est
incompatible avec toute liberté, c'est-à-dire avec
n'importe quelle force sociale. Il ne peut donner que
Tanarchie et la tyrannie.
On a prétendu justifier le monopole universitaire
en déclarant que l'école, désormais, serait neutre.
C'était une hypocrisie doublée d'une sottise. Nous
savons ce que vaut cette neutralité.
N'oublions pas ce professeur d'histoire en Sor-
bonne qui disait un jour : « Il faut désabuser les
élèves de la superstition napoléonienne. Savez-vous
le bon moyen? Dans les nouveaux programmes d'his-
toire des lycées, nous plaçons l'Empire en fin d'an-
née. Gomme le professeur est toujours en retard, on
n'y arrive jamais ».
A propos du manuel Laclef et Bergeron, Lecture
CHAPITRE PREMIER — LES FONCTIONNAIRES 165
au cours moyen, recueil de morceaux choisis, em^
pruntés, pour la plupart, à des auteurs connus, M.
Gurnaud (1) nous apprend : « D'ane édition à Tau-
Ire, ces morceaux ont été retouchés. Dans sou émou-
vant récit, le Croup, Gusidi\e Droz écrit : Le docteur
Faron, c'était le bo7i Dieu. Dans le manuel, il n'es!
plus que le sauveur, sans majuscule naturellement.
Le livre de Bernardin de Saint-Pierre, Paul et Vir-
ginie, contient ce passage : Jamais Dieu ne laisse un
bien sans récompense. Le manuel le reproduit avec
cette variante : Jamais le bien ne reste sans récom-
pense. Le sage Daniel de Foë, Cervantes sont expur-
gés. (( Vive Dieu ! » s'écrie un personnage de Gil
Blas. Cette exclamation disparaît. Et quant à Sancho,
il ne dira plus : « Dieu le veuille », mais : « Je le
souhaite ». Ainsi, le livre scolaire a toutes les licen-
ces et la censure laïque peut impunément mutiler les
chefs-d'œuvre ».
Si ce n'était que grotesque, il n'y aurait qu'à en
rire. Mais les sources vives de l'âme nationale somt
corrompues ou desséchées. A la tribune àe la
Chambre, en un langage émouvant et magnifique^
Maurice Barrés a dit ce que signifiaient les suicides
d'écoliers. La prostitution infantile, la criminalité
juvénile croissantes complètent la démonstration.
C'est l'espoir même que nous perdons ainsi. Que
faire ? On préconise les associations de pères de fa-
mille pour surveiller l'école. Soit. Mais, il le faut
reconnaître, c'est lamentablement insuffisant.
(1) L'École et la Famille.
166 DEUXIÈME PARTIE — LA. GRISE POLITIQUE |
Il y a à craindre, aussi, que ces associations ne'
deviennent autre chose que ce qu'elles doivent être.
Notre système électif fait tout tourner en politi- \
querie. Il transforme les œuvres les plus sociales en
moyens de guerre pour les partis. Si ce ne sont pas
les catholiques qui utilisent ainsi les associations de
pères de famille, ce seront les francs-maçons. Le
pouvoir est à qui sait le prendre. Dès qu'un moyen
peut servir, les partis l'emploient.
Tracasser quelques instituteurs, plus ou moins
maladroits, sectaires ou niais, ou simplement parce
qu'ils déplaisent à une demi-douzaine de hobereaux
et de dévotes aigries, cela n'atténuera point notre
anarchie morale et intellectuelle. Et c'est pourtant à
cette racine qu'il faut aller.
Le positivisme seul indique la solution sociale,
c'est-à-dire celle qui va contre tous les partis :
liberté de renseignement, suppression du budget de
rinstruction publique, de tout budget théorique,
complète liberté spirituelle, organisation de l'opinion
publique. Et ce ne sont pas des votes qu'il y faut,
mais des volontés. L'éducation se fait surtout par les
institutions, c'est-à-dire par le jeu souple et vivant
des libertés. Or, dans une société désorganisée, à
•étiquette démocratique ou autocratique, les institu-
tions traditionnelles s'affaiblissent et perdent leurs
vertus éducatives. On y supplée, sans doute; mais
tout ce qu'on tente en ce sens est contre-éducateur.
Ainsi en est-il de l'Université. Créée pour res-
treindre et supplanter les plus nobles libertés de
penser, de croire et de sentir, elle ne peut remplir
^ CHAPITRE PREMIER — LES FONCTIONNAIRES 167
congrûment leur office. Ayant contribué à détruire
l'Église, à dissoudre la famille, elle n'a pu les rem-
placer. Aujourd'hui, quelques universitaires intelli-
gents voient le mal, et ils s'efforcent d'y remédier.
Mais, quels que soient leur bonne volonté et leur
désintéressement, ils ne peuvent aller contre eux-
mêmes. Ils voudraient reconstruire avec ce qui ne
peut que détruire. Ils oublient que toute action posi-
tive est de liberté.
Pour l'œuvre d'éducation dont ces universitaires
reconnaissent enfin l'Université incapable, ils font
appel à la collaboration des parents et surtout à celle
des mères. « La chose publique a moins besoin de
censeurs que de collaborateurs : in libertato labor »,
dit M. Gâche (1). Hé, oui ! mais encore faut-il que
ces collaborateurs n'aient pieds et poings liés. Le
concours des parents et des maîtres suppose d'abord
la pleine liberté de l'enseignement. Confusion n'est
pas concours. Les fonctions des maîtres et des pa-
rents doivent rester distinctes. Le parlementa-
risme, qui n'est que la confusion des fonctions,
n'aboutit, pour le mieux, qu'à l'inertie. La première
participation efficace des parents, c'est de choisir les
maîtres responsables, ceux qui s'inspirent de la doc-
trine directrice dont ils ont eux-mêmes vécu. En de-
hors de ces conditions de liberté, il n'y a pas de col-
laboration possible. Et cela implique la séparation
définitive de l'École et de l'État.
Jusque-là, néanmoins, les parents continueront à
(l) Mères et fils.
168 DEUXIÈME PARTIE — LA CRISE POLITIQUE
donner leurs garçons, voire leurs filles, pour qu'on
en fasse des bacheliers, c'est-à-dire des bénéficiaires
des majorais bourgeois. Ils n'en demandent pas plus,
ils savent qu'ils n'ont pas mieux à attendre de ren-
seignement d'État. S'ils ont encore quelque souci
d'instruction humaine, ils s'en chargeront eux-
mêmes, ou ils en chargeront des précepteurs de leur
choix. Ce sera, d'ailleurs, l'exception. Gela nuit aux
examens.
M. F. Gâche nous a décrit avec émotion, judicieu-
sement, le rôle des mères. Mais il ne voit pas assez
que l'Université réduit de plus en plus ce rôle, et
qu'ainsi les femmes le désapprennent. Il y a une
École des mères. Mieux que* tout ce que nous pour-
rions dire, cela marque où nous en sommes. Cette
École n'eût été que ridicule quand toutes les femmes
étaient des mères qui se transmettaient de génération
en génération l'instinct magnifique, la science pro-
fonde, l'art sublime d'élever les enfants.
L'Université comprend un tiers d'internes. A me-
sure que la famille se désagrégera, l'internat se géné-
ralisera. C'est là que nous allons. Ce sont les internes,
d'ailleurs, qui préparent le mieux leurs examens. La
vie de famille, toute vie, où Ton se fait homme, n'est
pas propice aux succès scolaires. Mais M. Gâche vou-
drait bien marier ces contraires.
a Pour ne rien exagérer, dit-il, on peut réduire
les inconvénients de l'internat à ceci : la vie de Tin-
ternat ne ressemble pas assez à la vie de famille.
Beaucoup d'éducateurs, en tous pays, cherchent des
remèdes. Ils veulent que la maison d'éducation res-
CHAPITRE PREMIER — LES FONCTIONNAIRES 169
semble le plus possible à la maison paternelle. Déjà,
chez nous, on a fondé quelques établissements privés
dont le régime, si on peut encore l'appeler de ce
nom, est calqué sur la vie de famille. Plus de dor-
toirs, chaque élève a sa chambre ; plus de réfectoire,
les repas se prennent dans de véritables salies à
; manger, la table est mise, ornée, servie comme dans
nos ménages par la femme du directeur; plus de
cours pareilles aux préaux où les détenus tournent
en rond, mais des jardins, des parcs, une ferme ;
plus de salles d'études, Tenfant travaille dans sa
chambre dont Tarrangement et l'orn.ementation sont
laissés à son goût ».
On le voit, tout ce que, matériellement, Tenfant a
dans sa famille, il le trouve dans ces établissements
modèles. 11 n'y manque que l'essentiel, ce qui, pré-
cisément, doit en faire un homme de sa classe et de
sa race : les souvenirs, toujours présents, évoqués en
commun, les liens du sang, l'affection profonde des
père et mère, des frères et sœurs, la fusion con-
stante des pensées et des sentiments, l'âme même de
la famille.
Nous dissocions ainsi tous nos groupes sociaux
organiques, et puis nous essayons de les reconsti-
tuer avec des éléments inertes ou avec des mots
vides. Et nous appelons cette destruction systéma-
tique et cette pénible caricature : le progrès !...
M. F. Gâche nous dit encore : « Ce qu'il faut,,
c'est choisir un métier honnête et se jurer qu'on
Texercera de telle façon que ce métier deviendra le
plus beau de tous les métiers, l'objet de l'admiratiort
170 DEUXIÈME PARTIE — LA CRISE POLITIQUE
des autres ; et de telle façon aussi que soi-même on
s'y amplifiera, on s'y améliorera, on y deviendra,
non point une créature riche en or et en domaines,
mais une riche créature, jamais lasse de semer les
exemples, le,s services et les bienfaits ».
C'est joli; mais il y faut des organisations sociales,
des libertés, une civilisation. Précisons : pour les
métiers, il y fallait les corporationss ; pour les carac-
tères, il y faut la famille unie. Or celle-ci est atta-
quée de toutes parts, et d'abord par l'Université radi-
cale-socialiste ; et celles-là ont été détruites avec
quelques autres forces nécessaires.
Et l'Université ne peut nous fabriquer que des
bacheliers. M. Gâche le sait bien. Il est professeur.
Parmi les enfants qu'il prépare au baccalauréat,
peut-il nous dire combien il en compte qui désirent,
ou plutôt dont les parents désirent pour eux, cette
(( clé des carrières », à seules fins d'exercer un métier
utile, honnête, et de s'enrichir comme créature, et
combien pour conquérir, une fois pour toutes, le
« droit » au parasitisme ?
L'Université officielle ne peut former que des
électeurs et des fonctionnaires sinécuristes. C'est la
liberté seule qui forme les citoyens. L'Université po-
pulaire que nous avions fondée était une tentative
d'organiser cette liberté. On l'a entravée, après avoir
essayé de la dénaturer, et on l'a détruite. C'est donc
que les Français sont mal préparés à la liberté et
qu'ils se soucient peu de l'éducation sociale quand
elle n'est pas un moyen pour des fins politiciennes,
c'est-à-dire, en définitive, antisociales.
CHAPITRE PREMIER — LES FONCTIONNAIRES 171
Il y a, dans nos collèges et lycées, cent mille
élèves.
Mais toutes les carrières libérales sont plus qu'en-
:combrées. Par exemple, M. Marcel Laurent, dans
une étude sur la situation des médecins français,
nous apprend :
- (( Dix-neuf mille six cent soixante-quatre méde-
cins se débattent, plus ou moins péniblement, sur le
territoire français et dans nos possessions françaises,
pour la plupart bousculés par une concurrence d'in-
dustriels, torturés par d'insoupçonnables privations,
déçus par le déficit de la clientèle, lésés par le char-
latanisme de certaines cliniques et la spécialité phar-
maceutique, surmenés par des travaux consentis au
rabais, exploités par des tentateurs, aigris par la
médiocrité, lorsqu'ils ne sortent pas complètement
vaincus des premières escarmouches ! fParis, à lui
seul, en compte 3,901, et le département de la
Seine, 493, soit, ici, 4,394 médecins. Jugez de la
.force de ce flot submergeant en observant que 2,300
médecins au maximum tiguraient il y a deux ans,
pour la ville et le département, sur nos tableaux
indicateurs. Enlevez de cette collectivité Tinévitable
-contingent qui va de la gêne à la détresse, et sachez
qu'une proportion de 45 0/0 de médecins gagnent
moins de 2,000 francs par an ».
La médecine est donc devenue, comme toutes
les professions libérales, un très mauvais métier,
— ce qui n'empêchera point la bourgeoisie, bouffie
de vanité, de pousser ses fils dans ces carrières
encombrées, l'Université de prodiguer ses diplômes
172 DEUXIÈME PARTIE — LA CRISE POLITIQUE |
et la Faculté de fabriquer des docteurs à la ;
grosse.
Dans un livre récent (1), on nous proteste que le î
mal, celui que la science ne guérit point, vient des-
malades et de leur entourage. Ils manquent d'abord
à leur devoir, qui n'est pas seulement de payer sans^
lésine leur médecin, mais encore de gagner son
cœur. Devoir bien difficile à remplir, semble-t-il^
envers le chirurgien à 5,000 francs Popération —
réussie ou non. Méfiances injustes, indocilité, pré-
somptions, préjugés, crédulité, superstition, ingrati-
tude, etc., c'est de tout cela, nous affirme-t-on, que-
les malades meurent.
Sans doute, 11 faut faire l'éducation des malades
et de leurs proches ; mais l'éducation du médecin
n'importe pas moins.
Les malades, les parents des malades, inconsciem-
ment, vont chercher chez les rebouteurs et les thau-
maturges ce qu'ils ne trouvent point chez les vété-
rinaires certifiés par la Faculté. Et très souvent, des
guérisons surprenantes leur donnent raison. De
même, on voit les esprits théologiques, inconsidéré-
ment arrachés à la sage direction de l'Église, tomber
dans les insanités du spiritisme et y puiser quelque
réconfort moral. Le nombre de spirites, de rebou-
teurs, de sorciers est aussi un indice et une mesure-
de notre anarchie intellectuelle et morale. Et par là,
nous découvrons que le sacerdoce, comme les méde-
cins, est insuffisant.
(1) Le Médecin^ par le docteur Ch.-E. Lévt.
CHAPITRE PREMIER — LES FONCTIONNAIRES 173
D'après le docteur Gh.-Éd. Lévy, il n'y a qu'à per-
isuader aux médecins d'aimer leurs malades.
C'est déjà quelque chose. Ce n*est pas tout. 11 faut
plus, — et ce qui, précisément, doit susciter réelle-
înent cette sympathie.
S'il y a des héros qui tombent au chevet des ma-
lades, sur le champ de bataille des épidémies, s'il y
a du dévouement, du cœur, de rintelligence, du
«avoir, pour tout dire, de nobles âmes, il y a aussi,
parmi les médecins, trop d'exploiteurs cyniques de
la souffrance humaine, trop d'amateurs de dichoto-
mie, trop d'arrivistes, trop de charlatans dangereux.
Et malheureusement, dans une anarchie qui s'ag-
grave chaque jour, ceux-ci se multiplient d'une
façon inquiétante et ceux-là se font de plus en plus
rares.
Les défauts des malades qu'on se propose de cor-
riger tiennent aux vices des médecins, tels que nous
l<es donnent les examens. Ces vices sont autant intel-
lectuels que moraux. La préparation toute matéria-
liste des médecins n'en fait, somme toute, comme le
disait bien Auguste Comte, que des vétérinaires.
On ne soigne pas le corps sans Tâme. C'est ce que
n'ignoraient point les anciens « mires », et c'est ce
qu'on méconnaît trop à la Faculté, — avec « l'indivi-
sibilité de notre nature tant individuelle que collec-
tive ».
On citera, il est vrai, de merveilleuses opérations,
on dira que la durée moyenne de la vie s'élève. De
même, quand nous montrons le recul de la vraie
civilisation dans le désordre, on nous répond télé-
174 DEUXIÈxME PARTIE — LA CRISE POLITIQUE
phone, radium, aéroplane, diplômes universitaires
et circulation d'argent.
S'il est exact qu'en moyenne la vie se prolonge, —
et on ne le doit pas toujours à la médecine, — nous
savons trop que c'est dans la souffrance, l'infirmité
et la maladie. Ce qui est encore plus certain, c'est
que les maladies nerveuses, mentales, nous dirons
volontiers morales, se multiplient et se propagent
d'une manière effrayante. La Faculté fabrique des
docteurs à la grosse, et le nombre des maladies
s'accroît en proportion.
La (( science » de ces vétérinaires, avec ses pro-
cédés grossièrement empiriques, est impuissante, il
le faut reconnaître, à nous assurer la santé. La santé
dépend de l'âme plus que du corps, comme la civi-
lisation progressive dépend de la liberté dans Tordre
plus que des machines.
A notre sens, on ne place pas l'art de guérir assez
haut. <( Si l'espèce humaine peut être perfectionnée,
a dit Descartes, c'est dans la médecine qu'il en faut
chercher les moyens ».
Avec Auguste Comte, qui considérait les médecins
comme « les précurseurs naturels du sacerdoce so-
ciocratique », nous croyons que la dégénération
mentale et morale de l'office médical ne peut que
s'accentuer — et donc le malentendu qu'on déplore
entre guérisseurs et malades, la méfiance, voire le
mépris et la haine de ceux-ci contre ceux-là — tant
qu'il ne sera pas incorporé au sacerdoce positif, ce
qui aurait pour conséquence directe de subalterniser
les fonctions chirurgicales.
CHAPITRE PREMIER — LES FONCTIONNAIRES 175
Jusqu'à la loi de 1724 et surtout jusqu'à la créa-
tion de l'Académie royale de chirurgie, en 1731, les
chirurgiens étaient assimilés aux barbiers, — et ce
n'était pas si absurde que cela nous paraît. En tout
cas, ce rétait beaucoup moins que la ridicule supré-
matie du scalpel.
Auguste Comte a indiqué la solution : « L'insti-
tution des hôpitaux qui ne convint qu'au moyen
âge, doit radicalement s'éteindre h mesure que l'es-
sor simultané de l'aisance matérielle et de la dignité
plébéienne permettra de remplacer une dégradante
assistance par la sollicitude domestique. Mais il im-
porte de seconder cette transformation graduelle en
développant, pendant tout le cours de la transition
organique, l'office, mal ébauché, des médecins pu-
blics chargés de diriger gratuitement, au sein des
familles, les traitements privés. Il faut compléter la
régénération de la classe médicale en la dégageant
d'un vicieux monopole et d'une assistance hétéro-
gène. Le privilège légalement résulté du doctorat
ne profite réellement qu'au charlatanisme, dont il
semble préserver un public que rien ne saurait ga-
rantir des conséquences pratiques de l'anarchie théo-
rique aggravée par l'ignorance et la crédulité. Cette
législation fournit le principal appui d'un vain ensei-
gnement qui serait déjà discrédité sans la faculté de
conférer le monopole des avis sanitaires ».
Il est fâcheux que la médecine soit un métier. Elle
ne peut être exercée dignement que par une sorte
de classe sacerdotale au service de la société tout
entière, ca> le physique dépend du moral. Nos mor-
176 DEUXIÈME PARTIE — LA CRISE POLITIQUE
ticoles ne savent, ni, trop âpres au gain, ne peuvent
traiter le moral.
Il est évidemment dangereux de confier la nais-
:sance, la santé, la vie et la mort des nôtres à des
vétérinaires, — surtout s'ils sont pressés par une
concurrence sans merci et talonnés par la faim...
Sous de tels aspects, l'anarchie présente ne laisse
.point d'être inquiétante pour les plus optimistes.
Nos bacheliers se rejettent donc de plus en plus
sur les fonctions publiques.
A ceux qui disent que « nul n'est obligé d'être
fonctionnaire », M. Joseph Cernesson, dans VÉman-
cipation^ formulait ce problème insoluble pour un
bourgeois : « Étant donné un jeune homme dé-
pourvu de fortune et ayant fait de bonnes études
classiques, indiquer pour lui, en dehors du fonc-
tionnarisme, une carrière de l'ordre scientifique ou
une carrière de Tordre littéraire qui soit en harmo-
nie avec la culture et les goûts développés en lui
parles établissements d'instruction publique ».
Un ivrogne nous posait un jour une question ana-
logue : « Étant donné que je m.e soûle sept fois par
semaine, au moins, m'indiquer un moyen de ne pas
devenir alcoolique ».
L'Université, avec son enseignement de mots,
d'érudition, ne peut pas ne pas faire de sinécuristes,
et depuis qu'elle s'est réservé le monopole n'en pas
faire toujours plus. Évidemment, M. Cernesson a
raison, nos bacheliers et nos licenciés ne peuvent
être que des fonctionnaires inutiles ; mais c'est la
condamnation de notre enseignement.
CHAPITRE PREMIER — LES FONCTIONNAIRES 177
Ce n'est pas par la valeur sociale propre de son
enseignement que l'Université officielle se maintient^
même après avoir éliminé toute concurrence dan-
gereuse ; mais par Tappât des diplômes et des
brevets qui dispensent le privilège d'être entretenu
jusqu'à la mort par la collectivité travailleuse. La
dispense militaire fut aussi un^de ses moyens, et
elle développa en France, pour un temps, le goût
singulier des langues^rientales.
11 faut bien, d'ailleurs, employer tous les agrégés, et
donc surcharger les programmes, multiplier les cours.
Sans renoncer à la haute culture, qui serait re-
noncer à être une grande nation civilisée, on peut
enrayer, ce semble, cet affaissement des caractères^
en revivifiant l'Université par l'action vivante dans
la liberté. Mais cette liberté de fait, qui seule peut
rendre les citoyens aptes à une plus grande .liberté^
cela n'est pas dans la manière parlementaire.
Ce n'est pas toute la question, au surplus. L'Uni-
versité n'est qu'un truc de classe. Jadis, il y avait
iPépée, qui, au moins, impliquait des devoirs : au-
jourd'hui, il y a le diplôme, qui ne donne que des
droits au parasitisme.
Par là le sinécurisme est bien un privilège de
classe. Deux cent mille familles bourgeoises dé-
tiennent les majorats de bacheliers. Pour les dé-
fendre, on a dressé des barrières, qui sont les exa-
mens, les concours.
Mais, maintenant, voici que ces barrières ne suffi-
sent plus.
C'est que de telles pratiques, aggravées encore
178 DEUXIÈME PARTIE ~ LA CRISE POLITIQUE
par la corruption politique, ne sauraient aller sans
une démoralisation qui pénètre peu à peu toutes les
couches de la nation.
Par le simple jeu du suffrage universel, le député
est contraint de se plier aux exigences pressantes
des électeurs, et le ministre à celles des députés. Le
ministère a lui-même de grands besoins, puisque
ses membres sont des élus du peuple. Le Matin le
disait un jour : « Dans la République des États-Unis,
on pratique le système « des dépouilles aux vain-
queurs ». C'est-à-dire qu'on remplace les créatures
du parti vaincu par les créatures du parti victorieux.
Chez nous, on ne chasse personne ; on respecte les
« droits acquis », si souvent mal acquis, partant peu
légitimes. Les créatures des vaincus gardent leurs
emplois ; on en crée de nouveaux pour les créatures
des vainqueurs. Quand la créature à pourvoir ne
se peut contenter d'une petite fonction, c'est tout un
bureau qu'on met sur pied ; pour assurer au fils
d'un sénateur influent 8,000 francs de traitement,
on inscrit au budget 20,000 à 30,000 francs de
dépenses. Les grades supérieurs se multiplient à ,
l'excès. Aux travaux publics, il y a un fonctionnaire il
supérieur pour trois subalternes. Au pavillon de
Flore, on trouve dans certains bureaux un chef et
un sous-chef pour deux employés ».
On ne peut multiplier les sinécures à l'infini, ni
réduire trop les véritables services sociaux, et ce-
pendant il faut faire face aux promesses que l'État a
prodiguées aux diplômés^ et les élus aux plus impor-
tants électeurs.,.
CHAPITRE PREMIER — LES FONCTIONNAIRES 179
On dresse donc d'autres barrières, on les surélève,
pour filtrer la multitude des solliciteurs de sportules
qui se ruent.
C'est dire qu'on imagine des examens de plus en
plus difficiles, encore qu'il faille, d'autre part, per-
mettre le « piston ».
La recommandation est devenue la religion du
Français. Si, très souvent, elle ne sert de rien, à tout
le moins elle le fait vivre dans l'espoir des paradis
de fainéantise, et ainsi elle le console d'être dupe.
INous prenons l'indolent fatalisme musulman. « C'est
écrit » ou (( ce n'est pas écrit ». On est recommandé
ou on ne l'est pas, — l'effort est inutile. Voilà ce
qui, à l'heure présente, est enseigné en grec, en la-
tin ou en signes algébriques à 100,000 enfants de
France, dans tous nos lycées et collèges, pour ne pas
parler des Facultés et des écoles spéciales.
A mesure qu'on accroît les difficultés d'admission
pour le vulgaire, il faut bien ménager des entrées
discrètes aux créatures, — ne serait-ce que pour les
parlementaires blackboulés qui ont bien servi le bloc
ou qui ont eu la prudence de se munir des fétiches,
c'est-à-dire les cendres des cadavres, et aussi pour
la légion des directeurs, chefs, sous-chefs, attachés
de cabinets, — le fameux « cabinettisme » (1) inau-
guré par le plus intègre de nos radicaux, le citoyen
É. Combes.
Des concours, Taine disait :
(1) Il y aurait une étude bien intéressante à faire des néolo-
gismes républicains.
180 DEUXIÈME PARTIE — LA CRISE POLITIQUE
(( Non pas que je blâme le procédé lui-même ; il
en faut un, et celui-ci vaut les autres : en toute asso-
ciation, il s'agit de trier, dans la masse, les posses-
seurs des gros lots, et selon les pays, les moyens de
triage sont différents. Mais selon qu'ils sont divers^
ils développent une aptitude diverse. A Lilliput, où,
pour monter haut, il fallait danser sur la corde, c'é-
tait sans doute la grosseur des mollets. En Chine, où
il faut exceller dans la connaissance des vieux textes,
c'est la pédanterie classique. En France, c'est Taffais-
sement cérébral et le flux de langue. Voyez le travail
machinal et monstrueux des candidats qui aspirent
aux grandes écoles, puis, au sortir de ces mêmes-
écoles, la fatigue profonde, Talanguissement, la
flânerie au café ou à domicile, l'inertie bureaucra-
tique ou provinciale. Comparez l'élève de l'École
Polytechnique, cloué quatorze heures par jour de-
vant des formules, et l'ingénieur qui va bâiller, sa
femme au bras, pour voir si les cailloux sont bien
cassés. Avec cet encombrement des carrières et cette
réglementation des étapes, nous parvenons d'abord
à essouffler nos chevaux de courses, ensuite à les
changer en bidets de fiacre. Entre ici, mon ami, si
tu es patient, et que tu veuilles traîner un fiacre ;
cherche ailleurs, si tu es nerveux et si tu veux garder
tes élans de course ».
On a donc donné aux Français le dégoût du tra-
vail, de l'initiative, la peur du risque, on leur a fait
des âmes étriquées de ronds-de-cuir. Comme ce
n'est que dans les emplois publics que l'on est as-
suré d'être toujours rémunéré, retraité et — suprême
CHAPITRE PREMIER — LES FONCTIONNAIRES 181
idéal — décoré à 50 ans sans avoir à dépenser, né-
cessairement, de rinitiative,de Tintelligence et, sur-
tout, de l'activité, tous veulent être fonctionnaires.
Pour diminuer cette affluence de postulants, on est
donc amené à compliquer les examens, mais jamais
assez.
• Pour un simple travail de copiste, souvent inutile,
qu'un gamin de quinze ans pourrait faire, on prend
trois ou quatre licenciés ou docteurs.
Et ce n'est rien encore, quand ce n'est pas directe-
ment nuisible.
Il est probable qu'un licencié es-lettres sera un
fort mauvais copiste et, par surcroît, un serviteur mé-
content.
A Lilliput, on était plus avisé. Sans doute, il était
tout aussi ridicule de faire faire aux candidats des
cabrioles sur la corde, mais, on en conviendra, il
est moins nocif de faire des acrobates que des di-
plômés.
Notre système réalise ce miracle de constituer des
privilèges parasitaires que tous convoitent, au détri-
ment de la production nationale et même des ser-
vices sociaux, de les attribuer précisément à ceux
qui ne peuvent effectuer que très mal le simulacre
de travail machinal qui en est le prétexte, et ainsi
qui mécontentent ceux-là mêmes qui en bénéficient,
par la brigue, ou en dansant sur la corde.
Taine avait dénoncé déjà Timpuissance organique
de notre système à placer l'homme qui convient à la
place qui convient.
Les examens et les concours ne signifieraient quel-
182 DEUXIÈME PARTIE — Lk CRISE POLITIQUE
que chose que si Ton ne s'y préparait point, mais
c'est la condition vitale de TUniversité officielle d'y
préparer.
Tous les Français se sont entraînés à ce jeu, on a
perfectionné (tous les trucs mnémotechniques, et il
n'est pas d'imbécile qui ne puisse être licencié en y |
mettant l'argent et le temps.
Comme on est pressé, cela n'empêche point de
tricher au besoin. Et puis, il est des places plus ou l
moins décoratives, plus ou moins lucratives. On a j
recours, alors, aux protecteurs politiques, — non sansi
léser, parfois, les postulants moins « pistonnés ».
Les faits surabondent. Nous n'en citerons qu'un
assez amusant.
Au sujet d'un inspecteur d'académie, M. Guéry,
déplacé sur la demande d'un député, M. Le Troadec, |
pour avoir résisté aux pressions intéressées de '
celui-ci, Gabriel Séailles, dans une brochure, rap-
porte les paroles de ce radical à M. Guéry : « Je sais
que vous êtes juste, et je suis résolu, à l'avenir, à ne
plus vous gêner en quoi que ce soit dans vos nomi-
nations; mais, à la veille des élections générales, je
vous demande, comme républicain, de m'accorder
celle de M. Godec ».
Et M. Gabriel Séailles nous raconte encore :
« Le Troadec est un trop bel exemple de la menta-
lité de certains députés d'arrondissement, pour que
nous le quittions si vite. Au mois d'août, quand le
déplacement de Guéry souleva l'indignation unanime
du parti républicain, il écrivait, pour se disculper:
« J'appris que M. Tassel, — Tinstituteur que dési-
CHAPITRE PREMIER — LES FONCTIONNAIRES 181^
gnaient ses titres professionnels et qu'avait choisi
l'inspecteur, — de Bulat-Pestivien, était candidat. Je
ne savais pas môme d'où il était originaire, et vrai-
ment je croyais de mon devoir d'appuyer ceux de
ma circonscription. Depuis, Ton m'a dit qu'il était
de Penvinan. Est-ce vrai ? Alors, j'aurais été tout de
suite bien disposé pour lui. Bulat-Pestivien et Penvi-
nan, cela fait une singulière différence chez moi I »
J'aime cette naïveté ; la Patrie de Le Troadec est sa
circonscription, il n'en connaît pas d'autre ; le dépar-
partement des Gôtes-du-Nord est déjà un objet trop
vaste pour sa pensée ».
Il y eut une interpellation à la Chambre et, natu-
rellement, le ministre qui avait puni l'inspecteur
d'Académie de son indépendance fut approuvé. La
Chambre ne peut aller contre le système de pression
et de corruption qui l'a faite.
Nous pourrions, ici, accumuler les exemples, et
de plus cyniques encore. Le favoritisme, la corrup-
tion, c'est le fonds qui manque le moins à notre troi-
sième République, aussi vertueuse qu'athénienne.
Bien entendu, si le parlementaire a toutes les
complaisances pour ses électeurs influents, il en
exige, à son tour, des fonctionnaires dont l'avance-
ment dépend de lui. Le gouvernement parlemen-
taire est celui d'un parti, il demande donc aux fonc-
tionnaires, qui sont ses clients, des services de parti-
sans,— et donc contre la nation. Il est vrai que,
par compensation, l'État n'a plus aucune autorité
pour maintenir la discipline. Du gâchis, la tyrannie
surgit toujours.
184 DEUXIÈME PARTIE — LA CRISE POLITIQUE
Cette tyrannie s'exerce de multiples façons, et
parfois occultes. Il y a la franc-maçonnerie, il y a les '
fameux « délégués ».
Un instituteur arrive à Timbouctou — oui, un in-
stituteur, sortant de Técole normale, à Timbouctou!
— Son premier soin n'est pas de visiter son école;
mais d'aller à la popote du capitaine commandant de
cercle et des officiers pour leur tenir ce langage :
« Je suis venu ici pour vous surveiller ; si vous ne l
marchez pas droit, gare à vous ». Il ne se vantait f
pas. Quelque temps après, ayant eu des difficultés
avec son supérieur hiérarchique, le capitaine com-
mandant de cercle, — c'est celui-ci qui fut déplacé !
M. de Lanessan, dans le Siècle, écrivait récem-
ment : I
« Il n'y a pas jusqu'aux mouchards des préfets ou
sous-préfets qui ne se prétendent tout-puissants et
qui, en fait, ne le soient en beaucoup de lieux. Gela
-descend jusqu'au vaudeville et à la farce. Dernière-
ment, un fonctionnaire reçoit la visite du buraliste de
la localiité où il réside, et s'entend dire, sans préam-
bule : « Je viens vous dire que vous êtes remplacé,
mais je tiens à ajouter que je n'y suis pour rien, car
j'ai donné sur vous d'excellentes notes. D'ailleurs,
votre dossier, qui m'a été communiqué, est excel-
lent ». Ce marchand de tabac et de timbres, délégué
officiel et connu du préfet, se vantait peut-être en
tenant un pareil langage, mais le seul fait de le tenir
n'indique-t-il pas un état d'esprit singulièrement
contradictoire de celui qui devrait régner dans une
république? »
CHAPITRE PREMIER — LES FONCTIONNAIRES 185
Tout de même, jusqu'en ces dernières années, il y
avait une façade d'administration. Sous les ministres
éphémères et brouillons, il y avait les bureaux qui
duraient et maintenaient une tradition d'ordre.
Mais cela aussi s'en est allé.
-Aujourd'hui, les fonctionnaires se syndiquent.
Dans un livre documenté. Associations et syndicats
de fonctionnaires, M. Jeanneney a compté 515 asso-
ciations de fonctionnaires et 16 fédérations d'asso-
ciations se répartissant ainsi : Pour les administra-
tions centrales, 30 associations et 2 fédérations;
pour l'Instruction publique, 112 et 5 ; poar les
Beaux-Arts, 6 et 2 ; pour les Travaux publics, 86 ;
pour les octrois, 20 et 3 ; pour les Postes, Télégra-
phes eî Téléphones, 18 et 1 ; pour les Finances, 32;
pour la Marine, 14 ; pour la Guerre, 8; pour les ser-
vices départementaux, etc., 89 et 3. Aujourd'hui,
plus de la moitié des fonctionnaires sont « associés »
ou plutôt syndiqués.
Il importe peu de savoir dans quelle mesure la loi
4e 1884 sur les syndicats et celle de 1901 sur les as-
sociations peuvent être invoquées par les agents de
l'État pour légitimer leurs associations. La question
n'est pas là. La crise du fonctionnarisme n'est pas un
problème juridique et sa solution ne saurait être uni-
ment législative. Voici ce que dit M. Jeanneney :
<( En dépit des entraves mises par les administra-
tions au groupement professionnel de leurs agents,
partout, depuis dix ans, des associations sont nées,
ont essaimé, ont grandi. Le besoin avait créé Tor-
gane. De la lutte, ouverte ou discrète, contre l'arbi-
186 DEUXIÈME PARTIE — LA CRISE POLITIQUE
traire et le favoritisme est sortie la poussée corpora-
tive formidable, qui demain peut dresser contre la-
nation ses 800,000 salariés, qui à toute heure crée
un danger d'agitation redoutable. De tels mouve-
ments ne se réduisent, ni par la loi, ni par la con-
trainte. Ils se dissolvent d'eux-mêmes si Ton s'en
prend résolument aux causes ».
Mais quelles sont les causes ? M. Jeanneney ne re-
connaît que le seul favoritisme, et pour l'enrayer, il.
imagine qu'il suffit de « donner aux fonctionnaires
la garantie d'un statut ».
Il y a un bon et un mauvais favoritisme, il ne peut
y avoir qu'un détestable mécanisme d' « avance-
ment ». D'autre part, il est avéré que le favoritisme
électoral, inhérent au régime électoral, est presque
toujours mauvais.
Les fonctionnaires se coalisent pour résister à ce
favoritisme et à l'anarchie administrative : ce serait
bien et il faudrait les aider de tout cœur, si l'on ne
voyait trop qu'ils n'en veulent qu'à la portion d'a-
narchie qui les gêne personnellement^ et donc pour
la déplacer seulement à leur avantage, au risque de
l'aggraver.
On dispute beaucoup sur ce qui distingue un syn-
dicat d'une association. C'est qu'on ne va pas au
fond. Toute association durable est organique, et
donc s'oppose à un gouvernement anarchique. Un
syndicat doit être un groupement des gens de métier
d'une région pour perfectionner, honorer la profes-
sion et organiser le travail. La liberté de s'associer
et de se syndiquer ainsi, un État qui ne redouterait
CHAPITRE PREMIER — LES FONCTIONNAIRES 187
} rien de Tordre et de la vitalité sociale la concéderait
! largement à tous, y compris à ses fonctionnaires, et
l'on n'en usera jamais assez.
Nous connaissons le Monsieur fraîchement décoré
I qui, après avoir mis en branle tous les rouages de
[l'État pour qu'on lui accorde un bout de ruban,
s'étonne et s'indigne de voir le Journal officiel du
14 juillet et du 1^^ janvier publier de si copieuses listes
de chevaliers et d'officiers de toutes sortes d'ordres.
Les fonctionnaires sont de la même espèce. Ils ont
presque tous bénéficié des recommandations politi-
ques, en tout cas ils en ont tous sollicité, — et c'est
contre les recommandations qu'ils protestent.
L'extension du système électoral des sinécures a
développé outre mesure l'esprit sinécuriste.
Ainsi le gâchis est complet.
Les fonctionnaires se syndiquent, ils menacent
même de faire grève, ils réclament une charte con-
stitutive, — qu'est-ce à dire ? Qu'on va réformer l'ad-
ministration ? réorganiser les services publics ? réagir
sur le sinécurisme envahissant?
Ce n'est pas de notre temps.
Il n'est question que de consolider les privilèges,
de perpétuer les majorats de bacheliers, de garantir
à M. Badin une entière irresponsabilité, avec un
avancement automatique, quoiqu'il fasse, ou plutôt
ne fasse point, et une retraite inéluctable. Voyez-le :
les fonctionnaires veulent <( un règlement qui déter-
mine d'une manière uniforme les conditions de re-
crutement, d'avancement, de discipline, et les traite-
ments du personnel ».
188 DEUXIÈME PARTIE — LA CRISE POLITIQUE
Dans toutes ces revendications, remarquons-le, il!
ne s'agit pas des devoirs, mais des droits; non pasi
de la fonction, mais du fonctionnaire. Voilà qui ca-
ractérise une démocratie.
Le fonctionnaire ne saurait avoir des droits parti-
culiers. Il n'a que des devoirs, envers TÉîat comme
envers le public. C'est en ce sens que le positivisme
nous amènera à considérer tous les emplois et les
travaux comme des fonctions sociales. Dans la so-
ciété reconstituée, Topinion publique réprouvera!
aussi sévèrement la grève ouvrière que la grève des i
agents de l'État. C'est pourquoi on peut aussi, pré-
sentement, excuser celle-ci comme celle-là.
En effet, quand le désordre vient d'en haut, la '
grève est parfois un moyen de contenir les abus
d'une direction indigne. Certes, elle ne cesse point
d'être un mal ; mais c'est peut-être, immédiatement,
un moindre mal.
Si nous avons tous applaudi au premier mouve-
ment des postiers, c'est que nous commençons à
sentir que le politicien est l'ennemi commun. Mais
îl faut prendre garde. Derrière tel ministre mépri-
sable, il y a malheureusement tel organe essentiel
de la société française que les interruptions brus-
ques de fonctionnement, sinon le hideux sabotage,
risquent de fausser et de détruire. Quand le cœur
s'arrête, l'organisme meurt. Il n'y a pas de droit de
■grève pour le cœur.
Les postiers ne défendaient que des intérêts pro-
fessionnels. Cela ne les justifiait point d'arrêter la
vie sociale. Le syndicalisme d'ordre se dressant
CHAPITRE PREMIER — LES FONCTIONNAIRES 189
contre le parlementarisme de désordre, ce serait
une magnifique promesse de régénération ; mais le
syndicalisme organique est une chose, la grève en
est une autre.
Nous savons bien que les fonctionnaires en ont
au favoritisme, qui est le côté du parlementarisme
qui les gêne ; mais c'est après en avoir tiré, pour
eux-mêmes, tout ce qu'ils pouvaient. M. Symian a pu
citer tel de ses plus turbulents commis qui était re-
commandé et « pistonné » par neuf députés.
Sous ce jour, Tagitation des fonctionnaires, pos-
tiers et autres, perd de son intérêt. Alors que Tédi-
fice social s'effondre de toutes parts, ils se préoccu-
pent surtout de s'aménager un petit coin bien douillet
et bien abrité. C'est un sentiment assez naturel,
mais que nous autres, simples contribuables, nous
ne saurions partager. Après tout, les fonctionnaires
sont plutôt les profiteurs que les victimes du régime,
et ce sont les moins fondés à se plaindre. Si pour-
tant ce sont eux qui geignent le plus sur eux-mêmes,
c'est que la culture livresque pour les examens et les
concours, l'atrophie de l'énergie et de la volonté par
une occupation monotone et indolente, sans respon-
sabilité, sans stimulant vivant, ne forgent point des
caractères. En général, les revendications des ou-
vriers, pour chimériques qu'elles soient souvent, ont
plus de générosité et de grandeur.
Mais, puisqu'ils se défendent avec tant d'acharne-
ment contre les compétitions, c'est donc qu'ils esti-
ment avoir des situations privilégiées. Comment ne
voient-ils point que cela leur interdit, en tout cas.
190 DEUXIÈME PARTIE — LA GRISE POLITIQUE
d'exiger encore d'autres avantages ou privilèges?
En effet, plus les fonctions publiques seront avanta- ï
geuses, plus les sollicitations seront nombreuses et \
pressantes. Or notre système électoral ne permet
point aux détenteurs du pouvoir qui dépendent des
parlementaires, lesquels dépendent des électeurs
influents, de résister aux sollicitations quelconques.
Si les fonctionnaires parviennent, au moyen d'un
statut légal dont leurs associations imposeront le
respect, à conserver leurs places, le gouvernement,
pour satisfaire sa clientèle électorale, devra multi-
plier les sinécures à côté, les fonctions nouvelles,
prodiguer les prébendes, — et cela précipitera la
ruine du pays. Les fonctionnaires veulent un gou-
vernement faible devant leurs exigences de parvenus
et fort devant la ruée des sollicitations. C'est trop
bien arrangé pour être possible.
La vérité, c'est que le gouvernement parlemen-
taire n'a ni force ni autorité. Il ne se maintient que
par la corruption, sous toutes ses formes. Tout son
art est de corrompre en dissolvant. C'est pourquoi il
tend à tout centraliser. Pour chaque service social
qu'il assume, ce sont des emplois, des sinécures,
des sportules à distribuer. Cela l'alimente et le sou-
tient pour quelque temps. C'est tout le système, et
pourquoi il dure.
Point de statut mirifique, point de magique ba-
guette qui puissent rien changer à cela. Par paresse
d'esprit ou légèreté de cœur, les Français ont une
fâcheuse tendance à croire aux petits trucs miracu-
leux qui les dispenseraient de réfléchir et d'agir.
CHAPITRE PREMIER — LES FONCTIONNAIRES 191
A la base de ce fameux statut, il y a le concours.
Or le concours ne fait nullement ressortir le
vrai mérite. Gela a été dit, redit, et se prouve tous
les jours. Ce n'est même pas une précaution contre
la brigue et la faveur ; le concours des hôpitaux,
et autres, en témoignent. On truque les examens
comme on truque les urnes. Dans les meilleures
conditions, on ne mesure ainsi que la mémoire. Au
reste, par la préparation universitaire qu'ils suppo-
sent, les concours contribuent à Taffaissement des
caractères. Au fond, on le sait bien, ils ne servent
qu'à filtrer les innombrables postulants aux emplois
publics en ne laissant passer que les heureux béné-
ficiaires des majorais de bacheliers réservés à la
bourgeoisie.
Quant à la compétence, si elle est nécessaire dans
tous les métiers, il semble bien qu'elle le soit beau-
coup moins dans les fonctions publiques, puisque
c'est là seulement -— et dans la politique — que la
permutation est de pratique courante.
On nous parle de la responsabilité. Si les garan-
ties que réclament encore les fonctionnaires les pré-
servent de tous les accidents auxquels on est exposé
dans les autres carrières, elles sont peu propres,
imagine-t-on, à développer le sens des responsabi-
lités. La sécurité excessive porte plus à la torpeur
qu'à Tactivité, à la routine qu'à Tinitiative. Les fonc-
tionnaires, sur toute Téchelle administrative, ont
une horreur profonde de la moindre responsabilité.
D'ailleurs, avec le recrutement par le concours et
l'avancement automatique, il n'est pas possible de
192 DEUXIÈME PARTIE — L\ CRISE POLITIQUE
rendre un chef de service responsable. La responsa-
bilité implique le choix.
Mais c'est contre le choix, précisément, qu'oi:
proteste, parce qu'il est toujours du favoritisme ou
du népotisme. « Le choix n'est jamais fait dans Tin-
téret du service », nous dit~on. Et pourquoi? C'est
que, sous le régime parlementaire, personne n'est
responsable d'aucun service, même moralement. Le
vice est là. Il y faut porter le fer rouge, et non cher-
cher à s'en accommoder. Dans Pindustrie et le com-
merce, le choix est toujours fait dans Tintéret du
service.
11 n'y a qu'un principe d'ordre : le choix de Tinfé-
rieur par le supérieur. C'est le contraire du principe
d'anarchie qui caractérise le système électoral : le
choix du supérieur par l'inférieur. Le concours et
l'automatisme, que préconisent les fonctionnaires,
n'est qu'un principe d'inertie, il est vrai. Mais dans
l'anarchie, l'inertie, c'est aussi la mort.
Quand les principes d'ordre et de progrès ne sont
point applicables sous un régime quelconque, ce
n'est point à l'ordre et au progrès qu'il faut renon-
cer, c'est le régime qu'il faut abattre. Et au plus
tôt.
Ainsi donc, ces nouveaux syndiqués se plaignent
surtout du favoritisme et du népotisme, et ils veulent
se défendre là contre.
Certes, nos politiciens ne se gênent point pour
pourvoir leurs fils, leurs parents, leurs amis, leurs
électeurs, les fils, les parents, les amis de leurs élec-
teurs, et tous leurs clients, et eux-mêmes.
CHAPITRE PREMIER — LES FONCTIONNAIRES 193
Et après? Ce n'est pas de qui détient la sinécure,
ni de la façon dont on a sauté sur la corde pour ra-
voir que provient le mal, c'est de la sinécure elle-
même, du désordre social qu'elle provoque.
Et si, par aventure, c'est bien d'une fonction utile
dont il s'agit, il n'importe qu'une chose, c'est qu'elle
soit bien exercée. Or le favoritisme peut, parfois,
être intelligent, — le concours l'est rarement, l'avan-
cement automatique jamais.
Mais on nous parle des « droits acquis ». XVUnion
pour la vérite\ où l'on discutait cette grosse question,
Paul Desjardins déclarait : « L'abus n'exisie passeu-
ment lorsqu'on favorise des incapables, il existe
même lorsqu'on favorise des hommes de mérite.
Méritée ou imméritée, c'est le fait même de cette in-
sertion anormale qui crée l'anarchie ».
Eh bien, non ! il n'y a pas de « droits acquis »
contre l'intérêt vital d'une société que ses fonctions
soient bien remplies.
Les fonctionnaires ont fait des études, passé des
examens, — en quoi cela leur confère-t-il des privi-
lèges spéciaux ? Les avocats, les médecins, les gens
de lettres, les artistes, les savants aussi, pour s'en
tenir aux professions libérales, ont fait des études
et passé des examens, et ils n'ont d'autre droit que
d'exercer leur métier à leurs risques et périls.
Nos bons sinécuristes ont été imprudents. Ils ont
éveillé l'attention. En défendant trop âprement leurs
prérogatives, ils nous les ont signalées. En dénon-
çant le favoritisme, en réclamant l'avancement au-
tomatique, la liberté de permutation, ils nous ont
13
194 DEUXIÈME PARTIE — LA GRISE POLITIQUE
montré que les emplois publics qui exigent des con-
naissances spéciales sont assez rares. Nous savions
déjà que le plus sot des bacheliers peut prétendre à
quelque emploi, nous connaissons maintenant que,
s'il vieillit assez, il est à même d'exercer les plus
hautes et les plus lucratives directions.
Merci, messieurs ! Cela ne s'oublie pas.
Si le peuple n'était pas abruti par ses meneurs qui .
le font courir après des chimères et le lancent dans
des bagarres, il aurait déjà proclamé son droit au
sinécurisme.
Patience. Bientôt il voudra, lui aussi, grand élec-
teur radical-socialiste, être fonctionnaire. Pourquoi
ne serait-il pas percepteur ou administrateur colo-
nial, à tout le moins, chacun son tour, pour un
temps, — et au nom de l'égalité ? Nous ne préten-
dons pas que les services seraient mieux faits ; mais
ils ne le seraient pas plus mal.
Et c'est bien dans le sens du régime électoral.
Nous avons déjà vu que, si les élus tiennent aux
15,000 francs, les candidats les méprisent héroïque-
ment et sont tout disposés aux rabais.
Nous verrons mieux encore. Il est surprenant
qu'aucun candidat ne se soit encore avisé de ce trem-
plin prestigieux : la curée pour tous, la sinécure
pour tous, ou la chance d*y participer par le tirage
au sort.
Ne nous y trompons point, les syndicats de fonc-
tionnaires vont accélérer la décomposition sociale.
D'ailleurs, les associations occultes ont préparé le
terrain. C'est par là qu'on a vu, dans l'administration
CHAPITRE PREMIER — LES FO^ÏfGTIONNAIRES 195
coloniale, par exemple, tel petit commis des affaires
indigènes tenir tête au gouverneur lui-même.
C'est que le fonctionnaire est, de nature, un « per-
sécuté ». S'étant généreusement concédé tous les
droits, hormis le seul que puisse revendiquer saine-
ment un serviteur social, celui de faire tout son de-
voir, il s'en trouve toujours quelqu'un de lésé, — et
il a recours alors à Tassociation dont il fait partie le
plus souvent, aux députés et sénateurs de son dépar-
tement, voire à la presse démagogique, contre ses
chefs hiérarchiques qui s'empressent de faire droit à
sa demande, à tout le moins de le déplacer en lui
donnant de l'avancement. Telle est l'autorité dont
jouissent les chefs de services. Mais ils acceptent
allègrement leur impuissance puisqu'ils sont irres-
ponsables. Tels sont les caractères que forme le
système.
« Quand on a vu, dit M. de Lanessan, des gou-
vernements ériger les fonctionnaires en dénoncia-
teurs ou en surveillants de leurs concitoyens, voire
de leurs collègues, en agents électoraux ou en exé-
cuteurs des haines ou des vengeances gouverne-
mentales, peut-on s'étonner que ces fonctionnaires
s'insurgent contre les chefs qu'on les a incités à
mépriser?)).
Depuis quelques années, ce gouvernement qui ne
yit qu'au jour le jour, avec les petits moyens qui se
présentent et les petites pensées qui l'animent, a
toléré les associations de fonctionnaires, s'il ne les a
encouragées.
■ Mais — comme les maris trompés, après tout le
196 DEUXIÈME PARTIE — LA CRISE POLITIQUE
monde — il vient de s'apercevoir que le mouve-
ment des associations de fonctionnaires est grave. Il
s'est inquiété de cette organisation de Tanarchie au
cœur même de TÉtat.
Il avait de bonnes raisons pour cela ; mais ce ne
sont pas ces raisons, on Tentend bien, qui l'ont dé-
terminé. Gomment un parti conserverait-il la majo-
rité s'il n'avait pas des places et des prébendes à
distribuer? L'électeur n'est tout de môme pas si naïf
de préférer tel concussionnaire à tel tripoteur, s'il
n'y a pas un intérêt immédiat, — et l'on ne peut pas
les payer ou les décorer tous.
Dans l'agitation des fonctionnaires, le gouverne-
ment a donc vu surtout une critique impertinente
des pratiques dont il subsiste et de futurs obstacles
à les continuer. Et c'est pourquoi il a tenté de
réagir.
Trop tard. 11 n'y a qu'une force d'ordre, une au-
torité morale qui eussent pu être efficaces, et pour
organiser, c'est-à-dire contre l'anarchie parlemen-
taire.
Ce sont les clients eux-mêmes qui s'insurgent contre
les dispensateurs de sportules. Ils sont 910,000 I On
avait 120,000 courtiers électoraux officiels. Et ce
sont eux, les instituteurs qui, dès janvier 1905,
transforment leurs innocentes Amicales en syndicats,
d'abord dans le Var et les Pyrénées-Orientales,
puis dans les Gôtes-du-Nord, le Morbihan et le Cher.
Surpris, ou ne soupçonnant pas la portée de l'élan,
le gouvernement a laissé faire. Ce n'est que le 5 oc-
tobre 1905, quand le syndicat de la Seine dépose ses
CHAPITRE PREMIER — LES FONCTIONNAIRES 197
statuts à la Préfecture, que des poursuites sont aii-
noncées.
Il est trop tard. Le fer est engagé entre les côtes,
à la bonne place. 11 s'enfoncera jusqu'au fond. Cha-
que sursaut de la bête le fera pénétrer mieux.
Le 22 février 1906, la Fédération des syndicats
d'instituteurs est fondée. C'est ensuite le Comité
central pour la défense du droit syndical des salariés
de rÉtat, des départements et des communes qui
agrège les Travailleurs de la marine, les Fédérations
des travailleurs municipaux, des tabacs, des allu-
mettiers, lessyndicats d'instituteurs, les syndicats des
sous-agents des postes, des jeunes facteurs^ des
monts-de-piété, l'association professionnelle des ein-^
ployés des ministères, les répétiteurs, les agents des
douanes, etc..
Le conflit ira s'aggravant jusqu'à la grève. Les
deux coups des postiers ne sont qu'escarmouches
d'avant-garde (1). Or, la grève des fonctionnaires.
(1) Et c'est comme un réveil de l'esprit public contre le par-
lementarisme stupéfiant. A propos de la dernière grève des
postiers, voici ce qu'écrivait M. Ernest Judet dans VÉclair t
« Tant bien que mal, on vise au plus pressé et on installe
d'emblée des communications indépendantes, sans estampille
officielle. Le public se défend tout seul, et, quoi qu'il arrive,
il ne se repentira pas d'avoir tenté, sans hésiter, la salutaire
mobilisation de ses forces. Il est honteux que le peuple le plus
riche et le plus travailleur de l'Europe soit si mal servi : c'est
parce qu'il avait pris l'habitude d'attendre tout du pouvoir. Il
voit que ses ministres sont incapables et impuissants : il
prend leur place. Voilà qui honore des citoyens libres, ne
perdant pas la tête et créant sans défaillance les services qui
leur manquent ».
198 DEUXIÈME PARTIE — LA CRISE POLITIQUE
c'est proprement rinsurrection. Ce n'est pas le syn-
dicalisme qui s'affirme, c'est le parlementarisme
dans les spasmes de Tagonie.
Les sages fonctionnaires, il est vrai, se bornent à
réclamer un statut, et le parlementarisme se raccro-
che à cette planche de salut. Ce sont les plus fous.
On ne limite point le parasitisme ni la surenchère
électorale. Comment et par quoi le pouvoir parle-
mentaire, qui ne s'appuie que sur des élus, dont la
réélection dépend des électeurs, c'est-à-dire des sol-
liciteurs, pourrait résister aux sollicitations qui le
harcèlent? Le favoritisme, le népotisme, la fonction-
narisation à outrance, l'étatisation universelle, la
gabegie, la concussion, ce sont les seules assises de
la maison à Tenvers qu'est le parlementarisme.
La superbe logique de Clemenceau, dans son
adresse à la Fédération nationale des instituteurs,
n'a convaincu personne. Pas même lui, puisqu'il a
élaboré un projet de statut des fonctionnaires.
Il leur disait :
(( Aucun gouvernement n'acceptera jamais que
les agents des services publics soient assimilés aux
ouvriers des entreprises privées, parce que cette
assimilation n'est ni raisonnable ni légitime.
« Vous êtes pourvus d'un emploi par décision offi-
cielle, et vous ne pouvez en être privés que dans
certaines conditions fixées par la loi.
« Vous prenez place dans une société hiérarchi-
que où vous recevez, pour un nombre limité d'heures
de travail, un traitement établi par la loi ; où vous
bénéficiez d'un avancement régulier, à l'abri des
CHAPITRE PREMIER — LES FONCTIONNAIRES 199
crises économiques ; où le droit vous est donné de
faire appel de toute mesure préjudiciable à un
conseil composé pour partie de délégués élus par
vous ; où vous jouissez d'avantages divers; où il
I vous est constitué une retraite servie par l'État ; où
! vous n'avez ni à débattre le taux de votre rémunéra-
tion, ni à vous assurer contre le chômage, ni à re-
I douter un lendemain sans travail ou sans retraite ;
où, pour conclure, vous apparaissez bien comme
formant dans la société une catégorie spécialement
avantagée avec des droits, et même, j'ose le dire,
avec des devoirs particuliers.
« Au premier rang de ces obligations, il faut pla-
; cer celle d'assurer la continuité du service public
auquel vous êtes attachés. En acceptant une fonction
de l'État, vous renoncez au droit d'abandonner
votre travail par une entreprise concertée. Un
contrat public, débattu par le Parlement, vous lie à
la nation elle-même. Le rompre par une action
simultanée et collective est autre chose qu'une grève :
c'est une entrave mise à l'exercice de la souveraineté
nationale dans le fonctionnement d'un ou de plu-
sieurs de ses organes. Ce délit appelle contre ceux
qui s'en rendraient coupables les sanctions prévues
au projet du gouvernement.
« Vous êtes ainsi placés hors du droit commun
des travailleurs des entreprises privées. C'est pour-
quoi la loi du 24 mars 1884, faite pour les salariés
que menacent les variations dans les échanges éco-
nomiques, ne peut ni ne doit s'appliquer à votre
cas ».
200 DEUXIÈME PARTIE — LA CRISE POLITIQUE
11 faut être un pur idéologue comme Fauteur duj|
Grand Pan pour s'imaginer que ces raisonnements
peuvent avoir prise sur des hommes qu'a corrompus
le spectacle de la corruption parlementaire et que
ne guide plus aucune croyance sociale.
11 est vrai qu'il ne s'est pas borné à ce discours.
11 a frappé. Mais comme il n'était que le maître hési-
tant d'une anarchie ploutocratique, il n'a frappé que
les pauvres.
Les fonctionnaires n'en persistent pas moins à
constituer des associations, en vertu de la loi de :
1901. Des ministres en ont accepté la présidence
d'honneur, et le siège social est au ministère même.
Ce ne sont pas encore des syndicats, suivant la loi
de 1884 ; mais elles les préparent. Attendons-nous
aux grèves de fonctionnaires, malgré Tarticle 126
du Code pénal qui prévoit les coalitions d'agents ou
fonctionnaires « dont l'objet ou Teffét serait d'em-
pêcher ou de suspendre l'accomplissement d'un
service quelconque ».
De reculade en reculade, le gouvernement en est
venu à proposer lui-même un statut. Ah ! le beau
moyen, et comme nos politiciens sont ingénieux à
découvrir les procédés qui font différer les solutions
embarrassantes, qui dispensent de réfléchir et
d'agir !
Voici les articles essentiels du statut proposé :
« Art. 1. — Nul ne peut être admis à un poste de
début dans une administration publique s'il n'a sa-
tisfait soit à un concours, soit à un examen.
« Art. 2. — Nul ne peut être nommé à un em-
CHAPITRE PREMIER — LES FONCTIONNAIRES 201
ploi autre qu'un emploi de début, s'il ne remplit les
conditions d'avancement prévues à l'article 4 de la
loi ou s'il ne justifie de services ou de titres dont la
nature et la durée sont déterminées par les règle^
ments d'administration publique prévus à l'article 8,
(( Art. 4. — L'avancement a lieu soit à l'ancien-
neté, soit au choix, selon les emplois...
(( Nul ne peut être Tobjet d'une promotion au
choix de classe ou de grade, s'il n'est inscrit au ta-
bleau d'avancement.
« Art. 7. — La révocation, la rétrogradation, la
mise d'office en disponibilité ou en non-activité, la
radiation du tableau d'avancement, l'ajournement
d'une promotion à Tancienneté ne peuvent être pro-
noncés que par une décision motivée et après avis
des conseils prévus à l'article 4 ».
Cela ne pouvait contenter les fonctionnaires.
Nous ne retiendrons que Topinion qualifiée de
M. Hugot, chef de bureau au ministère de llnstruc-
tion publique, président de 1' « Union des associa-
tions professionnelles du personnel civil des admi-
nistrations centrales » qu'a publiée le Matin :
« Le moins que l'on puisse reprocher au règle-
ment dont vous me parlez, c'est d'être terriblement
vague... L'article 1^^ a trait au recrutement. Nous
demandions le concours seul. Il prévoit bien le
concours, mais il prévoit aussi l'examen et aussi des
conditions d'aptitude à déterminer... Cela laisse la
porte ouverte à toutes les faveurs...
« Notre principale réclamation vise le statut com-
mun à toutes nos administrations et à la péréquation
202 DEUXIÈME PARTIE — LA CRISE POLITIQUE
des traitements. Nous avions sujet de croire qu'on
nous donnerait satisfaction. Le projet du Conseil
d'État nous la donnait. Le projet du Conseil des
ministres nous la retire. Le Conseil d'État était pour
nous plus libéral que le Conseil des ministres. C'est
vous dire que nous n'avons pas sujet d'être ravis !
Et, cependant, nous ne demandons, sinon pour nous,
déjà vieux, du moins pour nos successeurs, que la
justice ! »
Les fonctionnaires proposent donc un autre statut.
Résumons-le :
Recrutement par concours, exclusivement ; un
minimum et un maximum de traitement dans cha-
que catégorie ; augmentation annuelle automatique ;
promotions à l'ancienneté ; permutations libres ; les
peines disciplinaires ne pourront être prononcées
que dans les formes ordinaires de la justice, après
•instruction en audience publique, avec défenseurs
et témoins.
Le gouvernement cédera-t-il ?
Peut-être, s'il peut créer de nouveaux emplois
pour caser ses clients et tous les diplômés que fabri-
que chaque année VAlma parens,
A côté de la désorganisation croissante des ser-
vices, nous assisterons à une recrudescence de pil-
lage du budget.
Et cela tiendra tant que le paysan aura un sou
dans son bas de laine.
Mais la solution d'ordre ?
Il n'y a qu'à l'indiquer, car elle est, présente-
ment, chimérique.
CHAPITRE PREMIER — LES FONCTIONNAIRES 203
C'est, uniment, de balayer, avec le parlementa-
risme, le parasitisme de la clientèle radicale, de
supprimer définitivement les majorats de bacheliers.
On ne réorganisera solidement Tadministration
qu'après avoir changé le mode absurde de recrute-
ment des agents de TÉtat.
Multiplions tant qu'on voudra, disons même le
plus qu'on pourra, les fonctions publiques; mais que
chacune représente un service social certain et qu'à
chacune ne soit allouée qu'une juste rémunération
en rapport avec le travail fourni. Plus de forçats
d'État à 70 francs par mois, mais aussi plus de ma-
mamouchis à 20,000, 50,000, voire 100,000 francs
par an pour signer dix pièces par jour.
Que le travail administratif soit payé au taux ordi-
naire de l'industrie et du commerce, suivant l'acti-
vité, l'intelligence^ les connaissances dépensées, de
sorte qu'il ne soit plus spécialement recherché. Cela
fera beaucoup pour dégager les antichambres des
ministères, préserver la pudeur de nos politiciens et
guérir les Français de l'obsession énervante de la si-
nécure perpétuelle.
On nous a dit que ces écarts de traitement se ren-
contrent surtout dans le commerce et Tindustrie. En
effet, il y a, là aussi, des hommes de peine, des ma-
nœuvres, des commis à 70 francs par mois ; mais ce
ne sont que des emplois provisoires, de passage, et
il est certain qu'on n'exige pas de ceux qui les ac-
ceptent le travail que l'État impose à ses facteurs des
postes, à ses sous-officiers, à ses douaniers, à ses
<îantonniers et à ses instituteurs. Si l'on faisait le re-
204 DEUXIÈME PARTIE — LA CRISE POLITIQUE
censément des employés à bas salaires dans les en-
treprises privées et des fonctionnaires à appointe-
ments de famine dans les services de l'État, oo
constaterait que la proportion est bien moindre là
qu'ici.
Quant aux gros traitements, il est vrai qu'il y en a
plus encore dans le commerce et l'industrie. Mais il
faut considérer aussi les risques encourus, les qua-
lités, les connaissances requises, le travail à fournir I
et ses résultats. Tout politicien besogneux peut être
percepteur, trésorier-payeur, voire gouverneur dei^
colonies ou directeur de musée, puisque personne
n'est responsable ; mais non pas chef de métallurgie,
directeur de banque ou de comptoir.
Sans doute, un grand pays comme la France ne
saurait lésiner pour être bien administré. C'est Ta-
narchie qui coûte le plus. Si nous avons rappelé lei^
gros traitements, ce n'est point par sentiment déma-
gogique, mais simplement parce qu'ils sont attribués-
plus souvent aux sinécures qu'aux fonctions néces-
saires, et, on l'entend bien, au détriment de
celles-ci.
C'est la fonction que nous envisageons, non le
fonctionnaire. Or les grasses sinécures ne sont pa&
seulement onéreuses, elles sont aussi dissolvantes. Il
en est de môme aussi, quoique à un moindre degré»
surtout sous un régime électoral, des fonctions qui,
ayant quelque utilité, assurent à leurs titulaires des
avantages particuliers exagérés. N'est-ce point de là
que vient la brigue, par quoi la sélection s'opère à
rebours. Devant la ruée des quémandeurs de spor-
CHAPITRE PREMIER — LES FONCTIONNAIRES 205
tules, rhomme digne s'etface, et Tintrigant, le bon à
tout, c'est-à-dire le bon à rien, sauf de solliciter,
remporte.
Au surplus, les grandes compagnies, les grandes
maisons cherchent toujours à réduire ces gros ap-
pointements. Elles ne payent que ce qu'il faut et rien
que ce qu'il faut. Elles se fixent sur les résultats, sur
l'état des affaires et sur l'offre. Si TÉtat tenait
compte de ce jeu de l'offre, il ferait incontesta-
blement de sérieuses économies, qui lui permet-
traient d'être plus juste envers ses forçats à 70 francs
par mois, soit en les rétribuant mieux, soit en les
surmenant moins par l'augmentation du personnel,
et donc serait meilleur administrateur. Ce n'est pas
à restreindre le budget administratif qu'il faut viser,
au contraire ; mais à mieux l'ordonner, et pour la
société française, non pour la curée d'un parti.
En supprimant le majorât absurde, injustifiable,
des bacheliers, en ne faisant plus ainsi de certains
emplois d'État — les moins nécessaires, en général
— un privilège, et un privilège de classe injustifié,
on aurait un meilleur recrutement. Et d'abord, parce
qu'on ferait appel à toutes les bonnes volontés. Il y
a, dans le peuple, des énergies splendides, des in-
telligences claires, des cœurs ardents, toute une force
d'humanité qu'on laisse se perdre ou dévier. L'État
y trouverait les hommes qu'il faut pour chaque fonc-
tion, et au meilleur compte.
Nos bacheliers considèrent qu'ils n'ont que des
droits, ceux à qui nous pensons ne se reconnaî-
traient que des devoirs. Ceux-là sont des sinécuris-
206 DEUXIÈME PARTIE — LA CRISE POLITIQUE
tes-nés, ceux-ci seraient de vrais fonctionnaires so-
ciaux. Ceux-là ne tiennent tant aux fonctions publi-
ques que pour les avantages qu'elles procurent, pour ||
les privilèges singuliers qu'elles confèrent; ceux-ci
ne les rechercheraient que pour y agir socialement.
Ce n'est donc pas par envie démagogique que
nous nous élevons contre les privilèges spéciaux du [
fonctionnarisme, c'est uniment pour que les bache-
liers y tiennent moins et pour que les hommes d'ac-
tion y puissent prétendre.
Et ceux-ci se distinguent de ceux-là, ils se recon-
naissent par le désintéressement, le mépris de la
a retraite », de 1' « avancement automatique », des- i
« droits acquis », l'indifférence aux titres, le souci
constant de toutes les responsabilités assumées, le
goût de l'initiative, du travail fécond, de la disci-
pline, en un mot, le sentiment profond de la gran-
deur et de l'efficacité de Tœuvre sociale à laquelle on
participe.
Dans un projet de statut, M. l'abbé Lemire propose
(( de garantir à tout fonctionnaire la propriété de son
grade, de le protéger contre les révocations injustes
par le recours devant un tribunal spécial ».
Nous ne sommes pas si évangéliques. Nous pro-
posons qu'il n'y ait plus que des fonctions utiles ne
constituant aucun privilège perpétuel, c'est-à-dire
que le fonctionnaire soit fait pour la fonction utile,
et non celle-ci pour celui-là.
Il y a des fonctions qui sont essentiellement pro-
visoires, qui ne sauraient donc être des carrières
définitives : celle des coloniaux, par exemple. Au-
CHAPITRE PREMIER — LES FONCTIONNAIRES 207
cunes de nos grandes colonies ne sont de peuple-
ment, on ne peut s'y garder sain de corps et d'esprit
plus de cinq ans. Les administrateurs coloniaux ne
devraient être engagés que pour cinq ans au plus.
M. Emile Borel, dans la Revue du Mois, ré-
clame pour le fonctionnaire toute facilité a de
quitter une administration, de passer d'une admi-
nistration à une autre... » Nous y consentons, mais,
plus largement, à condition que tous les travailleurs
de tous les métiers, comme il convient à une démo-
cratie organique, soient considérés comme des fonc-
tionnaires. Or, les fonctions publiques étant celles
qui demandent le moins de connaissances spéciales,
et donc qui nécessitent le moins d'apprentissage, ce.
sont celles où les mutations doivent être le plus fré-
quentes.
Ne nous en plaignons pas. Ce sera heureux que
beaucoup de citoyens puissent passer par les services
publics, et ainsi se rendent compte delà complexité
des rouages de l'ensemble social. Ce sera une édu-
cation civique par Texpérience, qui dissipera bien
des utopies, aiguisera la critique éclairée et formera
Tesprit positif.
Nous proposons encore que les fonctionnaires
soient responsables, et donc révocables s'ils mani-
festent de rincapacité ou de la négligence.
Pas d'examens ni de concours, parce qu'on ne peut
déterminer ainsi les qualités de caractère, qui sont
les principales pour les fonctions d'État, ni même
celles d'intelligence. L'avancement se fera désormais
au choix, dans tous lescas, par les chefs responsa-
208 DEUXIÈME PARTIE — LA CRISE POLITIQUE
sables (1). Il sera facile, par des peines sévères,
s'il y a lieu, d'empêcher le favoritisme et le népo-
tisme.
On nous a fait remarquer, et c'est d'une fine psy-
chologie, que « tout grand homme aime à s'entourer
de médiocrités ». Il ne faut pas, en ces matières, abu-
ser de la psychologie. Nos rois savaient, ce semble,
choisir leurs ministres, et Bonaparte ses maréchaux.
Auguste Comte a préconisé l'hérédité sociocratique,
et ce n'est pas sans de fortes raisons. Une responsa-
bilité précise rectifie les humeurs individuelles. Les
forces sociales qui forment notre volonté sont autre-
ment puissantes que les associations d'idées qui pro-
voquent nos fantaisies. Un chef d'industrie s'entoure
non pas de la société qui lui est agréable, mais de
techniciens qui lui sont profitables. Il y a aussi une
responsabilité morale qu'on pourra susciter avec une
opinion publique organisée.
Plus de (( droits acquis », plus d'automatisme cher
à l'inertie des budgétivores, plus de filière avachis-
sante, plus de retraites spéciales : le fonctionnaire
(1) Notre ami Henri Mazel préconise cette ingénieuse com-
binaison du choix et de l'automatisme : a Un accroissement
automatique très faible, 100 francs par an, si l'on veut, mais
permettant atout officier ou fonctionnaire assimilé qui n'a pas
démérité de gagner 3,000 francs à 30 ans, et 6,000 francs à 60,
ei un avancement en grade ou en titre de 1,000 ou 2,000 francs
qui lui serait conféré au choix )). On peut essayer, il n'y a pas
de grands inconvénients ; mais non plus nous n'y voyons pas
d'avantages sociaux. Les fonctions publiques doivent être con-
fiées surtout à des hommes de caractère. Peut-on croire que
<î'est par la promesse de Taugmentation automatique des ap-
pointements qu'on les suscitera ?
CHAPITRE H — l'anarchie DISSOLVANTE 209
est considéré comme un travailleur administratif^
sans plus, et il est rémunéré suivant son travail»
S'il s'associe, ce ne sera que pour s'organiser posi-
tivement, soit pour se constituer une retraite, se
garantir des risques de maladie, de chômage, etc.^
soit pour s'instruire de ses devoirs.
Ainsi, au lieu d'être un privilégié maussade, le
fonctionnaire sera vraiment ce qu'il doit être, un
travailleur social.
11 restera, par une organisation coopérative de la
production et de la consommation, à faire de tous les
autres travailleurs des fonctionnaires sociaux.
Mais pouvons-nous entreprendre de la contr-
mencer ?
CHAPITRE II
L'Anarchie dissolvante
Dans l'incohérence où se complaisent les politi-
ciens du moment, il n'y a pas d'action organique
possible.
Il nous faut attendre que le système qui produit
cette incohérence, comme un abcès suppure, ait fait
tout son mal.
Quand ils en sont là, les peuples ne se peuveut
relever que par la souffrance.
Il y a quelques années, nous pouvions éviter cette
preuve redoutable. Nous ne le pouvons plus.
14
210 DEUXIÈME PARTIE — LA CRISE POLITIQUE
Aujourd'hui, la pourriture parlementaire a pénétré
jusqu'aux organes vitaux du gouvernement de la
nation ; l'alcool du journal et des réunions publiques
a intoxiqué Tame du peuple ; les divagations des
sophistes, produits de la culture universitaire, du
romantisme et du dilettantisme littéraire, ont dis-
sous les sentiments sociaux qui forgeaient la volonté
du devoir et contenaient les impulsions divergentes.
Et cette anarchie politique, intellectuelle et sociale
est trop profonde pour que nous puissions l'enrayer.
11 faut donc que les destins s'accomplissent.
Quand le désordre sera à son comble, quand il n'y
■=aura plus ni sécurité, ni bien-être, ni liberté, quand
chacun sentira dans sa propre chair, à tout instant,
le mal social, alors il nous restera peut-être encore
assez d'intelligence pour apercevoir le gouffre et assez
de ressort pour réagir congrûment et reconstituer la
société française.
Mais la crise sera terrible...
Certes, on risque de s'attirer quelque ridicule à
faire les Jérémie, à vaticiner. Aussi peut-on s'en dis-
penser : nous n'avons qu'à rappeler le passé, de sang,
de misère et d'oppression.
Quelques mois avant l'effarante débâcle, en 1869,
Ernest Renan écrivait à la première page de son
Saint-Paul : « Notre jeunesse a vu des jours tristes,
et je crains que le sort ne nous montre aucun bien
avant de mourir. Quelques erreurs énormes entraî-
nent notre pays aux abîmes ; ceux à qui on les signale
sourient ».
Ce qui a été sera. Les mêmes causes auront les
CHAPITRE II — l'anarchie DISSOLVANTE 211
mêmes effets. Mais, dorénavant, la société étant plus
complexe, les causes étant plus anciennes, plus nom-
breuses, plus virulentes, les effets seront bien plus
graves.
II y a trop de confusion dans les esprits et aussi
trop d'incertitude dans les cœurs pour qu'on puisse
espérer un réveil spontané du bon sens national.
Maintenant, nous ne pouvons nous arrêter qu'au bas,
dans la ruine et le chaos. Et alors, ce sera peut-être
le tragique Grand Soir. Les révolutionnaires ne se-
ront peut-être pas les moins surpris de cet événe-
ment, ni peut-être même les moins inquiets. Au
reste, après les quelques années de parlementarisme
que nous avons à subir d'ici-là, — sous quelque sys-
! tème ingénieux de représentation que ce soit, — il
ne restera plus rien à perdre pour les bourgeois ni
plus grand'chose à gagner pour les insurgés. Gela
simplifiera beaucoup la liquidation sociale et préci-
pitera le dénouement.
Après la brève bombance de la prise au tas com-
muniste, il faudra bien, pour ne pas mourir de faim,
se reprendre et travailler. L'ordre y est nécessaire.
On s'en apercevra aussitôt. Le besoin social de la
sécurité ne tardera point à se faire sentir aussi vive-
ment. Par la souffrance, nous réapprendrons le bon
sens. Dans la barbarie, nous reconnaîtrons ce que
vaut la civilisation. Parle fait, nous nous instruirons
des principes essentiels de la politique positive. Et
la bonne terre nourricière de France fera le reste.
Mais, nous le répétons, dans la tourmente qui
s'annonce, une œuvre positive de liberté dans la
212 DEUXIÈME PARTIE — LA CRISE POLITIQUE
paix et de justice dans l'ordre ne saurait se mainte-
nir. Dans ce chaos, les voix sages n'ont qu'à se i
taire : on ne les entendrait plus ; les bons ouvriers
n'ont qu'à se reposer : on ne les aiderait point ; on
ne les laisserait pas achever leur ouvrage. Nous en
avons fait l'expérience.
Il n'y a que ce qui est sot et bas qui flatte l'hu-
meur populaire et n'inquiète point les puissances du
jour. Dans une démagogie, toute force individuelle
est ennemie ; dans une anarchie parlementaire, toute
force sociale est antagonique. 11 n'y a de cohésion
que pour lasser l'une et briser l'autre.
Ce système ne gouverne pas des forces, il ne sub-
siste que par le gâchis, il ne dure que par Tuniver-
selle lâcheté. Bourgeois imbéciles, jouisseurs et ra-
paces, intellectuels vaniteux et sots, fonctionnaires
mollusques, travailleurs sans intelligence et sans
vertu, — tous lâches, ayant horreur de l'initiative,
de l'effort, des responsabilités, et, depuis qu'ils ba-
fouent l'enfer chrétien, tremblant dans leur peau de
tous les enfers imaginaires ou grotesques qu'ils se
sont inventés (1).
(1) laine avait déjà indiqué les cauchemars bourgeois :
(( Nous n'avons plus l'idée de la mort, non plus que celle d'au-
cune chose extrême. Nous sommes sortis de l'état tragique. Si
nous entrevoyons un grand malheur à l'horizon, c'est tout au
plus un coup de bourse qui nous fera passer du premier au
quatrième étage. Ce qui remplit notre imagination, c'est une
infinité diversifiée de petits plaisirs ou tracas, visites, écritures,
conversations, échéances et le reste » {Voyage en Italie). Les
enfers et les paradis prolétariens ne sont guère moins ignomi-
nieux, encore qu'aussi laïques.
CHAPITRE II — l'anarchie DISSOLVANTE 213
Une action d'organisation serait un non-sens, elle
ne serait pas possible aujourd'hui, car elle s'anime
de vastes propos, elle est de la vie sociale et ne peut
se développer que dans la liberté (1).
La vie sociale implique des devoirs, et la liberté
exige des volontés. Même si le parti qui exploite
l'État républicain tolérait une activité sociale dont le
! premier résultat serait de réduire son autorité et
i partant ses profits, on ne saurait attendre de Télec-
teur, instruit par maître Aliboron, façonné par
Tamuseur, le journaliste et le politicien, abêti parle
cabaret, la loterie, les courses et le café-concert,
qu'il se reconnaisse des devoirs, sinon envers Dieu,
du moins envers soi-même, sa famille et sa patrie,
(I) En octobre 1904, nous écrivions ingénument à M. Cle-
menceau : ({ Je viens de lire votre article sur la liberté. Bien
que je sois très pris, en ce moment, par la reconstitution de
rUniversité populaire qu'on a pu désagréger, grâce à l'incohé-
rence de nos lois sur les associations, je tiens à vous sou-
mettre quelques réflexions.
{( Vous êtes, en toute sincérité, pour la liberté, mais vous
êtes, en révolutionnaire bourgeois, pour une liberté de néga-
tion. Nous sommes, quelques-uns, très peu, il est vrai, qui vou-
lons la liberté pour agir. Et comme nous savons bien qu'on ne
fait pas sa part à la tyrannie, celle des foules comme celle des
maîtres, nous voulons la liberté pour tous, — même pour les
congrégations. C'est la meilleure garantie que nous ayons pour
nous-mêmes. J'en sais quelque chose, puisque, hier encore,
j'ai pu être traité chez moi, par un administrateur judiciaire,
accompagné d'un commissaire de police et d'un serrurier,
comme un simple chartreux. Cela n'a scandalisé que mes amis,
qui sont des naïfs.
(( Vous comparez les congrégations à Tesclavage. Ce n'est pas
la même chose. L'esclave est contraint par la force, — et il y
a des lois pour réprimer ce crime. Le moine n'est engagé que
214 DEUXIÈME PARTIE — LA CRISE POLITIQUE
I
et qu'il se fasse une volonté d'airain pour les rem-
plir.
Cet électeur n*est-il pas le nombre, c'est-à-dire le
Souverain, et n'a-t-il pas que des droits?...
Ce n'est pas à dire, certes, qu'il n'y a plus, en
France, que des brutes. Ce n'est pas en quelques
mois d'ivresse démagogique qu'un peuple peut dila-
pider tout son capital moral et social, accumulé par
dix siècles de discipline politique et religieuse et
d'effort mental.
Mais la misère de ces temps troublés est telle que
ceux-là mêmes — nombreux sans doute — qui
restent encore imbus de sentiments sociaux ne sa-
par sa foi. En prononçant ses vœux, il fait un usage de la liberté
qui vaut pour lui. Un citoyen reste libre quand il se subor-
donne volontairement à un ensemble. La liberté ne s'exerce
qu'en s'organisant. Le croyant n'est libre vraiment que s'il
peut vivre selon sa doctrine et agir pour elle. Toutes les reli-
gions ont leurs congrégations, — même la religion radicale-
socialiste, — toutes les idées ont leurs groupements.
({ Vous me direz que cette adhésion a été, le plus souvent,
obtenue par des promesses ou des menaces, en tout cas par
une compression de l'intelligence. Cela revient à dire que les
raisons catholiques, les méthodes religieuses ne sont pas les
vôtres.
(( Vous proposez de faire de ces moines des a évadés malgré
eux ». De quel droit ? Vous êtes dans l'arbitraire. Aujourd'hui,
c'est vous qui tranchez; demain, ce seront d'autres. La liberté
de penser implique, ce semble, la liberté de méthode.
« Vous dites encore que ces moines, puissamment organisés,
ne réclament leur liberté que pour nous imposer la domination
romaine. Qu'importe « à ceux qui sont assez sûrs d'eux-mêmes
pour ne rien redouter des ennemis séculaires de la liberté ».
« Aussi fortement que le plus véhément anticlérical, j'aspire
à l'émancipation intellectuelle de tous les hommes, — et j'y
CHAPITRE II — l'anarchie DISSOLVANTE 215
vent pas les dépenser ou les organiser. On se dis-
perse et on se contrecarre. Par timidité d'esprit, ou
ne dépasse pas le détail, on s'attache à une puérilité,
Oïl tombe dans la marotte sénile. On a le vertige de
ce qui est grand et la phobie de ce qui est fort.
Évidemment, aucune œuvre sérieuse n'est possible,
même avec les meilleurs, dans les conditions anor-
males où se pourrait déployer notre activité.
Mieux vaut donc se replier sur soi-même que de
s'agiter dans le vide et s'évertuer dans la névrose
ambiante.
Laissons ceux-ci et ceux-là réformer l'orthographe,
le suffrage universel ou la cuisine, propager l'espé-
travaille dans mon coin. Je veux encore que l'individu ne so
serve de sa liberté que pour conquérir plus de liberté pour
tous, non pour y asservir les autres. Mais je ne confonds
point les succès avec les résultats, les excès du pouvoir avec
l'exercice de la volonté sociale.
(( Qu'avons-nous fait? La libre-pensée a-t-elle une doctrine?
a-t-elle une morale ? La République est-elle réalisée ?
(( Nous le savons, n'est-ce pas ? la démocratie cherche plutôt
à profiter qu'à s'organiser.
(( Le danger est là, voyez-vous, dans notre inertie et notre
indiscipline, non dans ce que pourraient tenter les moines,
s'ils étaient lifcres. Ceux qui agiraient n'auraient rien à redou-
ter de ceux qui prient. Mais nous ne voulons voir le salut que
dans la mort universelle. Nous verrons bien ce que ça durera.
« Je demande la liberté positive d'association pour tous les
groupements, ceux que connaissent tes juristes et ceux qu'ils
paraissent ignorer... Et comme l'expérience m'a montré que le
meilleur garant de notre liberté est la sincérité dans l'applica-
tion de nos principes, je réclame hautement la liberté pour
ceux qui me redressent en me contredisant par leurs paroles
ou me stimulent en m'opposant leurs entreprises, c'est-à-dire
pour les congréganistes. La liberté n'est que cela ».
216 DEUXIÈME PARTIE — LA CRISE POLITIQUE
ranto, le sabotage ou Tarbitrage international, — et
préparons-nous, dans le silence, pour la tâche for-
midable de demain.
La première sera de défendre la Patrie, livrée au-
tant par rimpéritie que par la trahison. « Il man-
quait à Vercingétorix ce qui est la condition du suc-
cès dans les grandes guerres; il lui manquait de
commander à une nation sans partis. Les divisions
qui existent dans une société se reproduisent tou-
jours de quelque façon dans les armées. Elles se
traduisent dans l'âme de chaque soldat par Findé-
cision, le doute, la défiance, tout ce qui paralyse le
courage et le rend inutile » (1).
On fait quelque tapage au sujet des doctrines an-
timilitaristes. On poursuit leurs adeptes et on les
emprisonne. Ce sont là des raisons que peuvent
entendre des révolutionnaires.
Ce serait bien, si nos gouvernants, cependant
qu'ils nous lancent contre les antimilitaristes théo-
riques, ne faisaient pas de Tantimilitarisme pratique.
Ainsi ne semble-t-il pas qu'ils font figure de voleur
pourchassé qui crie lui-même : « Au voleur I » pour
donner le change?
Faut-il rappeler le désarmement honteux qui a
été décidé par la lâcheté parlementaire avec la com-
plicité tacite de la lâcheté générale ?
D'après le ministre de la Guerre, optimiste de
profession, c'est de 45,000 hommes que nous avons
(1) FusTEL DE CouLANGES. — Histoive cUs institutions poli-
tiques de Vaiicienne France,
CHAPITRE II — l'anarchie DISSOLVANTE 217
réduit notre armée. D'ores et déjà, notre armée ac-
tive est inférieure de 400,000 hommes à l'armée alle-
mande. Nous désarmons aussi sur mer par rapport
aux autres nations, puisque nous restons station-
naires, alors que l'Angleterre double, TAllemagne
et les États-Unis triplent et le Japon quadruple leur
budget de la marine. Au reste, nous désarmons de
toutes manières, par la natalité, par Tactivité indu-
strielle, par l'audace commerciale, et surtout par le
caractère.
Les pacifistes eux-mêmes ne sauraient s'y tromper.
Nous avons parlé de désarmement honteux. Écoutez
l'éminent économiste Charles Gide (1) :
<( Ce n'est point pour donner la paix au monde,
mais seulement pour donner satisfaction à des élec-
teurs que le service militaire assomme, que ce ser-
vice vient d'être réduit à deux ans — et qu'il ne
tardera pas à Tetre bientôt à un an. Il ne s'agit
point ici de l'amour de la paix, mais de Tamour de
ses aises. Les hommes se soustraient au service mi-
litaire pour les mêmes motifs que les femmes à celui
de la maternité — et encore celui-ci est-il plus pé-
rilleux que l'autre ! Et si on va réduire aussi les
périodes d'exercices de ceux qui appartiennent à la
réserve et à la territoriale, pense-t-on que ce soit
par amour de la paix? Allons donc... Il n'est pas
démontré que la majorité des Français réclamât cette
réforme, mais ce sont les députés qui l'ont offerte à
leurs électeurs comme un petit cadeau destiné à leur
(i) Dans V Émancipation,
218 DEUXIÈME PARTIE — LA CRISE POLITIQUE
faire oublier la sérieuse tape qu'ils leur avaient ad-
ministrée Tannée dernière, à pareille date ».
Cet antimilitarisme d'actes est autrement dange^
reux que les rêvasseries des pauvres bougres qu'on
claustre à Clairvaux. Après tout, ceux-ci sont de&
braves. Ils sacrifient quelque chose d'eux à ce qui
n'est pas eux-mêmes. Qu'ils reconnaissent la valeur
de la Patrie où ils sont nés, de la société dont ils
font partie, aussi que ce sont des organes vitaux de
l'Humanité, et ces farouches militants de l'utopie
deviendront les héroïques militaires de la Patrie en
danger. Ils ont beau faire les diables, nous savons
bien qu'ils ont la conscience profonde du devoir, le
ressort robuste de l'individu social, — et avec cela
rien n'est perdu.
Mais nos politiciens, et la tourbe des électeurs in-
différents !...
Charles Gide nous dit encore :
(( La Suisse, dont on ne suspectera pas le paci-
fisme, vient précisément, à l'heure où la France ré-
duisait la période d'exercice, d'augmenter celle de
ses citoyens, et cela non par une loi imposée k
contre-cœur, mais par un plébiscite. C'est que les
Suisses savent bien que ce service-là n'a pas un but
offensif, mais seulement celui de la défense de la
Patrie, et pour cela ils n'en sont pas à marchander
quelques jours de corvée à leur pays. Au reste,
peut-être les Français eussent-ils répondu aussi
vaillamment que les Suisses si on les eût interrogés,,
et, surtout, si on leur eût présenté le maintien, voire
même la prolongation des 28 et des 13 jours, comme
CHAPITRE II — l'anarchie DISSOLVANTE 219
la compensation nécessaire de la réduction du ser-
vice actif à deux ans ».
Malheureusement, notre pays est plus bas que ne
le suppose Charles Gide. Et puis, qui donc parlerait
à nos paysans un langage de bon sens et d'énergie ?
Le plus nationaliste de nos parlementaires n'assure
sa réélection que par une large distribution de me-
nues faveurs, et notamment des dispenses militaires.
Marix n'est qu'un organe créé par une des fonctions
parlementaires. La diminution de la France est un
des plus sûrs procédés électoraux; c'est aussi le
meilleur moyen de gouvernement.
Ainsi notre régime n'est qu'un vaste système de
dispenses du devoir, de haut en bas et de bas en
haut. On n'y connaît que des « droits ».
Ce n'est pas seulement de l'égoïsme et du scepti-
cisme. 11 y faut aussi une énorme sottise. Oh ! Tim-
bécillité instruite, pédante, oratoire, littéraire, ca-
botine de ce temps!... Ils la connaissent bien nos
maîtres — et même la leur, — et ils en jouent sans
ménagement.
Les Humbert, les Lepère, les Rochette et les Le-
moine sont légion , et les usuriers, les tripoteurs qui
sont des gogos, ce sont la plupart des électeurs. Le
truc préféré des coquins et qui réussit toujours, c'est
l'espoir fallacieux d'un lucre illégitime, malhonnête.
En l'occurrence, ce sont les faveurs dont dispose le
politicien, qui anémient la patrie, dissolvent la so-
ciété et détraquent l'État. La « poigne » de nos mi-
nistres ne nous leurre point. On voit trop qu'elle ne
s'exerce que sur les faibles. Seuls, les anarchistes
220 DEUXIÈME PARTIE — LA CRISE POLITIQUE
théoriques qui paraissent en pâtir ont à s'en félici-
ter : n'est-ce point pour faire leur besogne en grand,
en toute tranquillité, que les anarchistes pratiques
les emprisonnent ?
Les coups de fusil au Maroc ne furent non plus des
manifestations de force nationale.
Certes, il y avait là une belle tâche de civilisation
à accomplir : policer ces populations barbares, es-
clavagistes, et par là assurer définitivement la sé-
curité de nos protégés noirs de l'Afrique occidentale,
périodiquement — par les rezzous maures et maro-
cains — molestés, pillés, tués, emmenés en capti- -
vite, pour être vendus comme delà <( viande », disent
les négriers, sur les marchés d'esclaves du Maroc.
C'était aussi faire un bloc de l'Afrique française,
avec notre Algérie, notre Tunisie, notre Afrique oc-
cidentale et notre Congo, — toute la possibilité
d'une action d'humanité féconde. Déjà, le général
Lyautey, avec tout le cœur et l'intelligence qu'il y
faut, avait préparé notre pénétration civilisatrice.
Mais les hésitations louches de cette campagne,
l'incohérence des ordres supérieurs, qui semblent
toujours attendre ceux de la Bourse, pour tout dire la
puanteur d'argent sale et de flibuste qui s'est dégagée
de toute celte aff'aire ne laisse point d'inquiéter le
vrai patriotisme.
Déshonorer l'armée dans des aventures de Bourse
est aussi d'une terrible tactique antimilitariste.
On désespère. Car ce n'est pas seulement devant
l'étranger menaçant qu'on désarme, c'est aussi de-
vant l'avenir, notre propre avenir, quand, l'âme
CHAPITRE II — l'anarchie DISSOLVANTE 221
française se reprenant, il s'agira de reconstituer la
société.
L'armée n'est pas qu'une force guerrière et poli-
cière, c'est aussi une force morale. Et aussi bien^
c'est comme force morale que nos politiciens la
redoutent el la haïssent.
Ils Taffaiblissent donc, tant qu'ils peuvent, après
l'avoir énervée, en attendant qu'ils puissent la dis-
soudre, comme ils font de toutes les grandes forces
organiques, que ce soient la famille, la religion, l'as-
sociation libre ou l'enseignement libre qui, étant des
forces, échappent à l'exploitation et à la tyrannie
des politiciens.
Ils diront bien, et avec quelle éloquence : Répu-
blique, Patrie, liberté, démocratie; mais leur destin
est de nier la Ptépublique, de ruiner la Patrie, de
juguler la liberté et d'abrutir la démocratie.
Dans tous les scandales qui composeront la chro-
nique de notre troisième République, la police et la
magistrature ont une attitude équivoque. Ainsi, dans
Paffaire Steinheil, elles eurent avant tout la volonté
de ne rien savoir et le souci de chercher à égarer
l'opinion publique. Pourquoi?
Est-ce seulement parce que la police, beaucoup
trop occupée à régler les affaires de cœur et d'argent
de nos maîtres de la politique, de la presse, et des
maîtres de nos maîtres de la finance, n'a pas le
temps de pourchasser les malfaiteurs? Est-ce seule-
ment, comme on voudrait bien nous le faire accroire,
en sacrifiant au besoin quelque Baïhaut de la magis-
trature, qu'un juge d'instruction trop régence ou
222 DEUXIÈME PARTIE — LA CRISE POLITIQUE
trop sensible s'est laissé aller à des faiblesses d(
galanterie? Non pas. Avec des précautions inusitées
une pudeur qu'on ne leur soupçonnait point, le
journaux ont dû prononcer un nom : Félix Faure. ji
Qu'est-ce à dire ? Secret d'État? Allons donc ! Lod'
ébats erotiques d'un vieux beau, fût-il président d(
la République, n'ont pas cette importance, — et lee !
Français n'en sont plus à s'indigner pour si peu. L(|
commerce décoratif d\in Grévy, la complaisance!,
panamiste d'un Loubet, le cynique népotisme d'uri'j
Fallières sont autrement graves.
D'ailleurs, les intérêts supérieurs de l'État ne trou^
blent point le sommeil de nos dirigeants, spirituels.j
temporels et occultes. Pour avoir dix lecteurs dei
plus que les confrères, pour assurer sa réélection,!
pour réussir un coup de Bourse, quel est le journal,
l'homme politique ou le financier qui hésiterait m
divulguer les plus graves secrets d'État ?
Et puis, peut-il y avoir des secrets d'État, à tout le
moins pour ceux qui ont intérêt à les connaître, avec
un pouvoir politique acéphale, o\x tout passe, où
personne n'est responsable, où la corruption et la
trahison sont partout?...
Dans la plaidoirie qu'il a prononcée pour M. Charles
Humbert contre le Matin, M. Labori, évidemment
bien informé, a pu dire : « A l'heure actuelle, —
nous le savons bien par un article paru dans un
journal, — les circulaires les plus confidentielles du
ministère de la Guerre et du sous-secrétaire d'État,
il (M. Charles Humbert) les a en même temps que le
ministre, parce qu'en fait des camarades lui appor-
CHAPITRE II — l'anarchie DISSOLVANTE 223
tent ces documents et qu'il les reçoit. Il faut ajouter
qu'avant de publier pareilles pièces, il se rend au
cabinet du ministre et ne les publie qu'après Ten
avoir prévenu... »
A propos de Félix Faure, on nous a servi encore
le cliché de la distinction entre la vie privée et la vie
publique. 11 convient d'en dénoncer Thypocrisie. La
vie privée, c'est la source de la vie publique, — et
quand celle-là est putride, celle-ci ne saurait être
pure.
Des hontes de nos dirigeants, on prétend faire des
secrets d'État. Nous opposerons donc la grande
maxime positiviste, qui doit s'appliquer plus encore
à la vie privée qu'à la vie publique : Vivre au grand
jour,
La presse a ses raisons d'être discrète. C'est pour-
quoi, avec son concours, bien des scandales ont été
étouffés. Étouffera-t-on encore celui-ci? Peut-être.
Mais ce sera difficile, — et la prochaine fois plus
difficile encore.
C'est que la presse, liée toujours plus étroitement
à la finance internationale, prend une telle puissance
qu'elle se subordonne de moins en moins au pou-
voir politique. Les journaux qui brassent des mil-
lions se désintéressent des fonds secrets et des piè-
tres faveurs gouvernementales. Ils les abandonnent
volontiers aux chiens maigres. C'est la presse, main-
tenant, qui subventionne les parlementaires. Ainsi,
elle tend à exercer le pouvoir elle-même, pour elle-
même, y compris le judiciaire.
Mais ce déplacement ne s'effectue pas sans frotte-
224 DEUXIÈME PARTIE — LA CRISE POLITIQUE
ment, d'autant plus que les journaux, visant chacun
au monopole ou défendant leur propre existence,
n*ont pas encore établi entre eux cette entente et
cette solidarité qui ont fait la force de la bande poli--
ticienne. C'est par là que se peut produire la fissure.
En tout cas, c'est grâce à cette situation nouvelle
d\me plus grande indépendance des journaux à
regard de la politique, et aussi à Tantagonisme de
ces journaux entre eux, que nous avons pu voir se
projeter quelque lueur sur ce sombre drame de rim-
passe Ronsin, les tripotages de la marine et les des-
sous de Tagence Marix.
Pour ne pas parler de la police, qui n'a besoi»
que de vigilance servie par de la poigne, qui n'est
qu'un instrument, constatons que la magistrature
perd encore de ce qui peut lui rester de prestige-
Contre la criminalité de sang, de plus en plus
inquiétante, on a réclamé le rétablissement de la
peine de mort. Cette magistrature de forfaiture, mé-
prisée, est-elle qualifiée pour prononcer des peines,
et surtout la terrible peine capitale ? Est-ce que ces
juges tarés, qu'on a vus intriguer chez les Humbert
et roucouler dans le louche salon des Steinheil,
ont la dignité qui convient pour être des justiciers?
Quelle garantie nous offrent-ils ! Que valent leurs
arrêts, si nous pouvons soupçonner qu'ils sont com-
mandés et payés? Que valent les condamnations
qu'ils prononcent si, en face d'eux, les pires criminels
paraissent moins dangereux pour l'ordre social et
moins vils ?
Tout est détraqué, tout est sali... Pour que Técha-
CHAPITRE II — l'anarchie DISSOLVANTE 225
faud ait une signification, p9ur qu'il soit efficace, il
faut qu'il conserve sa tragique majesté. Il faut que
les mains qui y poussent lé criminel, pour la sauve-
garde sociale, soient propres ; il faut que la robe
rouge soit intacte...
L'affaire Steinheil est la marque du régime. Elle
en a remué toutes les saletés.
Il y a le mari décoré de la Légion d'honneur pour
les « services exceptionnels » de sa femme, laquelle
sait aussi — avec les mêmes procédés sans doute —
faire acheter par l'État les piteux barbouillages de
ce lamentable sous-Meissonier. On avoua six de ces
achats. On aimerait à connaître les commensaux de
l'impasse Ronsin, ou les passagers du canapé du
Vert-Logis qui ont fait payer ainsi par l'État leurs
petites émotions clandestines.
La Steinheil réunissait autour d'elle, à ses soirées,
pour sa cour, des hauts fonctionnaires, des géné-
raux, des politiciens de marque, de fringants gentils-
hommes et des bourgeois cossus. Tous ces adorateurs
savaient cette reine très accessible. Aucun de ces
dirigeants n'ignorait, ne pouvait ignorer — cela se
savait même dans le peuple — ce qu'était ce mari
décoré, ce qu'était cette mondaine, et de quelles
ignominies s'alimentait leur luxe. Et c'est précisé-
ment parce qu'ils en étaient instruits qu'ils met-
taient aux pieds de cette fille leur or, celui de leur
famille, leur influence, et le reste. Les uns espé-
raient, les autres étaient reconnaissants. C'est l'igno-
minie de ce ménage très parisien qui attirait ces
grands personnages.
15
226 DEUXIÈME PARTIE -— LA CRISE POLITIQUE
Voilà en quelles mains est tombée la direction
sociale, qui implique de si lourds devoirs, une res-
ponsabilité écrasante, — voilà ce qu'il reste de la
direction sociale ! Certes, Tanarchie brutale — qui
ne saurait durer — vaudrait mieux que cette pourri-
ture élégante.
Mais ce n'est pas là toute la bourgeoisie. Le parle-
mentarisme électoral fait monter la lie.
Nous avons parlé de la magistrature qui n'a plus
de conscience. Il ne faudrait pas généraliser, d'après
la lie qui est montée. Dans nos provinces, il y a en-
core des magistrats honnêtes, dignes, pleins de leur
mission sociale. Ils occupent leurs loisirs à complé-
ter une collection entomologique, à traduire Horace,
à construire une inoffensive utopie, ou à quelque
autre jeu innocent. Mais ceux-là restent juges sup-
pléants. Ils sont au comble de leurs vœux, d'ailleurs,
quand l'humble ruban violet des courtiers électo-
raux vient honorer (croient-ils naïvement) leur bou-
tonnière.
Dans toutes les classes, en France, il y a encore
de la probité et de la santé, et la bourgeoisie en re-
présente sa bonne part. Et c'est ce qui nous a sauvés
jusqu'ici. Cela nous vient de notre sang, de notre
sol, de notre ciel, de nos morts, de notre histoire...
Malheureusement, la bourgeoisie, nous entendons
cette partie active qui n'est pas encore viciée, ou qui
ne l'est que superficiellement, parfois par snobisme,
se caractérise par sa timidité, voire sa pusillanimité,
un goût excessif pour la tranquillité, — qui est le
plus sûr moyen de ne l'avoir jamais, — une préoc-
CHAPITRE II — l'anarchie DISSOLVANTE 227
cupation quasi-morbide de sa sécurité, une vanité
un peu sotte, pour tout dire par son aveuglement et
son égoïsme.
Si elle s'inquiète, ce n'est point des exactions, des
turpitudes d'en haut, mais des clameurs d'en bas.
Elle s'exaspère d'une grève qui dérange ses habi-
tudes : la concussion, la trahison, le pillage des
gouvernants, dont elle ne ressent pas immédiate-
ment et personnellement les effets, la laissent indif-
férente. Que les gouvernants montrent quelque éner-
gie à lancer les soldats sur les grévistes, elle leur
passe la désorganisation et la ruine du pays. N'est-
ce pas ainsi qu'on sauve la société pour une se-
maine ?
Le prolétariat est aussi aveugle. Ne se trouvant en
contact qu'avec la bourgeoisie active, utile, en ma-
jeure partie intègre et saine, c'est surtout celle-ci
qu'il attaque.
Il y a là un grave malentendu.
Les hauts personnages du régime qui fait monter
la lie ne représentent pas plus la vieille bourgeoisie
française que les blêmes apaches nocturnes ne figu-
rent le robuste et franc prolétariat.
L'action de classe a un sens : c'est de la division
du travail, et donc du concours. La lutte de classe
n'en a pas.
Si, pour débarrasser le pays de tous les parasi-
tismes qui le rongent, un coup de violence s'impose
quelque jour prochain, cela même ne sera pas de la
lutte de classe. La cohue de profiteurs, de jouisseurs^
d'aigrefins que le suffrage universel a fait surgir des
228 DEUXIÈME PARTIE — LA CRISE POLITIQUE
bas-fonds bourbeux de toutes les catégories sociales,
cela ne constitue pas une classe. C'est tout au plus
une bande. La balayer, fût-ce rudement, ce ne sera
qu'une opération de voirie.
Ni le prolétariat n'a intérêt à s'opposer irréducti-
blement à la bourgeoisie, ni celle-ci à affamer, à
désespérer le prolétariat. Ce sont deux classes qui
travaillent. Elles coopèrent, elles doivent s'en-
tendre.
Et d'abord pour procéder à l'opération de voirie
dont tant de symptômes manifestent l'urgence.
CHAPITRE III
Le Parlementarisme
La démocratie a des conséquences inattendues.
Avant de proclamer en fanfare la souveraineté po-
pulaire et la res piiblica, on n'avait jamais tant gou-
verné contre la volonté profonde des masses et les
intérêts vitaux de la nation.
Sous nos anciens rois, tous les Français étaient
monarchistes; sous cette République, hormis les
clients, sportulaires et tenanciers qui défendent leur
os, tout le monde est peu ou prou de l'opposition.
Actuellement, le parlementarisme, aggravé du
suffrage universel, n'a plus que l'adhésion timide de
quelques rétrogrades. Encore, ne pouvant contester
CHAPITRE III — LE PARLEMENTARISME 229
la corruption et l'anarchie présentes, conviennent-
ils qu'il y a « crise ».
La belle trouvaille ! En 1882, dans la Revue des
Deux-Mondes, Emile de Laveleye dénonçait cette
crise du parlementarisme, et Leverdays avait déjà
publié sa belle critique des « assemblées parlantes»,
et Proudhon, trente ans plus tôt, avait diagnostiqué
la « pourriture d'assemblée ».
Est-ce que toute maladie n'est pas une crise? La
crise dont on fait quelque bruit aujourd'hui est inhé-
rente au parlementarisme même. Elle s'est déclarée
à sa première manifestation, elle s'est développée avec
lui. Le suffrage universel en est le paroxysme mortel.
Tout État parlementaire est en décomposition.
L'Angleterre elle-même, malgré ses dispositions re-
marquables pour atténuer et circonscrire le mal, n'y
échappe point. Dernièrement, dans la Revue hebdo-
madaire, M. É. Aynard notait que la crise du parle-
mentarisme était générale et s'étendait jusqu'en An-
gleterre.
C'est là une indication pour ceux qui cherchent à
perfectionner la peste, nous voulons dire réformer le
parlementarisme. Il en est même, comme M. Four-
nière, qui ne trouvent rien de mieux, pour nous
guérir définitivement, sans doute, que de généraliser
l'infection. D'autres, comme M. Charles Benoist, nous
présentent un parlementarisme ingénieusement « li-
mité », M. Ilynard dit « mitigé ».
Nous en sommes à la phase où il semble au patient
épuisé que son mal le soutient et qu'il ne peut plus
vivre sans la fièvre qui le mine. Aucun républicain
230 DEUXIÈME PARTIE — LA CRISE POLITIQUE
n'ose vouloir la guérison complète. Il serait superflu
crexaminer ici toutes ces mitigations : diminution
du nombre des députés, non-rééligibilité immédiate
avec prolongation de la durée du mandat ou inamo- ''
vibilité, courte période de session annuelle, repré-
sentation proportionnelle au scrutin de liste, profes-
sionnelle, tirage au sort, etc.. Retenons seulement
cette remarque faite au sujet d'un parlementarisme
extrêmement mitigé par M. Aynard lui-même : « On
lit dans les souvenirs du comte de Montalivet qu'une
brouille était survenue entre M. Duvergier de Hau-
ranne et lui à propos d'une nomination dans le dé-
partement qu'ils représentaient. Et c'était entre deux
parlementaires illustres que s'établissait une sem-
blable querelle ».
Il n'y a pas de système ni de tempérament qui
puissent faire que le principe même du choix des
supérieurs par les inférieurs ne soit foncièrement
absurde, et que ses conséquences ne soient néces-
sairement anarchiques.
Un gouvernement, c'est la réaction ordonnée de
Tensemble sur les parties ; le parlementarisme, c'est
la réaction désordonnée des parties sur Tensemble;
un gouvernement parlementaire est un non-sens.
Nous avons dit : « Une dictature se redresse, un
parlement ne peut que s'enfoncer toujours plus dans
la démagogie ». Le parlementarisme s'enfonce tou-
jours plus dans la démagogie dissolvante, parce que
c'est la loi de la maladie, du déséquilibre biolo-
gique ou sociologique, de gagner sur un organisme
qu'elle débilite et affaiblit toujours plus.
CHAPITRE III — LE PARLEMENTARISME 231
Une dictature se redresse à luser, parce qu'elle a
de la continuité, de la force et de la souplesse, c'est-
à-dire de la santé, et parce que c'est la nature d'un
organisme vigoureux et sain de réagir immédiate-
ment contre les mouvements divergents qui rom-
praient son équilibre ou Pépuiseraient.
Et cela est rigoureusement vrai pour le meilleur
parlementarisme, c'est-à-dire le moindre, comme
pour la pire des dictatures.
Le régime parlementaire est un mythe. Dès qu'il
essaye de se réaliser vraiment, il dévoie ou il se dé-
ment. Au reste, il ne dure tant que parce qu'il se
résout toujours en quelque sournoise dictature. Sans
remonter plus haut, nous avons eu celle de Combes,
nous avons eu celle de Clemenceau, — une dictature
subalterne, sans responsabilité, sans unité, sans con-
tinuité, et pour le compte, non de la nation, mais
d'une maffia de financiers, de politiciens et de jour-
nalistes.
Institué pour surveiller et restreindre les dépenses
du pouvoir, le parlement est devenu une machine
sans frein possible de gaspillage et de ruine. On est
engagé dans la pente rapide de la surenchère et du
pillage, et jusqu'à la catastrophe.
Non plus que la force, ce n'est pas l'adhésion libre
qui soutient le parlementarisme ; mais la corruption,
— une corruption à répercussions infinies.
Le plus sûr appui de notre République, ce sont
les 950,000 fonctionnaires et les 500,000 assistés
qu'elle entretient, puis ce sont les 2 millions d'élec-
teurs postulants ou qui se contentent de sportules
232 DEUXIÈME PARTIE — LA CRISE POLITIQUE
d'occasions. Trois millions de clients, c'est plus qu'îî !
n'en faut pour constituer une majorité ministérielle
comme il n'y en a jamais eu, yexer dix millions de!
catholiques, exploiter huit millions de prolétaires, et
livrer délibérément à l'étranger un pay3 de 39 mil-
lions d'habitants.
La corruption électorale ne se dissimule plus, la
tyrannie politicienne n'a plus de limite.
Voici ce que rapporte M. Henry Leyret, dans son
livre La politique et les politiciens :
« ...Et je sais pire. Le ministre de la guerre ac-
corde des allocations à d'anciens soldats. Combat-
tants vieillis, serviteurs mutilés, la plupart de ces
pensionnés spéciaux n'ont pas d'autre ressource. Ils
attendent la mort sur une langue de terre en se nour-
rissant de ce charitable morceau de pain. Nous en
connaissions qui achevaient ainsi leur vie dans des :
communes voisines. Ils étaient républicains, mais
d'un modérantisme qui déplaisait à certains édiles.
Ceux-ci les dénoncèrent à la préfecture comme en-
nemis du gouvernement. Un jour, les malheureux
apprirent avec stupeur que leur secours annuel ve-
nait d'être supprimé. C'était la misère brutale : ils
se pendirent. — Le scandale fut étouffé ».
L'odieux système des fiches fonctionne en grand.
Cette tyrannie basse n'a pour moyen que le mouchar-
dage général. M. Henry Leyret s'étant plaint à son
député que, dans sa commune, le commissaire cen-
tral eût reçu d'un coup plus de 2,000 fiches à rem-
plir, u soit la moitié du nombre des électeurs du
canton », ce député lui répondit que tous les mem-
CHAPITRE III
LE PARLEMENTARISME
23a
bres du Parlement, même ceux de la majorité^
avaient la leur, et il lui conta cette anecdote, « d'une
authenticité absolue » :
(( Il était une fois un nouveau ministre de l'Intérieur
qui, sitôt installé place Beauvau, manda par devers
lui le Directeur de la Sûreté générale et lui tint ce
langage : a En fait de police, monsieur, je n'en com-
prends qu'une : « la police à la Fouché ». Si vous la
comprenez comme moi, vous êtes mon homme ; si-
non, bonsoir ! Je vous donne quinze jours pour me
mettre à même de juger vos talents ». Or, les quinze
jours s'écoulèrent, et beaucoup d'autres après : le
ministre et le policier s'étaient compris... »
Les vieux parlementaires se lamentent. Ils sont
pour une honnête corruption, pour la modération
de la démagogie électorale, — pour la chimère des
chimères.
Dans son rapport parlementaire sur la représenta-
tion proportionnelle, M. Etienne Flandin écrit :
« Si nous nous reportons aux consultations du suf-
frage universel qui ont eu lieu depuis la promulga-
tion de la Constitution du 25 février 1875, voici ce
que l'on constate :
Voix
Voix
obtenues par les élus
non représentéesr
1876 4.458.584
5.422 283
1877. .
. 5.059.106
5.048.551
1881. .
. 4.567.052
5. 600.000
1885. .
. 4.042.964
6. 000. 000
1889. .
. . 4.526.086
5. 800.000
1893. .
. 4.513.511
5.930.000
1898. .
. 4.906.000
5.633.000
1902. .
. 5.159.000
5.818.000-
1906. .
. 5.209.606
6.383.000
234 DEUXIÈME PARTIE — LA CRISE POLITIQUE jj
« Ainsi, sauf pour les élections qui ont eu lieu au"'
lendemain du 16 mai 1877, à chaque consultation
du suffrage universel, le nombre des voix non repré-
sentées dépasse sensiblement le chiffre des voix ob- 1
tenues par les élus. Pour Tensemble des élections!
qui ont eu lieu de 1876 à 1906, la moyenne des voix
représentées est de 45 pour cent un dixième ». |
Il y a quelque dix ans, dans la Coopération desl
Idées^ nous avions fait la même constatation. Peuj
après, M. Francis Delaisi Pavait faite aussi : « On i
peut résumer ainsi la situation, disait-il : en France, I
sur 100 électeurs, 20 s'abstiennent, 21 opposants sont-|
éliminés par l'élection, 21 autres voient leurs repré-
sentants mis en minorité à la Chambre, 38 consti-
tuent le peuple souverain ».
En réalité, en comprenant toute la populations
française, d'après nos calculs qui portent sur les élec-
tions de 1898, c'est seulement 6 0/0. Voilà le suf-
frage universel, tout ce qu'il peut être ! C'est à un
faux principe qui ne peut s'appliquer qu'on sacrifie
l'ordre, la force, la liberté, — la vie nationale. On
nous a dénié d'être républicain, parce que nous
(( exécrons le suffrage universe-1 ». Laissons M. Ay-
nard répondre : « Le suffrage universel nous est
arrivé comme un cyclone; à part un légitimiste,
l'abbé de Genoude, personne ne le réclamait à la
veille de 1848 ».
On identifie aussi le parlementarisme à la démo-
cratie. Rien de plus faux : le nombre est démago-
gique, la raison est anarchique. Si donc la démo-
cratie est « quantité », comme le veulent les uns ; si
CHAPITRE ÏII — LE PARLEMENTARISME 235
lellen'a d'autre loi que la raison, comme le pensent
les autres, elle n'est et ne sera jamais qu'une déma-
gogie anarchique. Depuis Auguste Comte, cela n'est
plus à démontrer. Il n'y a, d'ailleurs, qu'à sortir des
chaires ou des bibliothèques pour voir où nous mè-
nent aujourd'hui la superstition du nombre, l'ido-
lâtrie de la raison, et aussi l'insidieuse complicité de
la conscience.
Mais la démocratie est autre chose que la Bête de
néant, issue de l'accouplement monstrueux de deux
négations, théorique et pratique : la critique méta-
physique du dix-huitième siècle et la destruction ré-
volationnaire. Elle lui est antérieure, puisqu'elle est
de toutes les civilisations blanches.
La démocratie n'est pas une négation pure. Elle
est d'abord un fait. Et comme c'est un fait qui se
maintient, qui s'affirme, qui perdure, on peut dire
qu'il est nécessaire.
L'idée que la démocratie invoque pour s'expliquer
ou se justifier n'est qu'une manière de mimétisme
sociologique. Elle prend la couleur du temps. Aux
époques troublées,, elle affecte la démagogie. Au
dix-neuvième siècle, la « raison » n'a plus de li-
sière, toutes les utopies éclosent, et la démocratie
revendique le suffrage universel et la souveraineté
populaire. Il semble qu'elle les a toujours revendi-
qués, au point qu'on la confond avec.
Essayons de la dégager.
Voici qui y réussit du premier coup, si nous ne
nous trompons : la démocratie est un mouvement
d'intégration sociale.
236 DEUXIÈME PARTIE — LA CRISE POLITIQUE
En effet, Teffort tumultueux, incohérent ou systé-i
matique, pacifique ou violent, du prolétariat pouri|
s'incorporer à la société est un phénomène d'inté-
gration.
La démocratie est donc un mouvement pour réa-
liser l'ordre en organisant. Le moyen âge fut la pluSj
parfaite démocratie que nous connaissions.
Ce ne sont pas des nombres morts que la société!
tend à intégrer, ce sont des forces vivantes. La dé-
mocratie est donc « qualité ». Elle est le maximum!
de forces intégrées et organisées avec le minimum
de pertes et de déchet. Pourquoi ne veut-on pas
que la démocratie tienne compte des valeurs? Si
elle paraît s'appuyer sur la masse^ c'est que la mino-
rité aristocratique, qui se compose souvent de va-^
leurs épuisées ou périmées, s'oppose à Tintégratiani
sociale des forces jeunes.
En résumé, l'aspiration démocratique, c'est la vo-
lonté, claire ou obscure, des forces inemployées de
s'incorporer à la société ; la réalisation démocrati-|
que, c'est la répartition et l'équilibre de ces forces*'
agissantes.
Dans une démocratie organique, comme en GrècCy^
où elle se fondait pourtant sur l'esclavage, commej
au moyen âge, oii elle s'abritait derrière le donjoiwj
seigneurial, où elle s'exaltait dans les cathédrales, ce
n'est pas le nombre amorphe qui gouverne, non plus,
que de vagues abstractions, comme la « raison » oîh|
la « conscience » ; mais des forces positives. |
C'est d'un puéril matérialisme d'imaginer que la»
démocratie doi4; être le gouvernement du plus grand
CHAPITRE III — LE PARLEMENTARISME 237
tiombre. Si loin qu'on aille dans la sottise du suf-
frage universel, on n'aboutit pas à la démocratie
mais à une ploutocratie plus ou moins dissimulée.
Le moyen de la démocratie, ce n'est pas Tarithmé-
tique électorale, mais la revision des valeurs sociales
pour un meilleur emploi de toutes les forces utilisa-
ï)les. La vraie démocratie aboutit à la sociocratie.
Nous n'irons pas jusqu'à dire que toutes nos lois,
depuis quelques années, paraissent avoir été élabo-
rées par des sauvages ou des fous. C'est là matière à
'discussion. D'ailleurs, il en est quelques-unes qui se-
raient sages et bienfaisantes s'il y avait un gouver-
nement pour les appliquer dans un esprit social.
Omnipotents, il est entendu que nos députés sont,
en outre, omniscients. Passons. Nous nous en tenons
à la quantité. La légifération à outrance est une
autre forme de la surenchère démagogique, — celle
qu'on pourrait qualifier d'idéaliste. Ce n'est pas la
moins néfaste.
Voici, par exemple, Timpôt sur le revenu, destiné
surtout à faire oublier le fameux milliard des congré-
gations, et ce n'est qu'un bluff nouveau. L'impôt
ne peut être payé que par le travail. Ce que les po-
liticiens apprécient dans cet impôt, c'est d'abord, en
compliquant les répercussions, qu'il paraît favoriser
les travailleurs et ensuite, surtout, qu'il est indéfi-
niment extensible. Ainsi, leur puissance destructive
et le pillage n'ont plus d'autre limite que la ruine
complète du pays. Le gouvernement parlementaire
ne se maintient que par la corruption. C'est en ce
sens que l'impôt sur le revenu est une victoire radi-
238 DEUXIÈME PARTIE — LA CRISE POLITIQUE
cale-socialisle, c'est-à-dire un désastre pour h
France.
A mesure que croît son impuissance et que s'exas
père son incohérence, le gouvernement parlemen
taire tend à concentrer et comprimer toute la vii
politique et sociale de la nation dans les bureaux^
Tout va à l'administration publique, cependan
qu'on la désorganise par un scandaleux favoritismi
auquel répond la révolte des syndicats de fonction^
naires. Jusqu'ici, notre administration, malgré se;
vices, était bien l'armature de l'édifice. Devant lî
farandole politicienne, elle était ce qui dure, la tra
dition, l'autorité, l'ordre, sinon l'initiative, la sou
plesse et l'activité. Mais on lui demande trop alor
qu'on la désagrège. Cette armature robuste, on la scie
on la lime de toutes parts, tous les saboteurs s';
acharnent; tout fléchit, et l'on ne cesse, néanmoins
de surélever, d'alourdir la bâtisse qu'il lui faut sup
porter.
Voici où nous en sommes, nous dit M. Poin'.
caré :
<( De plus en plus, les députés s'arrogent le droi
de commander aux administrations, de placer leur
favoris et leurs parents, de peupler les bureaux d<
leurs créatures. De plus en plus, les ministres preni^
nent l'habitude d'examiner les questions du seu
point de vue qu'ils présument devoir plaire à leui,
majorité. Les meilleurs, harcelés par les membrei'
du Parlement, s'ingénient à éviter les affaires. Gha
cun d'eux se renferme dans son département minis
tériel avec le désir de se ménager quelques succèf
CHAPITRE III — LE PARLEMENTARISME 239
le tribune, de gagner, au besoin, par des conces-
jions fâcheuses^ les sympathies de ses subordonnés,
l'échapper aussi longtemps que possible aux diffi-
mités et de les mettre en réserve pour son succes-
seur. L'idée de gouvernement qui implique Tesprit
ie solidarité, le sens de la tradition, le courage des
responsabilités, s'obscurcit insensiblement ».
Il n'y a plus aucune division de travail, puisqu'il
l'y a plus d'organisation. Tout est confondu.
Écoutons M. Aynard : « On devine facilement
juel doit être, en ces conditions, la qualité du travail
parlementaire. Elle va en s'abaissant, comme les
iiommes qui s'y livrent. La valeur des lois présentées
lie ressent de l'exclusion des minorités dans leur
^réparation. Mais, au fur et à mesure qu'on travaille
noins bien, l'usine législative déverse plus de pro-
iuits de façade ou de parade; plus de deux mille
3rojets ou propositions de lois sont déposés sur le
Dureau de la Chambre dans chaque législature. La
plupart de ces projets, heureusement, ne peuvent
irriver jusqu'à la discussion publique et au vote ;
quelques lois utiles restent en route, à cause de Ten-
^ombrement. Voilà, par exemple, trois législatures,
)'est-à-dire douze ans qui se sont écoulés, sans qu'on
iiit pu faire passer la loi, extrêmement urgente, qui
ioitédicter l'usage des nouvelles forces motrices pro-
/enant des chutes d'eau (1). Le règlement sommeille.
La formalité protectrice des deuxième et troisième
(1) Cette « négligence » est trop favorable aux intérêts de la
iaute fin^^c3 pour qu'elle ne soit pas commandée.
240 DEUXIÈME PARTIE — LA CRISE POLITIQUE
lecture est complètement tombée en désuétude. Les
ordres du jour sont changés par de constants caprices ;
il arrive que des lois importantes sont votées par
surprise, sans discussion^ ou bâclées. Les motions ou
résolutions, qu'on écartait autrefois, encombrent les
séances. Des votes irréguliers et suspects vont jus-
qu'à changer la majorité... La Chambre ne s'inté-
resse qu'au côté théâtral des débats, c'est-à-dire aux
interpellations et aux luttes pour la vie des ministres
périssables... C'est un curieux spectacle que de voirj
les députés se disperser comme une volée d'oiseaux
lorsque, après une interpellation, on aborde les choses^
sérieuses. La discussion de la loi sur les retraites)
ouvrières, qui provoque tant d'amour étalé, a été
suivie par une moyenne de vingt-cinq députés. On'
remarque la même nonchalance dans le travail plus
important qui se fait dans les commissions. Il est.
bien rare qu'une commission réunisse d'une manière
constante le quart de ses membres ».
Qui s'attribue des fonctions qui ne lui conviennent
pas, néglige nécessairement celles qui lui sont pro-
pres. Ainsi, le parlementarisme est un creuset de
dissolution, il crée le chaos au centre du vide. Tout
ce qui était la France est dans le chaos central. Au
delà, bientôt, il n'y aura plus rien, — sinon des
électeurs et des contribuables (1).
(1) Dans son Cours d'économie politique^ Charles Gide écrit:
(( Il y a soixante ans (en 1846), la population urbaine représen-
tait un peu moins du quart de la population de la France
(24,40 0/0). En 1876, elle en représentait beaucoup plus du tiers
CHAPITRE III — LE PARLEMENTARISME 24i
Dans ce chaos, il y a à prendre. Plus il grossit,
plus s'avive la guerre civile des partis pour la con-
quête du pouvoir, — et c'est par des procédéSvde
violences, de tricheries et de corruption qu'on vainc.
On a rapporté ce mot d'Ernest Picard, en 1873 : « Il
est impossible de supprimer le suffrage universel,
difficile de le mutiler, on pourra l'escamoter ».
On escamote. La corruption y aide. Elle est par-
tout : à la base et au faîte. Elle s'impose. M. E.
Théry a calculé que chaque élection législative coûte
en moyenne 25 millions de francs, ce qui fait pour
chaque circonscription 40,000 francs. Or le député
ne touchait hier, pour toute la durée de son mandat,
que 36,000 francs. Il en touche maintenant 60,000,
il est vrai ; mais, dès lors, les compétitions vont être
de plus en plus nombreuses, plus ardentes, et donc
les dépenses plus fortes.
Le pouvoir n'est plus qu'un moyen d'exploitation
intensive pour le parti qui triomphe, — et ce n'est
pas celui qui a de moindres appétits à satisfaire, ni
le plus scrupuleux.
A chaque renouvellement, il est constant que le
niveau intellectuel et moral des élus baisse. Il n'en
saurait être autrement, la surenchère qu'il faut oser
pour se faire élire, l'habileté à piper les voix, les
procédés à truquer les urnes, sont la mesure de la
fourberie, sinon de l'ignorance et de la sottise.
(39,10 0/0) : bientôt ce sera la moitié. En d'autres termes, la
population urbaine a augmenté depuis un demi-siècle de plus
de 60 0/0. Et la France est un des pays qui comptent le moins
^e grandes villes ».
16
242 DEUXIÈME PARTIE — LA GlUSE POLITIQUE
M. Aynard le reconnaît avec sa coiitamière modé-
ration : « Au fur et à mesure que la Chambre se re-
crute davantage sous Tinfluence prépondérante de
la candidature officielle, la qualité et la capacité la-
borieuse de ses membres semblent se réduire. L'in^
discret qui voudrait s'en assurer n'aurait qu'à dres-
ser la liste des nouveaux venus pendant les quatre
dernières législatures et comparer avec la période
de 1871 à 1889 inclusivement. Ce n'est peut-être
qu'une malheureuse coïncidence, mais il n'apparaî-
tra pas excessif de penser qu'une pratique électorale
oppressive de l'opinion, qui s'aggrave en durant,
n'est pas faite pour faire surgir les citoyens les plus
dignes de représenter leur pays. Il existe encore
dans les Chambres une réserve suffisante d'hommes
de talent, d'autant plus dignes d'être remarqués
que les questions à débattre, devenant de plus en
plus nombreuses, exigent des connaissances plus
étendues qu'autrefois. Mais il est visible que cette
réserve va en s'épuisant ».
PouP'fournir les assemblées nationales, départe-
mentales ou locales, les comités qui les régentent,
pour donner quelque apparence à cette anarchie tu-
multueuse qui favorise le pillage, pour organiser les
razzias, il s*est formé une classe de 75 à 100,000 po-
liticiens violents, loquaces, débrouillards, parfois
intelligents et cultivés, mais dépourvus de préjugés
embarrassants. Cette espèce se multiplie à mesure
que la fameuse assiette au beurre s'élargit. Soyons
assurés que l'augmentation de l'indemnité parle-j|
mentaire ne fera qu'exciter les convoitises des agentsjl
CHAPITRE III — LE. PARLEMENTARISME 243
électoraux. La moralité électorale y perdra encore,
s'il lui reste à perdre, — et les élus n'y gagneront
rien, au contraire.
A côté du politicien, il y a le journaliste, non
moins destructeur de tout ce qui vaut d'être main-
tenu. Sans doute, dans un ordre de choses normal,
le journal sera un des meilleurs moyens de direction
spirituelle. Avec le parlementarisme que manie dans
les coulisses la ploutocratie anonyme, il n'a d'autres
fonctions que d'abrutir et de pourrir. L'imbécillité,
la lâcheté et le vice sont ce qu'il y a de plus facile
à exploiter. « Si l'on se représente tout un peuple
s'occupant de politique depuis le premier jusqu'au
dernier, dit Fustel de Coulanges, si l'on calcule le
trouble qu'elle apporte dans chaque vie, on ne peut
manquer de se dire que cette sorte de maladie est la
plus dangereuse et la plus funeste qui puisse s'a-
battre sur un peuple et qu'en un mot il n'y eut ja-
mais tant de despotisme au monde qui pût faire
autant de mal ».
Le parlementarisme a été imaginé pour contenir
les prodigalités du pouvoir : il les provoque. Il de-
vait limiter la prépotence gouvernementale, per-
mettre une participation plus effective de tous les ci-
toyens à la vie politique, économique et sociale : en
fait, il n'a cessé d'accroître l'accaparement étatique
et de décourager ou d'empêcher toute activité spon-
tanée. Il devait favoriser les transactions entre les
diverses aspirations, être avant tout conciliateur : il
a fondé une tyrannie anonyme, vexatoire, d'une in-
fime minorité de politiciens. Il devait être représen-
244 DEUXIÈME PARTIE — LA CRISE POLITIQUE
tatif, servir les intérêts vitaux du plus grand nom-
bre : il est la chose des avocats, des journalistes et
des médecins.
Ce n'est pas un principe vivant, puisqu'il se con-
tredit et épuise, en le détraquant, l'organisme social
qu'il pénètre comme un virus.
Citons encore, une dernière fois, M. Aynard :
« Élu par la grâce du pouvoir, le député n'est plus
qu'un agent électoral dépourvu de sa liberté poli-
tique; chargé de réaliser les promesses sans nombre
faites aux électeurs, il change la Chambre en syndi-
cat d'intérêts. Le spolia victoribiis devient la seule
sanction et la seule récompense du jeu de bascule
politique; et ainsi, le régime parlementaire, régime
qui rend un député libre de voter pour ou contre un
cabinet responsable, s'annihile de plus en plus ».
Par le gaspillage des surenchères électorales, la
curée des partis, l'incompétence de la direction, le
parlementarisme ruine la nation. Ne se maintenant
que dans le chaos et la langueur civique, il s'oppose
à la constitution des libertés positives, à la formation
des corps organiques, à toute vie sociale. Les forces
d'ordre lui sont ennemies, que ce soient l'Église,
Tarmée, la famille ou les associations. Il politicise,
il absorbe, il désagrège les activités organisées.
Bref, il est corrompu, corrupteur et anarchique. Il
dissout et il abêtit, il rançonne et il avilit. Il ne sau-
rait accomplir aucune des fonctions d'autorité : il ne
pousse ni ne contient, il ne règle ni ne redresse, il
ne fait pas concourir et converger, il ne peut subor-
donner les intérêts particuliers dont il émane à l'in-
CHAPITRE III — LE PARLEMENTARISME 245
térêt général dont il n'est pas responsable. Il ne
gouverne pas. Un gouvernement est une direction.
Or « une assemblée ne peut jamais, par elle-même,
organiser une direction ». Cet axiome de Pierre Laf-
fitte est évident. Il suffit de renoncer. De même, ce-
lui-ci : « Aucune opération ne peut s'accomplir que
sous la direction d'un organe unique ».
L'ordre est la seule possibilité du progrès. A qui
dirige, on n'a qu'à demander d'assurer l'ordre, de
garder la Patrie, de favoriser le progrès.
M. Eugène Fournière, « utilisant » Auguste Comte,
nous parle de sociocratie. Nous en sommes : c'est la
formule politique même du positivisme, il n'en est
pas de meilleure. Mais ce socialiste ingénieux l'en-
tend mal, il s'en tient à un mot heureux, puisqu'il
veut fonder cette « sociocratie » sur ce qui la nie,
sur une diffusion du parlementarisme dans tout le
corps social. Remède par trop homéopathique. Si
l'on accepte la solution positive, il se faut plier aux
conditions qu'elle comporte, celles-là mêmes qu'on
s'efforce de reconnaître ici. Or, la condition d'une
sociocratie positive, c'est l'ordre, et la condition
fondamentale de l'ordre en mouvement, c'est une
direction unique, continue, personnelle et respon-
sable, — c'est-à-dire une dictature.
Oui, une dictature, inébranlablement établie, pour
sa fonction statique propre de maintenir l'ordre ;
mais contrôlée, contenue, sanctionnée par une opi-
nion publique éclairée par les philosophes, discipli-
née par le sentiment féminin, agissante par l'énergie
prolétarienne.
Z^b DEUXIEME PARTIE — LA CRISE POLITIQUE
Oui, une dictature fortement constituée, pour sa
fonction cinématique propre de direction politique;
mais ayant pour contrepoids les libertés puissam-
ment organisées, d'après les mêmes principes orga-
niques, de toutes les grandes activités économiques,
politiques et sociales.
CHAPITRE IV
La Dictature positive
La dictature n'est pas nécessairement royale.
Néanmoins, s'il n'y avait que la République parle-
mentaire et la monarchie traditionnelle, nous serions
avec les partisans du duc d'Orléans. Qui donc, n'étant
pas de la clientèle à la curée, pourrait hésiter entre
le système qui nous donnait les Henri IV, les Sully,
les Colbert, qui ont fait la France en la glorifiant, et
le gâchis nidoreux qui produit les Wilson, les Raïhaut,
les Éliez-Évrard, les Marix, qui la ruinent en la
déshonorant?
Mais, on Toublie trop, la République n'est pas
nécessairement parlementaire (1).
(1) Dans l'Univers^ M. E. Tavernier le fit remarquer à ce
propos : (( La République romaine usa beaucoup de la dicta-
ture : 78 fois en 309 ans. Elle s'en priva pendant plus d'un
siècle ; mais Sylla et César rattrapèrent le temps perdu ».
CHAPITRE IV — LA DICTATURE POSITIVE 247
La République parlementaire est le pire des gou-
vernements pour la classe ouvrière, puisque c'est
celui de tous les parasitismes. Le travail n'est fécond
et heureux que dans Tordre. Il n'y a pas de catégorie
sociale qui, en fin de compte, ait plus à souffrir du
désordre que celle des travailleurs. Le parasitisme
éclôt dans l'anarchie, et pour prospérer il l'entre-
tient et la développe. C'est là, au fond, le moteur,
tout le mystère du mécanisme parlementaire.
Le régime républicain parlementaire ne peut sin-
cèrement favoriser les progrès du syndicalisme, puis-
que le syndicat est un groupement de forces posi-
tives, une organisation, et que les forces positives,
l'organisation, combattent et excluent le parasitisme.
Les politiciens le reconnaissent eux-mêmes quand
ils proclament que leur régime ne saurait supporter
aucun État dans l'État, ce qui veut dire, si Ton s'en-
tend, aucune action positive d'ordre contre les puis-
sances de corruption.
La grande Révolution bourgeoise, purement néga-
tive, a libéré les riches de tous leurs devoirs et retiré
aux prolétaires toutes leurs garanties. Depuis, il n'y
a plus de lien, et donc plus de société. L'or a toutes
licences, — et il en use. Le prolétaire n'a aucun re-
cours contre la plus exécrable des tyrannies. Son
bulletin de vote est une énorme mystification, puis-
qu'il ne saurait lui servir qu'à consacrer sa misère et
à l'accroître. Le prolétaire n'est une force que pour
l'organisation, car, producteur, il ne peut être qu'une
puissance d'ordre. Et voilà pourquoi la Révolution a
interdit les corporations et les coalitions ouvrières.
248 DEUXIÈME PARTIE — LA CRISE POLITIQUE
Depuis, tous les gouvernements du siècle, — et
même les rois, — ont tenu bon pour maintenir le
prolétariat dispersé et, conséquemment, hors la Cité.
Et si, en 1884, on a pourtant reconnu Texistence
légale des syndicats, c'est que ceux-ci, par l'action
directe, l'audace du fait, avaient déjà imposé leur
existence réelle. Waldeck-Rousseau, en paraissant
prendre la tête du mouvement, se proposait de le
canaliser et de le faire dériver vers le réceptacle
sans fond de la place Beauvau. M. Barberet Taida
avec toute la prudence d'un fonctionnaire. Pour ha-
bile que fût ce coup, et si bien conduit, il échoua
piteusement. Le bon sens prolétarien déjoua ces sub-
tiles combinaisons. Il en déjoua d'autres. Maintenant,
on va peut-être employer la poigne, ultima ratio,,.
Nous ne croyons donc pas que le syndicat, non
plus qu'aucune autre organisation sociale, puisse
coexister avec le parlementarisme. Il faut que l'un
des deux principes, celui d'organisation ou de disso-
lution, absorbe l'autre. Tant qu'il sera possible qu'un
Briand devienne ministre par les procédés qu'on
sait, la démagogie surgira toujours spontanément
des organisations ouvrières, pour les détourner de
leurs fins, de leurs fonctions essentielles, et par là
ks désagréger.
Cependant, entre la révolution sociale et le roi,
l'anarchie et la monarchie, nous entrevoyons d'au-
tres solutions, — ne serait-ce que celle de la Répu-
blique positiviste. Les événements prononceront en
dernier ressort. Pour nous, nous ne pouvons accep-
ter de limiter les possibilités de salut.
CHAPITRE IV — LA DICTATURE POSITIVE 249
Les républiques ouvrières reconnaîtront qu'elles
ont avantage à constituer une dictature qui les reliera,
I qui fera converger toutes les énergies de la nation
et fera rendre gorge aux politiciens et aux finan-
ciers. Mais ce dictateur sera-t-il le roi ? Gela dépend
beaucoup plus du prétendant lui-même et des con-
jonctures que de nos désirs.
Républicain positiviste, socialiste organique, per-
sonnellement, nous n'avons aucune prévention contre
le roi, président traditionnel de toutes les républi-
ques françaises. — Nous n'en pouvons avoir que
contre les émigrés qu'il ramènerait à sa suite et qui,
n'ayant rien appris ni rien oublié, nous rappelleraient
trop l'ineffable racaille politicienne que nous au-
rions chassée. On a vu ça, de 1815 à 1830.
Sous une dictature d'ordre, royale ou républi-
caine, établie par transmission de sang comme le
veulent les royalistes, ou par transmission sociocra-
tique comme le proposait Auguste Comte, le peuple
reconstituerait peu à peu tous les organes essentiels
d'une société humaine. D'abord la famille, cellule
initiale ; puis les organes économiques : corpora-
tions, coopérations, mutualités, etc. ; enfin les or-
ganes politiques subordonnés, les communes, les
provinces. Toutes les activités s'organiseraient ; la
vie se répandrait partout, et les libertés, les justices
s'épanouiraient, non plus dans les discours, mais
dans les faits. Les universités provinciales, les uni-
versités populaires feraient rayonner et pénétrer Fart
et l'intelligence dans tout le pays et à tous les étages
sociaux. N'est-ce point la vraie démocratie ? Chacun
250 DEUXIÈME PARTIE — LA CRISE POLITIQUE
vit pleinement, et au grand jour. Chaque volonté
concourt dans sa mesure et chaque faculté a son
meilleur emploi. Le prolétariat est enfin incorporé à
la société.
Auguste Comte nous invite à « remplacer les vains
débats sur la possession du pouvoir par l'examen
des règles relatives à son sage exercice ». Nous ne
rechercherons donc pas le plus légitime ou le plus
digne gouvernant, mais le plus efficace gouverne-
ment.
Et d'abord un gouvernement, parce que nous
tenons aux libertés déjà acquises et à celles que
nous pouvons conquérir.
Le primitif, jouet de toutes les fatalités, n'a pas
besoin de gouvernement; mais dès qu'il y a société,
c'est-à-dire des libertés, cet organe s'impose. Et plus
les relations se multiplient et deviennent complexes,
plus la modificabilité apparaît, plus les libertés s'af-
firment et se constituent, — plus le gouvernement
doit être énergique et concentré.
Il ne peut y avoir de libertés positives étendues
que sous une forte autorité.
Le gouvernement, c'est la réaction de l'ensemble
sur les parties. « La fonction du gouvernement est,
en effet, nous dit Pierre Laffitte, de déterminer le
concours des individus et des familles, en respec-
tant convenablement leur indépendance, conditions
de tout progrès, de telle sorte que l'indépendance
croît avec le concours, sous certaines conditions
données, ce qui montre bien l'action croissante du
gouvernement. Cette fonction fondamentale du gou-
CHAPITRE IV — LA DICTATURE POSITIVE 251
vernement peut se décomposer en trois opérations
connexes quoique distinctes : prévoir^ pousser et re-
tenir, »
Par trois opérations de direction, de répression et
de sécurité, au moyen de l'administration, de la po-
lice et de la justice, de l'action militaire et diploma-
tique, il faut qu'un gouvernement normal obtienne
le concours en garantissant Tindépendance.
Le système parlementaire est inapte à cette fonc-
tion essentielle d'ordre et de progrès. Il ne peut pré-
voir, pousser et retenir. Non plus qu'il n'obtient la
coopération, il n'assure les libertés. 11 est vexatoire
et anarchique à la fois. Au surplus, il manque de
consécration. « Tout pouvoir, en effet, dit Pierre
Laftitte, n'a de valeur qu'autant que, dans une
grande mesure, il est indépendant de ceux sur qui
il s'exerce ; et la constatation d'une telle indépen-
dance constitue précisément la consécration du pou-
voir. Or, il est évident que l'électorat semble créer
absolument les pouvoirs qu'il choisit, ce qui, si cela
était absolument vrai, rendrait le gouvernement im-
possible ».
Une autre conséquence du parlementarisme, aussi
nuisible à Tétat statique qu'à l'état cinématique,,
c'est la séparation du pouvoir législatif de l'exécutif,
vicieuse extension du principe organique de la sépa-
ration des deux pouvoirs temporel et spirituel. Nous
citerons encore, à ce propos, cette réflexion de P.
Laffitte : « Dans notre situation, si dangereusement
instable, le pouvoir législatif semble avoir théori-
quement le droit de tout changer, et cela à chaque
252 DEUXIÈME PARTIE — LA CRISE POLITIQUE
instant, ce à quoi dispose trop la maladie révolu-
tionnaire, et ce que facilite la situation des députés
toujours irresponsables et trop souvent incapables.
Le gouvernement, au contraire, en face d'un appa-
reil construit par le passé et de nécessités effectives
qui déterminent une responsabilité précise, est tou-
jours disposé à tenir compte d'un ordre fondamental
que méconnaît Farrogante futilité de nos législa-
teurs ».
Pour une société de civilisation avancée et de liber-
tés nombreuses, il n'y a de gouvernement normal,
stable, obtenant le concours en garantissant Tindé-
pendance, que d'un organe individuel, dictateur ou^|
roi, réunissant le pouvoir législatif à l'exécutif, et
ainsi nous préservant de la tyrannie et de Tincohé-
rence législatives. C'est le meilleur remède à la légi-
fération à outrance. Une dictature positiviste n'édic-
terait que les lois essentielles, puisqu'elle aurait la ,i
charge de les appliquer. Ces lois pourraient être l
préparées par le corps compétent du Conseil d'État
dont il conviendrait, cependant, de modifier la com-
position.
Que la République positiviste soit une « pure
idée », une « utopie », comme nous l'a dit M. Georges
Valois, et la royauté « un fait historique, une expé-
rience qui a duré plusieurs siècles », il n'importe.
Le seigneur féodal aussi a été une réalité et la puis-
sance énorme d'un chef industriel, d'un meneur de
trust, une utopie. Un germe a plus de possibilité de
lever que la poussière de reprendre forme. En tout
<îas, ce qui a été, quand il y a eu rupture complète,
CHAPITRE IV — LA DICTATURE POSITIVE 25^
ce qui, à un moment, n'a pu subsister de soi-même^
n'a pas plus raison de reparaître que d'être ce qui
n'a pas été encore.
La tradition est ce qui se continue. Si elle était
tout ce qui fut, sans tri, en bloc, nous ne serions que
des ombres. Or il y a ce qui passe et ce qui dure. Il
y a le fait contingent et il y a la loi nécessaire. Cela
est le roi et ceci est la monarchie, c'est-à-dire une
direction politique unique, continue et responsable.
Voyons donc si une dictature positiviste, à trans-
mission sociocratique, vaut une royauté héréditaire.
M. Georges Valois nous dit : « Un dictateur re-
présentera toujours un parti, celui qui l'a imposé. Et
ce sera un parti qui le renversera. Nous aurons en-
core la curée, le spolia victoribiis, avec Tinstabilité,
l'agitation générale, la fièvre politicienne... »
C'est, précisément, ce qu'il y a lieu de reprocher
aux royalistes.
Ils sont un parti de violence, avec des amitiés ex-
cessives et des haines exaltées, parfois jusqu'à l'aveu-
glement.
Ils ne voient la France que d'un côté, ils ne l'ai-
ment que dans ce qu'ils en acceptent.
Qui ne voit que le prétendant est déjà prisonnier
de ce parti et qu'il est lié par des solidarités de par-
tisans?
Ils n'évitent même point les divergences, car il y
a plusieurs directions dans leur parti ; ni les compé-
titions, car il n'y a pas qu'un prétendant.
Prétendant, avons-nous dit? C'est plutôt d'un can-
didat qu'il s'agit, s'il faut en croire certaines décla-
254 DEUXIÈME PARTIE — LA CRISE POLITIQUE j
rations du duc d'Orléans, — et un candidat habile j
déjà à flatter les préjugés de la foule, et les pires : !
suffrage universel et parlementarisme ! La possession |
du pouvoir intéresse beaucoup plus ce prétendant, |
semble-t-il, et la grande majorité de ses partisans,
que les règles relatives au sage exercice du pouvoir.
C'est pourquoi ils sont un parti.
Quoi qu'on en ait dit, il en va tout autrement
d'une dictature positiviste. Ici, pas de candidats, pas
de partisans. On ne s'en tient qu'aux principes et à
les répandre, à grouper les forces qui les mettront
en jeu au moment voulu. Les circonstances feront
surgir l'homme, qui ne sera pas, alors, l'instrument
d'un syndicat d'intérêts ou de haines. Et ce sera
Paris, sans doute, dans un grand mouvement de
réaction vitale, comme son génie lui en a souvent
inspiré, qui accomplira cette première opération, la
plus délicate. Après, chaque dictateur désignera lui-
même son successeur, sous la sanction de l'autorité
spirituelle appuyée sur l'opinion publique organisée.
Ainsi, ce président de France, comme l'appelle ex-
cellemment M. Pierre Félix, aura autant d'indépen-
dance que le Roi, et la continuité sera aussi bien
assurée.
L'hérédité ne laisse point d'avoir ses inconvé-
nients. Dans les lignées royales, les fous, les imbé-
ciles et les criminels ne sont pas rares. Dans toutes
les familles régnantes, on peut même soutenir que
la dégénérescence est de loi. Si la royauté a fait ce
chef-d'œuvre social d'ordre, de beauté et de force
humaine qu'est la France, malgré les Charles VI et
CHAPITRE IV — LA DICTATURE POSITIVE 255
i les Louis XV, c'est qu'elle s'inspirait des meilleurs
principes politiques. Nous retiendrons ces principes;
limais, pour le reste, nous tâcherons d'éviter les ris-
ques d'accidents. Et il est évident que l'hérédité
1 sociocratique, le choix du successeur par le déten-
] teur même du pouvoir, y réussit autant qu'il est pos-
sible. Il a, d'ailleurs, de belles expériences pour lui,
comme l'indiquaient Auguste Comte et Pierre Laf-
fitte : « La série des Antonins, celle des papes qui ont
suivi et précédé Grégoire VII ; et, en France, la
succession des trois grands ministres : Richelieu,
Mazarin et Colbert ».
Un homme, fût-il de génie, n'y suffit point; il est
vrai. Il y faut, comme pour la royauté, d'ailleurs, un
minimum d'organisation.
Répétons-nous :
« Oui, une dictature, inébranlablement établie,
pour sa fonction statique propre de maintenir
l'ordre ; mais contrôlée, contenue, sanctionnée par
une opinion publique éclairée par les philosophes,
disciplinée par le sentiment féminin, agissante par
l'énergie prolétarienne.
« Oui, une dictature fortement constituée, pour sa
fonction cinématique propre de direction politique ;
mais ayant pour contrepoids les libertés puissam-
ment organisées, d'après les mêmes principes orga-
niques, de toutes les grandes activités économiques,
politiques et sociales. »
Nous ne nous opposons point, au reste, à ce que
ce premier dictateur, dans ces conditions, soit Mgr
le duc d'Orléans si, par zèle inconsidéré de candidat,
256 DEUXIÈME PARTIE — LA CRISE POLITIQUE
il ne se commet pas trop avec les plus dangereux
fauteurs d'anarchie et les pires exploiteurs de la na-
tion. A défaut d'un prolétaire éminent, nous accep-
terions même plus volontiers pour chef cet exilé qu(
tout autre personnage non désigné par un génie po-
litique éclatant ou des vertus civiques extraordi-
naires. Mais nous accepterons aussi celui, quel qu'ij
soit, que les événements feront surgir : un autre^
prince prétendant, un général d'aventures, voire
Doumer, Déroulède, Millerand, Combes, Jaurès ou
Clemenceau. N'étant pas d'un parti, nous ne voulons
pas limiter les possibilités de salut.
Ce n'est pas la personnalité du chef qui importe le
plus, c'est d'abord qu'il y en ait un, et ensuite qu'il
connaisse et puisse appliquer les principes d'ordre
public sans lequel aucun progrès n'est viable.
Suivant de Bonald, « les bonnes institutions ren-
dent les hommes meilleurs », et c'est même à leur
puissance éducatrice, bien plus qu'aux intentionsï
qu'elles manifestent, à leur logique, ou mêmeàleursj
résultats apparents, qu'on reconnaît qu'elles sonij
bonnes.
Prenons tel ministre, — hier Clemenceau, — pa:
exemple, si incohérent, si néfaste, parce qu'il S(
meut dans un système chaotique et nocif.
Présentement, il est prisonnier de sa classe dont il
a l'esprit. S'il ne se fait aucune illusion sur le régime
actuel, il ne veut pas en changer, à aucun prix^
contre sa classe. 11 en tire donc, pour son plaisir
d'orgueil, tout ce qu'il peut. Il ne va pas plus loin».
Il ne peut : c'est un dilettante bien plus qu'un
CHAPITRE IV — LA DICTATURE POSITIVE 257
homme d'État. D'ailleurs, dans sa situation, un
homme d'État ne ferait pas mieux. La bourgeoisie,
qui n'a plus la volonté des grands devoirs que lui
imposerait un ordre organisé, ne peut tenir qu'à
l'anarchie parlementaire qui favorise son exploitation
•économique et permet ses basses jouissances.
Mais supposons ce ministre débarrassé des injonc-
tions de la piraterie financière, des chantages de la
presse, des pressions de la politique d'aifaires et des
sollicitations d'électeurs et des électeurs d'électeurs.
Il est indépendant et responsable, il est dictateur à
vie et il a désigné son successeur. Il est, d'ailleurs,
conseillé et jugé par le pouvoir spirituel des philo-
sophes qui dirige l'opinion publique et il a pour con-
trepoids le prolétariat formidablement organisé pour
le travail. Quel mal pourrait-il ou voudrait-il faire ?
N'est-il pas plus simple et plus sympathique de
penser qu'il s'efforcerait plutôt de laisser à la posté-
irité le souvenir de sa bonne volonté et de son intel-
Iligente fermeté?
Mais, va-t-on nous objecter, l'organisation dont
s'anime une politique positive, n'existe pas. Aucun
I pouvoir spirituel, sauf l'ombre attristée que projette
[encore l'Église, n'est constituée, ni en voie de con-
istitution. On n'en aperçoit même pas les éléments.
[Comme savants, il n'y a que des spécialistes, comme
philosophes, il n'y a que des universitaires et des
dilettantes, sans désintéressement, sans caractère et
sans doctrine. L'opinion publique, décérébrée, dé-
moralisée, n'échappe à sa torpeur abrutie que par
iï-rises d'hystérie. Le prolétariat est dispersé, hors la
17
258 DEUXIÈME PARTIE — LA CRISE POLITIQUE
Cité, sans croyance qui le relie et sans organisation
positive qui le rallie.
Tout cela est vrai. Nous le savons. Nous le disons.
Mais ces conditions de vie sociale sont aussi nécessaires-
à un roi qu'à un dictateur. Et les royalistes le recon-
naissent eux-mêmes pour excuser l'impuissance de
Louis XVIII et de Charles X. Si parfait qu'il soit, aucun
mécanisme ne se peut passer de force motrice, si par-
fait qu'on l'imagine, aucun arrangement social ne se
peut passer de la vie. Certes, Auguste Comte a pu se
tromper. Il s'est trompé surtout dans l'appréciation
des faits et dans ses espérances. C'est à nous de le
rectifier là-dessus. Mais sa méthode subsiste, malgré-
tout, et c'est sa méthode que nous utilisons.
Nous ne voyons pas en quoi un dictateur qui re-^
présenterait la France serait inférieur militairement
à un roi.
Un dictateur positiviste a toujours son successeur
qu'il a désigné prêt à continuer sa tâche, dans le
même esprit. Il a aussi, pour support, toutes les-
forces sociales organisées.
Une famille royale, même quand elle n'est pas di-
visée par les intrigues, pour la continuité comme
pour la compétence, nous offre moins de garanties
qu'un pouvoir spirituel dont les agents sont les
hommes les plus qualifiés, au point de vue moral et
intellectuel, qui ont renoncé à la richesse et à l'au-
torité temporelle pour se consacrer au service
social.
« Avant de réorganiser le pays, il faut en assurer
la conservation », nous dit M. Antoine Baumann.
CHAPITRE IV — LA DICTATURE POSITIVE 259
Oui ; mais on ne le conservera pas si on ne le réor-
ganise.
C'est pourquoi, tout en faisant la critique sévère
du parlementarisme, nous proposons avant tout, aux
hommes de cœur et. d'intelligence, de s'unir, en de-
hors des partis qui opposent, pour une œuvre posi-
tive d'éducation et d'organisation.
Voici donc, au demeurant, ce qui nous sépare des
royalistes : ce sont des hommes de parti. Comme
tous les partisans, ils ont un beau programme, mais
ils remettent, pour l'appliquer, d'être vainqueurs.
Leur monarchie est belle sous la République, comme
la République paraissait belle sous la monarchie.
Nous en avons assez. Nous exigeons une action posi-
tive, — et qui engage, et qui compromet.
Ce n'est pas le roi qui nous inquiète, avons-nous
dit, ce n'est pas, non plus, la phalange ardente, dé-
sintéressée et intelligente de l'Action française. Un
Charles Maurras, pour ne citer que la tête et le cœur,
n'a pas de mobiles suspects. Un homme de cette
trempe est le meilleur argument vivant d'un parti.
Ce n'est pas le roi, ni les royalistes d'aujourd'hui
que nous redoutons, ce sont les émigrés, les roya-
i|| listes profiteurs de demain.
A un roi, il faut une cour. A une cour, il faut une
noblesse. Mais cette noblesse, désormais, n'a plus de
sens. Dans une société industrielle, ils ne peuvent
être que des parasites.
Nous avons à apprendre d'eux, nous affirme M.
Georges Valois.
Et quoi donc? La manière matrimoniale de redorer
260 DEUXIÈME PARTIE — LA CRISE POLITIQUE
les blasons avec de la boue et d'anoblir les millions
criminels de la haute finance et des accapareurs
américains? Mais cette noblesse n'est plus française
ni sociale !... Elle est alliée et asservie aux tripoteurs
internationaux que, pour donner une juste satisfac-
tion au prolétariat, un dictateur énergique dépossé-
dera et expropriera pour cause d'utilité publique.
Une société organique est hiérarchisée ; mais la
hiérarchie que les royalistes se proposent de rétablir
est périmée, ce n'est pas celle qui convient à la
France moderne. Des parchemins ne suffisent point
pour fonder une aristocratie.
Nous voulons un chef de France : ce roi n'est
qu'un chef de parti. Gomme un vulgaire ministre
radical, il a une clientèle à pourvoir et il s'appuie
sur une classe vaniteuse et insuffisante pour ne pas
dire méprisée. Ainsi, il est appelé à commettre les
mêmes fautes que Louis XVIII et Charles X, et
contre le prolétariat.
M. Georges Valois nous a dit qu'en 1815, on sor-
tait de la Révolution. On n'en sortait pas, on y en-
ti^ait. Si, en 1815, la France était « désossée », si
elle était un corps dont la a charpente était brisée et
les muscles atrophiés », il n'est rien depuis qui ait
pu lui restituer ses os et ses muscles. La Révolution
s'est aggravée. Elle a tout pénétré. En 1815, le pro-
létariat n'avait pas oublié encore ses corporations.
Le compagnonnage était prospère, et le roi, pour
complaire à la ploutocratie naissante, était hostile
aux compagnons. La famille, en tout cas, restait
forte.
CHAPITRE IV — LA DICTATURE POSITIVE 261
Eh bien ! la Restauration a été impaissante. Si
elle n'a pu que continuer la désorganisation natio-
nale, en admettant seulement à en profiter les famé-
liques émigrés, pourquoi Philippe VIII, dans des^
conditions plus défavorables encore, dans une anar-
chie beaucoup plus accentuée, ferait-il mieux?
Charles Maurras nous dit aussi : « Nous ne^
sommes pas, nous n'avons jamais été pour T « oc^
troi » des libertés. Les libertés ne s'octroient pas..
Elles se prennent. Elles ne viennent pas d'en haut,,
mais d'en bas. L'autorité supérieure les garantit, les
consacre ; elle est tout à fait incapable de les
donner. Elles sont. On les a ». M. G. Valois ajoute :
« Nous n'attendons pas du roi notre pain quotidien,
c'est-à-dire notre organisation ». C'est donc qu'il
faut s'occuper d'abord, en toutes conjonctures, de
rassembler les éléments vivifiants des libertés et de
mettre en lumière les principes supérieurs de toute
organisation, par la pensée, par l'amour ou par l'ac-
tion positive.
Nous voulons donc une dictature ; mais limitée à
sa fonction politique propre. Nous voulons aussi de
forte's libertés, dans tout le pays, à tous les étages
sociaux. C'est par goût des libertés positives que
nous haïssons la basse tyrannie parlementaire, non
par prédilection morbide pour le despotisme. C'est
en cela que nous ne pouvons être royaliste. Toute-
fois, s'il ne se présente qu'un prétendant pour assu-
mer cette dictature d'ordre indispensable, et faire
énergiquement la besogne de voirie politique et
sociale qui nous affranchira des politiciens et des
262 DEUXIÈME PARTIE — LA CRISE POLITIQUE
financiers qui rongent la France, nous acclamerons
cet homme de police, ce héros. Cependant, pour
qu'il n'aille pas plus loin, un pouvoir spirituel puis-
sant s'impose.
En France, le héros a toujours surgi au moment
opportun. C'est donc surtout à susciter ce pouvoir
spirituel que nous devons nous employer.
Si Auguste Comte est le philosophe génial qu'on
veut bien reconnaître (parce que l'adhésion intellec-
tuelle est sans exigence), il ne saurait être le mé-
diocre sociologue qu'on laisse entendre (parce que
là il faut s'engager) ; car toute sa philosophie aboutit
à sa sociologie.
Sans doute, il s'est trompé plus souvent en socio-
logie, où presque tout était à créer, qu'en philoso-
phie. Néanmoins, Tœuvre de la politique positive est
beaucoup plus féconde que celle de la philosophie
positive. Les vérités de celle-ci servent moins l'Hu-
manité que les erreurs de celle-là.
M. Wyroubofif nous a dit que les sectes les plus
diverses trouvent des arguments dans les quatre
volumes touffus du Système de politique positive.
Qu'est-ce à dire ? Ce ne sont pas des arguments pour
de chétives idéologies de rhéteurs que nous avons à
puiser dans cette œuvre puissante ; mais des prin-
cipes directeurs, propulseurs et régulateurs. Il n'est
pas un principe que nous n'ayons à retenir et* à
appliquer; il n'est pas une des lois découvertes et
formulées par Comte que l'expérience ne confirme.
Après cela, on peut passer sur la monnaie sphérique.
M. Wyrouboff nous a parlé de l'aristocratie de
CHAPITRE IV — LA DICTATURE POSITIVE 263
rintelligence que prétendrait instaurer le positivisme.
Cet intellectualisme contestable se dégage plutôt du
Cours de philosophie positive. M. Wyrouboff n'ignore
point qu'après avoir subi la pure et bienfaisante in-
fluence de Clotilde de Vaux, qu'il immortalisa en lui
dédiant son œuvre capitale, Comte a rendu au sen-
timent, convenablement réglé, la prééminence qu'il
doit avoir. Loin de susciter une prétentieuse aristo-
cratie intellectuelle, le positivisme nous enseigne que
l'esprit ne doit être que le ministre du cœur.
M. Wyrouboff, que l'anarchie intellectuelle et mo-
rale présente, la tyrannie de la presse et de la déma-
gogie plus ou moins électorale ne paraissent pas
émouvoir, s'élève contre l'institution d'un pouvoir
spirituel.
Ce qu'il en dit peut être repris contre le pouvoir
temporel. Les institutions humaines ne sont jamais
parfaites. L'autorité a toujours provoqué des abus;
mais c'est une condition de vie sociale. Il y a eu,
parfois, des savants et des penseurs persécutés par le
pouvoir spirituel. Soit. Mais on oublie tout le génie
que ce pouvoir, par ailleurs, a fait surgir et a exalté,
— et celui-là même qu'il persécutait. On oublie
aussi que ces persécutions eurent souvent leur rai-
son d'être, pour défendre la vérité traditionnelle
qui était le pain des foules ou ménager les transi-
tions nécessaires. M. Wyrouboff définit ainsi le ja-
cobinisme : <( Imposer par la persuasion et au besoin
par la force des idées qu'on croit justes ». Nous ne
le chicanerons pas là-dessus, encore que nous sa-
chions bien que nos jacobins actuels se soucient fort
264 DEUXIEME PARTIE — LA CRISE POLITIQUE
peu des idées. Ils se contentent des mots sous les-
quels ils recherchent des profits. C'est pourquoi la
franc-maçonnerie, par exemple, qui est aujourd'hui
la grande puissance jacobine, se compose de conser-
vateurs très bourgeois jusqu'à des anarchistes très>
dynamitards.
Mais pour traiter A. Comte de jacobin, M. Wyrou-
boff' tient à sa définition. Eh bien ! même ainsi, le
positivisme n'a rien de jacobin. Il ne veut nullement
s'imposer, puisque, au contraire de tous les partis
et de toutes les doctrines, il réclame la suppression
de tout budget théorique, afin que, dans la période
de transition, la concurrence des doctrines soit assu-
rée par la liberté spirituelle. A Tétat organique, il
constitue un pouvoir spirituel qui s'appuie sur le
sentiment féminin et Ténergie prolétarienne pour
organiser Topinion publique et enseigner, conseiller,
juger et régler ; mais ce pouvoir, ne Toublions pas,
ne dispose d'aucune puissance temporelle, il est
humble et pauvre, — comme le moine qui faisait
s'incliner l'orgueil des empereurs; il n'agit, en
somme, qu'à la façon d'un corps sanitaire de savants
spécialistes qui élaborent des prescriptions hygiéni-
ques, en s'inspirant toujours d'un sage et conciliant
relativisme. C'est ce qui le distingue des anciens
pouvoirs spirituels dont la plupart s'appuyaient sur
le pouvoir temporel quand ils ne l'absorbaient point
et qui s'inspiraient tous de l'absolutisme théologique.
Au soi-disant jacobinisme de Comte, M. Wyrou-
boff oppose son fédéralisme. Mais Comte aussi était
fédéraliste, qui prévoyait dix-sept intendances ou
CHAPITRE IV — LA DICTATURE POSITIVE 265*
républiques provinciales, en indiquant que Paris, la
métropole occidentale, devra « diminuer sa domina-
tion matérielle sur les provinces françaises, mainte-
nant opprimées par un excès de centralisation ».
Nous sommes donc fédéralistes, comme M. Wyrou-
boff, et même mieux que lui, puisque nous recon-
naissons la condition de tout fédéralisme organique
durable : une monocratie.
Mais on imagine toujours une dictature de cir-
constances, pour punir les méchants, récompenser
les bons, une façon de croquemitaine. Il est donc
naturel qu'on y répugne. Une dictature provisoire,
c'est la toute-puissance d'un homme, sans l'indé-
pendance, la continuité, la responsabilité, — le pire
des régimes, certes.
Si, dans une société aussi complexe que la nôtre^
pour déterminer un concours de mieux en mieux,
réglé avec une liberté de plus en plus large, il im-
porte que le gouvernement réunisse dans un organe
individuel le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif,
il n'importe pas moins que cette dictature soit indé-
pendante par la perpétuité et une transmission nor-
male qui découragent nettement, à jamais, toute
ambition discordante, toute intrigue et toute agita-
tion politicienne ; qu'elle soit assurée de Tefficacité
de son effort et prenne conscience de sa responsabi-
lité morale par la continuité.
Ainsi, nous n'avons pas à disputer sur la person-
nalité du dictateur. Nous nous en tenons aux prin-
cipes qui apaisent. Nous savons que le plus mauvais
des dictateurs sera toujours préférable au meilleur
266 DEUXIÈME PARTIE — LA CRISE POLITIQUE
des parlements. Il est dans un ordre et, soi-même,
il ne se peut désorbiter. C'est seulement quand il
n'y a pas de responsabilité, ni d'indépendance,
comme dans notre anarchie parlementaire, même
quand elle suscite les dictatures éphémères d'un
Combes ou d'un Clemenceau, que l'arbitraire et le
caprice sans frein régnent avec l'incohérence. Pour
avoir une idée de l'absurdité d'un tel système, il
suffit de le transposer dans l'industrie. Avec des
chefs d'industrie provisoires, ou élus au suffrage, que
deviendraient l'industrie et le capital industriel? -
Toute liberté positive est une force qui se mani-
feste. Précisément, parce qu'il est extrêmement faible,
le gouvernement parlementaire, même avec une dic-
tature provisoire, ne peut supporter aucune liberté.
Mais cela ne va pas sans perturbation. La com-
pression de la force n'est pas de Tordre. L'ordre
social est vivant. Une société ne s'ordonne que par
l'action.
L'agitation syndicaliste n'est qu'une déviation de
Taction corporative. Ne pouvant s'organiser, le pro-
létariat s'insurge.
Les soldats et la prison ne sont que les expédients
de l'anarchie parlementaire. Ne pouvant permettre,
on fusille.
« Énergumènes », « assassin » est bientôt dit. Et
la presse, de droite et de gauche, ne trouve pas
autre chose.
Si les syndicalistes pouvaient agir positivement,
ils ne s'agiteraient point. Les forces qu'on veut com-
primer trop éclatent.
CHAPITRE IV — LA DICTATURE POSITIVE 267
Si une volonté comme Clemenceau avait pu s'exer-
cer dans la ligne droite, dans Tordre, elle ne se'fût
point opposée aux libertés.
Revenons au dictateur de demain. « Omnipotent »,
•dit-on. Gros mot. Un député touche-à-tout, parce
<}ue propre à rien, est bien plus omnipotent, ce
semble, qu'un vrai chef d'État dont la fonction stric-
tement politique est nettement délimitée et réglée.
Une monocratie est fédéraliste, nécessairement.
Elle l'est complètement, pour les groupes régionaux
comme pour les groupes économiques. Elle seule
j peut l'être, parce que, indépendante, elle n'a rien à
redouter, au contraire, des citoyens éclairés et des
[forces sociales organisées.
Un positiviste est donc fédéraliste. Mais ce n'est
pas jusqu'à confondre ce qui doit rester distinct.
C'est retourner à l'anarchie que d'introduire la re-
présentation provinciale dans la direction nationale.
Autonomie d'action des provinces pour tout ce qui
concerne la vie régionale ; autonomie d'action des
associations pour tout ce qui concerne la vie sociale ;
mais aussi, autonomie d'action de l'État pour tout ce
qui touche à la politique nationale. La solidarité
française ne peut qu'être resserrée par ces différen-
ciations et ces spécialisations organiques, alors qu'un
parlementarisme ou représentativisme provincial
tendrait au séparatisme.
D'ailleurs, c'est un principe aussi certain en poli-
tique qu'en mécanique, que toute direction ou toute
impulsion ne se peut exercer que du dehors.
La dictature n'est pas un expédient provisoire.
268 DEUXIÈME PARTIE — LA CRISE POLITIQUE
C'est un régime définitif, — celui que nous indiqut;
la science politique.
Le mot fait peur. Il faut voir la chose. La dicta'
ture définitive, c'est Tordre définitif, c'est-à-din
toutes les possibilités de la liberté et du progrès.
On y viendra.
Sera-ce une régression ? Des évolutionnistes trèj
simplistes seuls le peuvent penser.
De tous temps, les efforts des gouvernés ont aussiS
bien tendu à exalter qu'à modérer le pouvoir absolu,
suivant les circonstances sociologiques et les cou-
rants psychologiques. Au fond, le peuple, guidé pai'l
un sûr instinct organique, n'a jamais eu de répu-
gnance spontanée et tenace pour le vrai despotisme.
C'est toujours la plèbe, faisant taire les bavards, qui
acclame Thomme d'action. César, celui qui, d'après
Carlyle {Les Héros) est appelé Rex^ Régulateur, Roi,,
King, Koning, homme capable, celui qui sait, dit!
Carlyle, « voir et oser, et décider; être une colonne)
fixe dans le bouillonnement de l'incertitude ».
Substituer chez les gouvernants le souci de l'in-
térêt public à celui des intérêts personnels enl
subordonnant la politique à la morale, c'est bien ;,
mais il est plus sûr pour le pays que l'intérêt public
n'exige point de trop lourds et constants sacrifices
à l'intérêt personnel du gouvernant, et c'est dans
le pouvoir positif, semble-t-il, c'est-à-dire continu
et responsable, que ces deux intérêts s'opposent le
moins.
On nous a fait observer la complication et la divi-
sion croissante des fonctions gouvernementales, pri-
CHAPITRE IV — LA DICTATURE POSITIVE 269
initivement concentrées dans les mains d'un seul (i).
Là aussi il y a confusion. C'est ignorer, par exemple,
les nombreux ministres^et naba à qui commande le
moro-naba du Mossi, bien qu'il n'y ait là aucun ser-
vice public. Chez les roitelets du Sénégal, bours,
damels, et autres il y avait, proportionnellement,
plus de fonctionnaires qu'en France. C'est donc divi-
sion croissante des fonctions sociales qu'il faut dire.
Celle de la direction politique se définit ainsi de plus
en plus et peut plus aisément se concentrer dans les
mains d'un seul chef, dignement secondé par toutes
les compétences, et assez puissant pour pouvoir s'ap-
puyer, sans avoir rien à en redouter, sur la liberté
positive de toutes les autres fonctions sociales.
Somme toute, il n'y a pas de formation sociale qui
soit au « profit exclusif » d'un seul, même sous le
régime parlementaire qui est le plus propre à favo-
riser l'exploitation d'un pays. D'autre part, ce n'est
pas la monarchie la plus absolue qui existe chez les
sauvages que l'on connaît. Ceux que nous avons vus
dans le centre africain étaient très palabreurs, c'est-
à-dire parlementaires. Les coups de violence d'une
anarchie, ce n'est pas du despotisme.
Mais ne médisons point des anciens espoirs qui
nous ont exaltés. A tout le moins, ils nous ont élevés
au-dessus de nous-mêmes. Si les déceptions sont
amères, elles nous instruisent.
Nous avons aimé la liberté comme des enfants pas-
sionnés : ne la haïssons point de l'avoir mal servie.
{i) Emilk Corra. — La Morale politique.
270 DEUXIÈME PARTIE — LA CRISE POLITIQUE
Ce que nous voulions hier, dans Tenthousiasme^
nous avons de plus solides raisons, aujourd'hui^
après Texpérience, de le vouloir encore. Mais mieux^
d'une énergie plus sûre, d'une intelligence plus
claire. Ce n'est point diminuer Tidéal que de le pré-
ciser. Nous ne renoncerons point.
Nous n'opposerons donc pas Tordre à la liberté.
Sachant seulement, comme nous récrivions à la pre-
mière page de La Démocratie vivante, que « la liberté
n'est qu'une condition de vie plus intense, tandis
que l'ordre est une condition de vie essentielle »,
nous aurons d'abord, dans la crise dangereuse que
nous traversons et qui s'aggravera jusqu'à la cata-
strophe définitive, le souci de l'ordre. Mais nous n'ou-
blierons jamais que c'est pour donner des assises
inébranlables à nos libertés.
Nous ne renierons point la démocratie, encore que
cela devienne à la mode. Mais nous la définirons.
Nous ne la solidariserons pas avec les exploiteurs de
la démocratie. Nous distinguerons avec soin la dé-
mocratie qui se réalise vraiment, par nos efforts
patients, de celle des mots sonores ; celle des forces
vives de celle du nombre amorphe.
On s'en tient, nous le savons, à celle des mots.
C'est se donner trop beau jeu pour s'en servir ou
pour la dénigrer. Pourquoi ne pas la considérer
dans l'action de ses énergies, dans les faits qui la
prouvent ?
Certes, si la démocratie n'était que le nombre
inorganique, ce serait la superstition la plus imbé-
cile qui ait pu hébéter un peuple, et pour le perdre
CHAPITRE IV — LA DICTATURE POSITIVE 271
sans recours. Car le nombre peut s'agiter au nom de
vagues abstractions : il ne peut rien fonder, ni même
rien maintenir. Il n'est favorable qu'aux tribuns re-
dondants derrière lesquels manœuvre la plouto-
cratie. Ce n'est donc, en définitive, qu'une plouto-
cratie déguisée. Ainsi, la participation de tous les
citoyens à la seule fonction de la direction politique
est une duperie. Et cela ne peut aboutir qu'à une
formidable démagogie.
La démocratie vivante, au contraire, c'est la parti-
cipation de toutes les forces sociales organisées :
familles, régions, associations, syndicats, univer-
sités, etc., au progrès de la société tout entière,
c'est-à-dire au développement de l'ordre.
Reconnaissons-le enfin, la démocratie ne dispose
point du miracle. Elle ne peut être que ce que nous
l'a faisons, elle est soumise aux conditions d'existence
de toute société humaine.
Il n'y a pas de liberté sans société, puisque la li-
berté positive n'est que le développement des forces
sociales, et il n'y a pas de société sans gouverne-
ment. C'est là donc la condition fondamentale.
Plus la société est complexe, plus le gouvernement
doit être spécialisé et perfectionné. La démocratie,
par le jeu des libertés dont elle vit, est une société
extrêmement complexe. Elle exige donc, comme tous
les systèmes très complexes, une direction politique
unique, continue, indépendante et responsable, limi-
tée strictement à sa fonction propre. La démocratie
vivante est incompatible avec le parlementarisme
confus, h la fois tyrannique et anarchique. Elle s'ac-
272 DEUXIÈME PARTIE — LA CRISE POLITIQUE
commoderait mieux, surtout dans la décomposition I
présente, d'une dictature. Ce mot effraye : il n'y a
plus que les mots qui nous émeuvent. La chose s'im-
pose. On y viendra. Nous ne reconstituerons nos
libertés, qui sont toute la démocratie de fait, que
dans Tordre.
Pas d'autre issue, d'ailleurs, à la situation inquié-
tante que le parlementarisme nous a faite et qu'il
empire chaque jour. Des médecins, il est vrai, se
proposent : M. Charles Benoist, entre autres, est un
habile praticien. Hélas ! on ne réforme pas une ma-
ladie, on n'enjolive point un ulcère. Quant à une
insurrection quelle qu'elle soit, et quels que soient
les vainqueurs, elle ne résoudra rien. Après les tue-
ries et les destructions, on se trouvera en face du
même problème angoissant.
Ou dictature républicaine, ou réaction monar-
chiste : tout le reste est impasse. Il nous faudra tou-
jours en revenir là. Si nous repoussons Cromwell,
nous aurons Monk. La société française ne se peut
laisser périr.
Avant tout, il nous faut dépolitiquer le pays. C'est
là l'opération la plus urgente. Nous le répétons, ce
fut l'erreur monstrueuse de la démocratie naissante
s'ignorant, de prétendre faire contribuer également
tous les électeurs au travail législatif et exécutif, à
tout le moins par leurs délégués. Sans parler du fer-
ment de dissolution qu'est un principe qui subor-
donne les supérieurs aux inférieurs, il en est résulté
naturellement que toutes les activités sociales ont été
délaissées pour celle-là, — par quoi on obtenait tout
CHAPITRE IV — LA DICTATURE POSITIVE 273
sans effort. C'est ainsi que la politiquerie a tout pé-
nétré, dissociant et corrompant, et d'abord au détri-
ment de la fonction politique utile.
Ce fut, on Tentend bien, contre la démocratie vi-
vante. Car une légifération à outrance, voulant tout
réglementer, mécaniser, ne laisse plus rien à l'ini-
tiative et à la liberté des citoyens. On a été jusqu'à
ruiner cette liberté fondamentale, ce premier support
de la démocratie qu'est la famille.
Il semble que la démocratie, reculant devant les
devoirs nouveaux que lui imposait une puissance
croissante, se soit appliquée surtout, dès qu'elle l'a
pu, à s'affaiblir et à se dénaturer. Cela se dissimula,
d'ailleurs, sous d'éloquentes proclamations de
« droits » plus ou moins métaphysiques, aussi pom-
peux que vides de sens. 11 est plus aisé, plus glo-
rieux, plus profitable aussi, de faire des discours que
d'organiser des mutualités, des coopératives, des
syndicats, des universités populaires. Mais on ne vit
pas de phrases. C'est aussi d'un abus d'éloquence
que souffre la démocratie.
On a pu croire que nous réclamions un sabre pu-
rificateur.
Dans la Revue hebdomadaire, M. Jean Lionnet,
critique sincère et averti pourtant, nous dit : « Mais,
centralisateur et autoritaire comme tous ses pareils,
votre despote sera Tennemi naturel de ces associa-
tions puissantes que vous rêvez ! Un despote gardien
des « libertés essentielles », quel paradoxe ! »
Ce serait un paradoxe, en effet, si ce dictateur de-
vait être une sorte de maître dans l'anarchie, une
18
2/4 DEUXIEME PARTIE — LA. GRISE POLITIQUE
force isolée dans Tuniverselle impuissance du dé-
sordre, s'il n'y avait devant sa volonté et ses caprices
qu'une poussière sociale. Certes, ce ne serait pas
pire que le parlementarisme ; mais ce ne serait guère
mieux. Encore une fois, ce n'est pas le dictateur, le
sabre, l'homme, « l'homme au fouet » dont parle
M. Georges Valois, à qui on fait appel, ce sont les
conditions de l'ordre social, de la puissance politique
qu'on envisage. Et ces conditions s'expriment ainsi
pour la fonction politique : une dictature, c'est-à-
dire une direction unique, continue, indépendante
et responsable. En annonçant que cette forte auto-
rite sera gardienne des libertés, on présuppose ces
libertés constituées ou en voie de constitution. Or,
les libertés, ce sont des forces sociales organisées.
Une force n'est limitée que par une autre force.
Loin d'être contraire aux libertés qui, seules, vivi-
fient la démocratie, la dictature leur est indispen-
sable. On conviendra qu'il y a loin de cette concep-
tion organique de la démocratie au grossier expé-
dient, auquel des bourgeois apeurés auraient volon-
tiers recours aujourd'hui, pour se préserver de Tim-
pôt sur le revenu ou mater le syndicalisme. D'autre
part, les libertés qui prendront un vigoureux essor
dans l'ordre rétabli, — dont le syndicalisme, — sau-
ront bien empêcher « la dictature empirique »,
comme disait Auguste Comte, par laquelle nous
passerions, de dégénérer « en tyrannie rétrograde».
Non seulement la dictature doit être limitée, —
par toutes les activités sociales réorganisées, — à la
fonction politique qui lui est propre ; mais encore
i
CHAPITRE IV — LA DICTATURE POSITIVE 275
tout pouvoir temporel quelconque doit être con-
seillé, consacré et réglé par le pouvoir spirituel, en-
tendons la réaction normale de l'intelligence et du
sentiment sur la force. « Il n'y a de gouverné tem-
porellement, dit A. Comte, que ce qui ne peut Têtre
spirituellement, c'est-à-dire qu'on ne régit par la
force que ce qui ne peut l'être suffisamment par
l'opinion ». La dictature que réclament les positi-
vistes n'est donc point l'accroissement de l'autorité
matérielle, mais sa nette détermination. Le parle-
mentarisme confus ne dispose réellement d'aucune
énergie positive; mais comme il dissout les libertés
auxquelles il ne saurait résister, il les veut suppléer,
et il absorbe tout, il intervient dans tout. C'est la lé-
gifération à outrance, l'étatisation forcenée. Il en ré-
sulte une tyrannie tracassière et basse que nous sup-
portons avec plus de résignation que de dignité.
Le problème est complexe. Il n'y a pas qu'une
solution politique et économique. La solution
morale n'importe pas moins.
Et là aussi un gouvernement est nécessaire.
L'inertie et la mort seules se dispensent d'être diri-
gées. Quand l'autorité spirituelle n'est représentée
par aucun organe distinct approprié, ou elle est
exercée par le pouvoir temporel, ce qui est le pire
despotisme, ou elle est usurpée par les charlatans et
les démagogues. Nous avons de ceci et de cela en ce
moment. C'est la confusion, c'est l'anarchie ; mais ce
n'est pas la liberté comme on le croit. Celle-ci ne
peut être là que l'action des forces morales conver-
gentes-.
270 DEUXIÈME PARTIE — LA GRISE POLITIQUE
C'est parce que celle Iriple fonclion sociale de
conseiller, consacrer el régler est « suspendue depuis
la fin du moyen âge » que Tanarchie a pu prendre
rimmense développement qui a désorganisé toutes
nos libertés et troublé, — sinon desséché, — jus-
qu'aux sources vives de toute association humaine.
L'opinion publique organisée refrène les abus des
puissants el des riches, elle exalte le dévouement et
l'héroïsme. Mais n'étant plus éclairée et guidée, elle
est devenue un mouvement de foules sans cohésion
et sans but, qui se produit pour les idées les plus
généreuses, les plus nobles sentiments, un jour,
comme pour les passions les plus viles. Une presse
au service de qui la paye et des politiciens de rapine
déclenchent, entraînent ou arrêtent ce mouvement
comme il leur est agréable ou profitable. Il en est de
l'opinion publique aujourd'hui, ainsi que de l'hysté-
rique chez qui le médecin provoque ou met fin aux
crises par certaines pressions.
Le désarroi mental et moral est à son comble.
Chacun se fait une conception sur toutes choses,
quelle que soit son incompétence, el suivant ses in-
térêts immédiats les plus étroits, ses préjugés, ses
humeurs, à moins qu'il ne laisse libre cours au dé-
vergondage d'une imagination que rien ne contient
plus, — pas même l'humilité. C'est ce qu'il est con-
venu d'appeler la libre-pensée. Le sophisme est par-
tout. L'instruction d'État l'a mis à la portée de tous.
Par là, elle a surtout contribué à l'abrutissement
populaire.
On voit assez, ce semble, tout ce qu'aurait à faire
CHAPITRE IV — LA DICTATURE POSITIVE 277
un pouvoir spirituel, sage, éducateur et ferme direc-
teur de l'opinion publique ; et l'on voit aussi com-
bien cette formidable puissance sociale d'approba-
tion et de réprobation, voire d'excommunication
sociale, serait efficace pour maintenir la dictature
dans sa fonction limitée.
Au moyen âge, pour refréner les abus du pouvoir
et de la richesse, il y avait l'excommunication. Rien
ne Ta remplacée. C'est pourquoi le pouvoir et la ri-
chesse sont instinctivement suspectés et même haïs.
Le boycottage d'abord, la grève générale ensuite
pourraient, ce semble, remplir le même office : la
société excluant celui qui s'en détache de lui-même
en ne se reconnaissant aucun devoir envers elle.
Gomme l'excommunication, on l'appliquerait rare-
ment. La menace suffirait. L'opinion publique réor-
ganisée, sagement dirigée, disposerait là d'une sanc-
tion efficace. Dès lors, rien ne s'opposerait à la con-
centration de la richesse indispensable à une admi-
nistration féconde, c'est-à-dire au développement de
la production générale, non plus qu'à une direction
politique législative et executive unique et continue.
Toutes les libertés seraient garanties ainsi, par une
ferme autorité, dans une prospérité croissante, dans
l'ordre, sans que la République ait à craindre, dé-
sormais, les excès de la ploutocratie et de l'autocra-
tie. Remplacés, le suffrage universel et le parlemen-
tarisme seraient définitivement abolis.
Le pouvoir spirituel sera intellectuel et moral. Les
philosophes exerceront le premier par la raison ; et
les femmes, le second par Tafifection. Il va sans dire
278 DEUXIÈME PARTIE — LA CRISE POLITIQUE
que le pouvoir spirituel sera nettement séparé de tout
pouvoir temporel, c'est-à-dire de toute participation
au commandement et à la richesse. Les philosophes
ne devront que persuader, et les femmes qu'aimer.
D'ailleurs, ils s'appuieront sur Ténergie proléta-
rienne qui leur fournira la sanction nécessaire. Ainsi
le pratique s'inspirera du théorique sans le vicier,
et le théorique éclairera le pratique sans l'énerver.
La dictature, en assurant l'ordre, permettra d'a-
bord la liberté spirituelle, qui seule peut mettre fin
à l'anarchie intellectuelle et morale. « Quelque abu-
sive que doive devenir la libre discussion dans un
milieu dépourvu de convictions quelconques, dit
A. Comte, il faut toujours la respecter comme néces-
saire à l'avènement de la discipline intellectuelle et
morale qui réglera son cours ultérieur ».
Le pouvoir spirituel permettra à la dictature de
s'imposer, malgré l'ambition, comme à la richesse de
se concentrer, malgré l'envie, sans que l'ensemble
social n'ait plus rien à redouter de leurs excès.
Ainsi sera reconstituée la société française sur une
triple base inébranlable : une féconde administration
des biens ; un énergique gouvernement ; une apai-
sante religion, par laquelle les cœurs retrouveront
un objet, les intelligences une heureuse harmonie.
TROISIEME PARTIE
LA CRISE MORALE
CHAPITRE PREMIER
La Femme et le Positivisme
« L'amélioration du sort des femmes
et Textension graduelle de leur influence
fournissent la meilleure mesure de notre
progression, à la fois négative et posi-
tive, vers la vraie perfection. »
Auguste Comte.
[Système de politique positive.)
(( J'ai compris mieux que personne la
faiblesse de notre nature quand elle n'est
pas dirigée vers un but élevé et inacces-
sible aux passions. ))
Clotilde de Vaux,
[Lettre à A. Comte.)
Diderot nous avertit : « Quand on écrit des fem-
mes, il faut tremper sa plume dans Tarc-en-ciel, et
jeter sur sa ligne la poussière des ailes de pa-
pillon ».
A défaut de cette élégance raffinée, on y peut
280 TROISIEME PARTIE — LA CRISE MORALE
metlre du cœur. Ou peut aussi éviter les sottises que
font dire les questions mal posées, où le sophisme
se heurte au paradoxe et la suffisance à la vanité.
La femme est-elle Tégale de Thomme? Question
oiseuse. Elle n'est pas identique à Thomme, ni dans
son corps, ni dans son âme, et cela suffit. Avec Jouf-
froy, nous reconnaîtrons que « tout être a une fin
conforme à son organisation ».
Nous ne rechercherons pas, non plus, si la femme
est apte à exercer, avec quelque dressage, les mé-
tiers masculins. Nous savons que la civilisation ne
va qu'avec la division du travail social. Son premier
pas fut la différenciation sociale des fonctions
sexuelles. Le progrès ne consiste point à unifor-
miser pour dissocier ; mais, au contraire, à spécia-
liser pour solidariser.
Le féminisme nous apparaît ainsi, avec le socia-
lisme démagogique, comme une des formes les plus
pernicieuses de Tindividualisme.
Niveler, c'est tout confondre. Et confondre, c'est
annihiler les valeurs, qui sont toujours des diffé-
rences. C'est ainsi que l'individualisme, en ruinant
la société, appauvrit l'individu d'autant.
Le féminisme ne grandit pas la femme, il l'avilit.
En lui dispensant tous les « droits » et les licences,
il lui retire sa réelle, sa profonde influence sociale,
ei toute chance de bonheur.
Les prolétaires l'ont éprouvé. Depuis qu'ils ont
tous les « droits », ils n'ont plus aucune liberté.
Pour le crime, dit-on, il faut chercher la femme.
Pour les vertus, qui font les sociétés prospères, non
CHAPITRE I — LA FEMME ET LE POSITIVISME 281
moins. Si les femmes font les mœurs, elles les défont
:aussi. On ne le voit que trop, présentement.
Avec leurs « droits », elles n'ont pu s'opposer au
divorce qui leur a fait perdre toute garantie de di-
gnité et de sécurité. Dans la famille, leur situation
«st devenue aussi précaire que celle de l'ouvrier dans
la Cité. Elles sont désormais à la merci de la luxure
du mâle comme le prolétaire est h la merci de la
cupidité du riche. Et elles ne peuvent même plus
réagir. Elles laissent le divorce se généraliser dans
ia pratique. Elles le laisseront s'élargir légalement
jusqu'à l'union libre. Peut-être même, affolées, par
une dernière aberration, y pousseront-elles.
C'est qu'elles ne peuvent plus rien contre les bes-
tialités déchaînées. Leur charme et leur puissance
étaient dans l'accomplissement de leurs doux devoirs.
A mesure qu'elles s'y refusent, pour conquérir « l'in-
dépendance », elles vont, en réalité, à l'esclavage.
Femelles de luxe ou bêtes de somme, elles ne valent
plus, dès lors, que pour la volupté et l'exploitation.
Elles commencent à s'en apercevoir. Les satisfac-
tions de la vanité ou de l'ambition, l'étourdissement
dans le tourbillon des fêtes, l'orgie crapuleuse, l'a-
brutissement par la morphine, l'opium ou l'alcool,
le spasme des étreintes adultères, des stupres gro-
tesques ou immondes..., tout cela laisse le cœur en-
core plus vide et l'âme plus désemparée, en face de
la honte, du remords et de la misère. Déjà, elles sont
recrues, leurs nerfs sont usés. Les névropathies, les
psychoses se multiplient et s'aggravent. D'âme, elles
sont plus lasses encore. La fanfare des orchestres, le
282 TROISIÈME PARTIE — LA CRISE MORALE
bruit de la rue et le mugissement des machines ne
les arrachent point assez à elles-mêmes. Elles s'en-
nuient mortellement. Leurs folies et leurs vices, c'est
de Tennui qui s'exaspère.
O.rtes, il ne faut pas trop généraliser. Toutes les
femmes ne sont pas encore a dans le train » des ca-
tastrophes. Il y a les jeunes filles qui ont de vagues .
aspirations vers une meilleure destinée, aspirations^
qui s'égareront, qui se perdront si on ne les éclaire
point. Il y a les femmes de foyer quand même. Ce
sont les plus nombreuses, d'ailleurs ; mais elles,
vivent en retrait, et ce sont les autres qu'on voit,,
qu'on entend et qu'on applaudit. Sans savoir pour-
quoi, avec même la crainte parfois d'être un peu ridi-
cules, les femmes de foyer continuent à faire ce
qu'ont fait leurs mères. Ce sont elles, d'abord, qu'il
nous faut fortifier dans leur bon sens.
Balzac affirme que a les êtres sensibles ne sont pas
les êtres sensés ». C'est faux. Ou plutôt ce n'est exact
que lorsque cette sensibilité est déréglée. Diderot,
avant l'explosion du romantisme à laquelle assistait
Balzac, a mieux dit : « Tandis que nous lisons dans
les livres, les femmes lisent dans le grand livre du
monde. Aussi bien leur ignorance les dispose-t-elle
à recevoir promptement la vérité, quand on la leur
montre. Aucune autorité ne les a subjuguées. Au lieu
que la vérité trouve à l'entrée de nos crânes un
Platon, un Aristote, un Épicure, un Zenon, en sen-
tinelles, et armés de piques pour la repousser. Elles
sont rarement systématiques, toujours à la dictée dui
moment ».
CHAPITRE I — LA FEMME ET LE POSITIVISME 283
C'est sur ce bon sens de la femme et sur les inspi-
rations de son cœuf que nous avons à compter.
On ne reconstituera point la société française sans
l'efficace coopération de la femme. Son bonheur est
nécessaire à l'ordre. Son influence, au progrès. C'est
son amour qui rend les libertés possibles et les
crée.
En France, près de sept millions de femmes tra-
vaillent, c'est-à-dire sont détournées de leur véri-
table destination. Cela représente plus du tiers de la
population active et de la population féminine. La
France occupe là le troisième rang, après l'Autriche
et l'Italie. Le parlementarisme aidant, elle passera
bientôt au premier. C'est dans la décomposition so-
ciale, maintenant, dans les pires régressions, qu'elle
prend la tête des nations.
« L'ouvrière! s'écrie Michelet, mot impie, sordide,
qu'aucune langue n'eut jamais, qu'aucun temps
n'aurait compris avant cet âge de fer, et qui balan-
cerait à lui seul tous nos prétendus progrès ».
Voici (( l'indépendance » qu'on invoque : 45 mé-
tiers féminins rapportent 390 francs par an. Notons
encore ceci : le nombre des ouvrières s'accroît plus
vite que celui des ouvriers, et la proportion des
femmes mariées grossit.
On parle de préserver la femme de la prostitution
par le travail. La vérité, c'est que l'atelier féminin
se déverse sur le trottoir, — par la corruption de la
promiscuité, les nécessités du chômage ou pour com-
pléter un salaire d'appoint insuffisant. C'est en étant
filles de peine que tant de malheureuses se pré-
1284 TROISIÈME PARTIE — LA CRISE MORALE
parent à être filles de joie. La destruction du foyer
qui en résulte active aussi la propagation de la dé-
bauche, par rhomme et la femme.
Le travail des femmes est plus démoralisant que
la prostitution. Il pousse les filles au lupanar, tandis
que la prostitution ne les pousse point à Tusine. La
prostitution se peut circonscrire, le travail des
femmes a une propension incoercible à se géné-
raliser.
11 y a des ligues morales contre l'alcoolisme, la
pornographie, la débauche, etc. Elles font des confé-
rences, elles publient des brochures, elles réclament
des lois répressives, elles en appellent aux juges, —
elles ne vont pas aux racines. Ces philanthropes et
ces moralistes qui s'agitent avec intempérance pour
dessaler la mer, ils feraient mieux d*appuyer les
syndicats ouvriers qui s'efforcent d'éliminer la
femme de Tatelier. Voilà une belle œuvre moralisa-
trice ! Pour nous ramener à Tordre, il faut toujours
en revenir aux libertés. Mais peut-être ne tiennent-
ils point tant que cela à réaliser un état social où Ton
se passerait de moralistes et de philanthropes !
Bonaparte ne demandait à la femme que de faire
des enfants pour ses armées. L'empereur d'Alle-
magne, à peine plus galant, l'enferme dans le cercle
restreint et matériel des trois K : Kinder, Kûche,
Kirche (enfants, cuisine, église). Le positivisme lui
ouvre un champ à la mesure de son cœur.
Le polythéisme entretenait la sensualité, ce qui
favorisait la tendresse. Le catholicisme cultivait la
pureté, mais parfois au détriment de l'amour. Le po-
CHAPITRE I — LA FEMME ET LE POSITIVISME 285
sitivisme, pour qui « Tamour ne saurait être pro-
fond s'il n'est pas pur », exalte à la fois la pureté et
la tendresse. La femme qui n'est pas chaste ni ai-
mante, celle que nous font l'atelier, la rue et le
(( monde », est une monstruosité sociale.
C'est dans la famille que toutes les vertus de la
femme s'épanouissent. C'est là que sa bonté rayonne.
Le foyer est son royaume. Là sont ses puissances, et
donc ses vraies libertés, il nous faut concevoir la
famille comme le principal moyen d'assurer l'action
bienfaisante de la femme sur l'homme.
Reine, mais reine d'amour, comme le philosophe
est roi d'intelligence, et le prolétaire roi d'énergie,
la femme n'a que la mission d'aimer. Toutes ses fonc-
tions s'y rapportent. C'est par là qu'elle est supé-
rieure à l'homme, comme le dit A. Comte, « quant à
l'attribut fondamental de l'espèce humaine, la ten-
dance à faire prévaloir la sociabilité sur la person-
nalité ».
Sans doute, puisqu'il faut aussi agir et penser, et
non pas seulement aimer, le commandement restera
dévolu à l'homme, malgré son infériorité morale ;
mais la femme, d'autant mieux et plus efficacement,
éclairera et dirigera par la douceur et la sympathie.
La femme la plus respectée n'est pas celle qui pour-
voit aux besoins du ménage. Ce n'est pas non plus,
sous les Cléopâtre et les Catherine que l'influence
féminine a prévalu.
En subordonnant l'intelligence et l'énergie au sen-
timent, le positivisme peut seul préparer le complet
retour de la femme à sa destination naturelle, quand
286 TROISIÈME PARTIE — LA GRISE MORALE
raffaiblissement de la saine croyance catholique l'en
a détournée. « Le sentiment, dit Comte, quand il est
pur et profond, rectifie de lui-même ses abus natu-
rels, parce qu'ils nuisent nécessairement au bien
qu'il poursuit toujours. Mais, au contraire, les abus
de la raison et ceux de Tactivité ne peuvent être si-
gnalés, et surtout corrigés que par Tamour, qui seul
en souffre directement».
Ainsi, la principale conception positiviste, c'est
« rhomme pensant sous l'inspiration de la femme,
pour faire toujours concourir la synthèse et la sym-
pathie, afin de régulariser la synergie ».
La famille est une liberté puisqu'elle est une force
sociale. Il s'y peut accomplir une action libre dont
les conséquences politiques et sociales sont considé-
rables. C'est là notre liberté fondamentale, et la
source vive de toutes les libertés possibles. A mesure
que cette source se tarit, que la famille se dissout,
la légifération intervient, les libertés disparaissent.
Et tout se détraque, car on ne supplée point la
vie.'
Le positivisme réagit vigoureusement contre les
absurdités révolutionnaires et métaphysiques qui
nous entraînent à un véritable suicide social. 11 fait
mieux que de nous restituer nos libertés, il les
élargit et il les accroît.
Ainsi, pour la famille, il la veut plus forte qu'elle
n'a jamais été, même au moyen âge. Comme il réin-
corpore le prolétaire à la Cité, il fait rentrer la femme
au foyer.
On sait que Comte prescrit le mariage à la fois
CHAPITRE I — LA FEMME ET LE POSITIVISME 287
■exclusif et indissoluble. Tout en rappelant que
« Tesprit relatif du positivisme est seul apte à appré-
eier les exceptions sans énerver les règles », il pousse
plus loin que le catholicisme cette condition essen-
tielle du véritable mariage monogame en conseillant,
^près les longues fiançailles et les chastes prélimi-
naires, le veuvage éternel et la communauté du cer-
eueil. « L'absence actuelle de tous les principes mo-
raux et sociaux, dit-il, permet seule de comprendre
qu'on ait osé ériger doctoralement l'inconstance et
la frivolité des affections en garanties essentielles du
bonheur humain. Aucune intimité ne peut être pro-
fonde sans concentration et sans perpétuité ; car la
seule idée du changement y provoque. Entre deux
êtres aussi divers que l'homme et la femme, est-ce
trop de notre courte vie pour se bien connaître et
s'aimer dignement? »
Voici donc les caractères propres de la famille po-
sitiviste : (( Veuvage éternel, surintendance mater-
nelle de Téducation, alimentation de la femme par
rhomme, libre suppression des dots et successions
féminines, faculté de tester et d'adopter. Chacune
de ces conditions devient indispensable pour que
l'homme puisse dignement subir l'influence continue
de la femme, sous l'impulsion simultanée de la mère,
de l'épouse et de la fille, également assistées ou di-
versement suppléées par la sœur. Sans cette sextuple
garantie, l'existence domestique ne pourrait assez
préparer et seconder l'activité physique ni le dévoue-
ment religieux ».
On voit la place glorieuse que le positivisme fait à
288 TROISIÈME PARTIE — LA CRISE MORALE
la femme, en la libérant des servitudes économiques^
et quelle mission sublime il l'invite à remplir.
D'abord l'éducation. <( Surintendance maternelle^
de réducation », dit le Maître. Il ajoute : « Toute la
morale spontanée, c'est-à-dire l'éducation des senti-
ments, celle qui au fond affecte le plus l'ensemble de-
là vie, doit dépendre essentiellement des mères. »
L'ambiance familiale est indispensable à la for-
mation des sentiments comme à leur saine direction.
La vie commune, le contact journalier, aussi l'amitié,
plus vive d'un sexe à l'autre, nous découvrent seuls
le fonds sympathique de la nature humaine, et en y
ajoutant. On ne comprend bien que ce qu'on aime.
Ce n'est pas chez les cuistres et en latin, c'est dans
la famille et par l'affection qu'on fait le mieux ses
« humanités ». Et sans cette connaissance primor-
diale, cette éducation initiale, le cœur restera tou-
jours sec, et donc l'esprit tronqué et faux. Mais ce
n'est pas seulement sur les siens que la femme peut
exercer sa douce influence.
Auguste Comte préconisait le salon. On entend
bien qu'il ne s'agit pas là du salon mondain où Ton
bostonne, où l'on intrigue, où l'on flirte, où Foiî
médit, où l'on étale sa richesse, ses infamies et ses
stupidités. Le salon et le club, qui devraient être,
d'après Comte, des laboratoires d'opinion publique
et des écoles de sociabilité, c'est à peu près l'Uni-
versité populaire, comme son fondateur l'avait
conçue. La femme y eût présidé moralement. Son
influence eût été précieuse si elle avait pu y pénétrer
suffisamment. « Tendant partout à faire justement
CHAPITRE I — LA FEMME ET LE POSITIVISME 289
prévaloir rinfluence morale, dit Comte, le sexe
■affectif réprouve spécialement les brutalités collec-
tives : il supporte encore moins le joug du nombre
-que celui de la richesse ». Elle eût donc empêché la
déviation et Téchec, qu'on ne peut attribuer qu'à
rignoble joug du nombre et de l'argent, d'une œuvre
utile et belle.
Salon, club ou université populaire, « c'est là sur-
tout, lit-on encore dans le Système de politique posi-
tive, que les femmes feront librement prévaloir leur
douce discipline morale, pour réprimer, à l'état nais-
sant, toutes les impulsions vicieuses ou abusives. Un
avis indirect, mais opportun et affectueux, y dé-
tournera souvent le philosophe d'une ambition four-
voyée ou d'une orgueilleuse divagation. Les cœurs
prolétaires s'y purifieront habituellement des germes
renaissants de violence ou d'envie, sous une irrésis-
tible sollicitude dont ils apprécieront la sainteté. Il
y a peu d'exemples jusqu'ici de philosophes détour-
nés d'argumenter quand il faut sentir... L'orgueil
doctoral sera toujours moins disposé que la violence
populaire à l'efficacité du correctif féminin ; car le
prolétaire est mieux animé que le philosophe par le
principe affectif, dont l'invocation directe constitue la
seule arme des femmes. Un sophisme leur offre beau-
coup plus d'obstacles qu'une passion. L'influence
féminine dignement subie par l'instinct prolétaire,
constitue réellement notre principale garantie contre
les immenses perturbations sociales que semble
devoir susciter l'anarchie actuelle des intelligences.
Quoique l'esprit ne puisse rectifier des sophismes
19
290 TROISIÈME PARTIE — LA CRISE MORALE
subversifs, le cœur sait nous préserver des désordres-
qu'ils provoquent ».
Toute éducation, c'est-à-dire le perfectionnement,
moral, vient de la femme. C'est pourquoi les acti-
vités comme les pensées, qui sont de l'homme^
doivent toujours être dominées par les sentimentSy.
qui sont de la femme.
Laissons Auguste Comte se résumer :
« Comme mère d'abord, et bientôt comme sœur^.
puis comme épouse surtout, et enfin comme fille,,
accessoirement comme domestique, sous chacun de
ces quatre aspects naturels, la femme est destinée à
préserver Thomme de la corruption inhérente à son
existence pratique et théorique. Sa supériorité affec-
tive lui confère spontanément cet office fondamental,
que l'économie sociale développe de plus en plus en
dégageant le sexe aimant de toute sollicitude per-
turbatrice, active ou spéculative. Tel est le but es-
sentiel de Texistence domestique et le caractère gé-
néral de ses perfectionnements successifs... Nous
sommes à tous égards, et même physiquement, beau-
coup plus les fils de nos mères que de nos pères.
Pareillement, le meilleur des frères, c'est assurément
une digne sœur ; la tendresse de l'épouse surpasse
ordinairement celle de l'époux. Le dévouement de la
fille l'emporte sur celui du fils. Il serait d'ailleurs
superflu d'expliquer la supériorité habituelle de la
domesticité féminine. La femme constitue donc,
sous un aspect quelconque, le centre moral de la
famille... Ainsi, la théorie positive de la famille hu-
maine se réduit enfin à systématiser l'influence spon-
CHAPITRE I — LA FEMME ET LE POSITIVISME 291
tanée du sentiment féminin sur Taclivité mascu-
line ».
Non seulement la femme doit être universellement
affranchie de tout travail salarié ; mais il la faut pré-
server encore^ comme les philosophes, de tout souci
de richesse et d'ambition. Elle devra donc librement
renoncer aux dots, dons et successions. « Car les
préoccupations ambitieuses, dit A. Comte, nuisent
davantage aux femmes que les sollicitudes maté-
rielles. Prêtresses domestiques de l'Humanité, nées
pour modifier, par Taffection, le règne nécessaire de
la force, elles doivent fuir, comme radicalement dé-
gradante, toute participation au commandement ».
De même pour le philosophe. Car les situations
sont analogues. Ici, la constitution politique déter-
mine Faction du pouvoir spirituel sur Tautorité tem-
porelle nécessaire ; là, la constitution domestique
systématise la prééminence du pouvoir moral. La
femme et le philosophe, c'est-à-dire le cœur et l'es-
prit, concourent à contenir et moraliser l'autorité
matérielle. « La femme et le prêtre constituent les
deux éléments essentiels du véritable pouvoir modé-
rateur, à la fois domestique et civique ».
Voilà réalisée, pour la première fois sur notre
planète, la parfaite harmonie de l'activité, de l'in-
telligence et du sentiment qui relie la population
objective, présente, de l'Humanité aux deux popula-
tions subjectives, du passé et de l'avenir. «La femme
nous pousse vers l'avenir, tandis que le sacerdoce
nous subordonne au passé, la masse active ayant
pour domaine le présent ».
292 TROISIÈME PARTIE — LA CRISE MORALE
Jamais la femme n'a été promue si haut, parce que
jamais sa véritable nature ne nous fut si complète-
ment définie. La Vierge Marie, si touchante à tant
d'égards, n'est qu'une grande partie de la nature fé-
minine idéalisée. Le positivisme nous révèle toute
l'adorable intermédiaire de l'Humanité qu'est la
femme. C'est par elle que nous pouvons seulement
concevoir ce Grand Être. « Telle est leur sublime
destination, dit Comte, aux yeux de la religion dé-
montrée. Le Grand Être leur confie spécialement sa
providence morale, pour entretenir la culture di-
recte et continue de l'affection universelle, au milieu
des tendances, théoriques et pratiques, qui nous
détournent sans cesse ».
Dans la religion de l'Humanité, la femme est donc
glorifiée successivement comme mère, épouse, fille
et sœur, voire comme domestique. Quatre dimanches
par an sont consacrés à ce culte. De plus, à la fin de
chaque année bissextile, on célèbre la fête collective
des femmes, personnellement sanctifiées.
Les femmes sont les plus douloureuses victimes
d'une anarchie qui réveille les bestialités primitives.
Dans ce chaos de violences, les hommes peuvent
encore s'anesthésier d'orgueil. A tout le moins, ils
satisfont leurs grossiers appétits. Mais avec leurs
pauvres vanités de poupées parées et empanachées,
leurs triomphes d'alcôve, les femmes ne se peuvent
soustraire longtemps à l'angoisse du néant qui les
oppresse. Elles souffrent de n'avoir plus à aimer
qu'elles-mêmes et leurs chiffons. Est-ce qu'elles ne
crient point leur désespoir jusque dans les toilettes
CHAPITRE I — LA FEMME ET LE POSITIVISME 293
extravagantes, scandaleuses, laides, hystériques
qu'elles osent porter aujourd'hui? Dans le peuple, si
elles évitent le ruisseau, elles vont à l'alcool, et h celui
qui affole le mieux, l'absinthe.
La ménagère et la mère de famille qui, malgré
tout, s'en tiennent à leurs devoirs, en arrivent à se
demander si elles ne sont pas dupes, s'il n'y a pas
mieux. De tous côtés, elles entendent justifier les
turpitudes et raisonner les insanités. Elles ne font
qu'hésiter, certes ; mais leurs filles sont témoins de
leurs hésitations. Trop souvent, d'ailleurs, elles ont
à subir les brutalités et les ignominies d'un mari ou
d'un père indigne. S'il n'y a pas d'association hu-
maine sans direction unique et continue, il faut
aussi à tout gouvernement, pour qu'il ne soit pas
une tyrannie de caprices incohérents, tracassière et
insupportable, une religion pour consacrer et régler
aussi bien le commandement que l'obéissance. Nous
retrouvons l'anarchie intellectuelle au principe de
tous nos désordres et de nos maux. Tout se tient. La
société française est à reconstituer de fond en
comble.
Le positivisme seul, on ne saurait trop le redire,
parce qu'il embrasse THumanité tout entière, dans
le temps et l'espace, peut ordonner cette reconsti-
tution.
Mais il a été jusqu'ici mal entendu de nos intellec-
tuels, infatués de leur érudition et de leur misérable
logique. Ils ne savent que savoir. Pour comprendre
le positivisme, il faut avant tout savoir agir et savoir
aimer.
294 TROISIÈME PARTIE — LA CRISE MORALE
Ce sont les prolétaires et les femmes qui souffrent
le plus du désordre mortel qui les a exclus du foyer
et de la Cité. Le cœur prolétarien et le cœur féminin,
c'est-à-dire Ténergie et Tamour, nous sauveront et
nous régénéreront, — si nous pouvons Têtre encore.
CHAPITRE II
La Décomposition morale
Les spirituels chroniqueurs et les aimables philo-
sophes, dont l'essentielle fonction est de nous amu-
ser d'un mot et de nous endormir d'un sophisme, ont
beau jeu contre les prophètes de malheur. N'ont-ils
pas pour eux, d'abord, l'innombrable légion de ceux
qui ne veulent rien voir ni savoir, tout l'énorme
poids mort social de la paresse et du parasitisme.
Jouir du moment, jouir quand même, amasser de
l'or : cela durera bien autantqueleur spasme. Après,
disent-ils, on se débrouillera, c'est-à-dire nos fils se
débrouilleront. On en a vu bien d'autres : la guerre,
la Commune... Amusons-nous.
Depuis que les esprits chagrins nous annoncent la
fin de tout dans la désolation de la désolation, on va
tout de même, — et gaiement. On n'a jamais été
aussi gai. A Paris seulement, il n'y a pas moins de
deux cent mille filles de joie préposées à nos nobles
plaisirs, — sans compter les hommes de lettres.
Sous la Restauration, on dénonçait déjà la plaie
CHAPITRE II — LA DÉCOMPOSITION MORALE 295
-du fonctionnarisme. Les Teste et Gubières du roi-
citoyen, pour ne pas remonter aux Fouquet du roi-
Soleil, ont précédé les politiciens de la troisième
République. Il y a un siècle, J. de Maistre signalait
un cas de prostitution infantile, et Ton peut lire dans
le Journal des Concourt (année 1863) : « Aubriey me
contait que dans la rue, hier, une petite fille de sept
ou huit ans lui avait proposé sa sœur, une fillette de
quatorze ans, en lui offrant de faire, avec son haleine,
de la buée sur les carreaux de la voiture où ils mon-
teraient, de manière que les agents de police ne
voient rien ».
Ce qui semble donner raison aux esprits superfi-
•ciels et faciles qui se satisfont d'un calembour et des
apparences, c'est que l'agonie est lente, beaucoup
plus lente que ne l'avaient pu supposer les moralistes
et les sociologues. L'énergie de vivre de tout orga-
nisme social est considérable.
Néanmoins, lorsque l'infection est généralisée,
c'est la dissolution, la déliquescence, et Tissue tra-
gique est fatale, à bref délai.
. Pessimisme, dira-t-on. Non pas. Nous ne signa-
lons qu'un mal trop réel, et pour qu'on y fasse atten-
tion avant qu'il soit trop tard ; nous ne désespérons
que des principes morbides qui décomposent la so-
ciété, et pour qu'on en revienne aux principes qui
la vivifieraient. Est-ce là du pessimisme?
Mais les principes que nous dénonçons, — suf-
frage universel, parlementarisme, irresponsabilité,
etc., — sont-ils aussi nocifs que nous le prétendons,
et le mal aussi grave que nous le disons ?
296 TROISIÈME PARTIE — LA CRISE MORALE
Des principes se peuvent discuter. La pourri-
ture et rincohérence parlementaires se manifestent
assez par notre impuissance au Maroc, les affaires
politico-financières, liquidations, Chartreuse, Ro^
chette, Marix, fournitures militaires et autres, la
révolte des fonctionnaires, etc., pour qu'il soit né-
cessaire d'y insister. Nous n'en avons pas fini avec
les scandales, les hontes et les désastres de ce ré-
gime (1).
Le mal ne se peut contester. Les faits sont là. Nous-
citerons les plus graves : la criminalité qui s'étend
jusqu'à provoquer la désagrégation sociale, le di-
vorce qui dissout la famille, la dépopulation qui
livre la nation.
Dans la Revue des Deux-Mondes, M. Henri Joly
écrivait dernièrement :
(( La statistique qui vient de paraître et qui donne
une récapitulation des années allant de 1901 à 1905,
(1) Le Temps, qui est obstinément ministériel, et donc aussi
optimiste qu'un haut fonctionnaire, en arrive à dire, au sujet
des boucheries militaires :
(( Commerce local, presse locale, intérêts locaux : c'est tou-
jours le même adjectif qui revient dans cette histoire véri-
dique. Ajoutez-y les représentants locaux, qui interviennent
auprès des pouvoirs publics en faveur de la viande malsaine,
et vous avez tous les éléments d'un diagnostic complet, vous
connaissez le mal dont nous souffrons : c'est la ligue des inté-
rêts particuliers contre l'intérêt général. Ah ! l'on disserte sur
la crise du parlementarisme ; et nous avons publié, l'autre
jour, une consultation de M. Poincaré sur ce sujet. Mais le mal
est plus profond qu'on ne croit, et les remèdes que l'on propose
sont bien anodins. Le mal, c'est l'impunité ou la protection de
la fraude; c'est le gaspillage des ressources de la nation. C'est
le triomphe du braconnier sous toutes ses formes. C'est 1©
CHAPITRE II — LA DECOMPOSITION MORALE 29T
nous montre la reprise de Taggravation du nombre
des crimes et une reprise qui promet d'être forte-
ment soutenue.
« ...Dans les dernières années, nous voyons les
crimes contre les personnes aller successivement de
1,037 à 1,103 et à 1,216. Si nous décomposons ce
total, nous voyons monter les assassinats de 140 k
169 ; les meurtres, de 163 à 186, à 222, à 230, à 274 ;
les parricides, de 9 à 12 ; les coups et blessures
ayant entraîné la mort, de 145 à 171 ; les viols sur
les adultes, de 58 à 62.
u Les crimes contre les propriétés déférés au jury
étaient, en 1902, au nombre de 787. Ils sont, en 1905,
au nombre de 1,020. Les vols et abus de confiance
qualifiés ont progressé de 640* à 654, à 659, à 690.
Les incendies ont été de 120 à 141. L'esprit d'asso-
ciation de ces malfaiteurs est venu encore aggraver
budget dévasté par le bouiUeur de cru. C'est partout, dans
chaque compartiment de nos finances, une fissure ouverte. C'est
la dispersion de nos eiïorts et, par suite, l'incapacité de rien
faire de grand. C'est cette coalition des routines qui fait, par
exemple, que la France veut rester à tout prix le Conservatoire
de la marine à voiles, parce qu'il y a des primes à distribuer :
grosse monnaie électorale.
a Nous pourrions avoir le plus bel outillage économique,
puisque nous avons tant d'argent. Nous pourrions aménager
deux ou trois ports qui laisseraient très loin Anvers, Rotterdam,
Hambourg. Mais nous préférons distribuer nos ressources entre
vingt ou trente ports qui ont des députés exigeants. C'est ainsi
qu'un énorme budget se vaporise. Il se répand comme una
poussière d'eau, qui mouille la terre et ne la féconde pas. En
présence d'un tel cas, on prône des systèmes de guérisoQ :
scrutin de liste, renouvellement partiel, etc. Ce sont des re-
cettes de bonne femme ».
298 TROISIÈME PARTIE — LA CRISE MORALE
le péril. Si, en 1900, on comptait, pour 100 affaires,
126 accusés, en 1905, on en compte 147 )>.
De plus, cette augmentation de la criminalité va
avec Ténervement croissant de la répression et Tin-
suffisance croissante de la police. La Cour d'assises
de la Seine, sur 215- prévenus qu'elle avait à juger
du l^"" janvier au 15 mars 1908, a prononcé 89 ac-
quittements et 20 condamnations avec sursis, soit
plus de 50 0/0 de mises en liberté immédiate. Évi-
demment, les travailleurs honnêtes risquent plus que
les apaches.
FauL-il croire que les jurés de la Seine sont des
philosophes de bonté qui pardonnent tout parce
qu'ils comprennent tout? Non pas. Ils acquittent par
indifférence, parce qu'ils ne distinguent plus Tacte
bon socialement de Tacte mauvais, parce qu'il n'y a
plus en fait de société. L'anarchie intellectuelle et
morale s'étend. Une société qui en est à se demander
si elle se peut défendre est déjà condamnée.
En 1890, la proportion des affaires « classées »,
c'est-à-dire celles dont on renonce à découvrir les
auteurs, était de 63 0/0 ; actuellement, elle atteint
71 0/0. On peut donc dire que 15 0/0 seulement des
infractions, délits et crimes sont punis.
Le plus inquiétant, c'est l'accroissement de la cri-
minalité juvénile qui a été de 450 0/0 en 75 ans. Elle
est plus considérable pour les crimes que pour les
délits, et surtout pour les meurtres et assassinats.
En 1830, on comptait 6,979 mineurs délinquants de
16 à 21 ans; en 1850, 13,910 ; en 1880, 23,319 ; en
1890, 27,309; en 1900, 30,485; en 1905, 31,441.
CHAPITRE II — LA DECOMPOSITION MORALE 299
- Le chiffre des suicides qui atteignait 8,1^0 en 1869,
^'est élevé à 9,945 en 1907 ; par rapport au nombre
des décès, il a doublé, passant de 59 à 125 pour
10,000 décès. C'est ce qui juge nos progrès, nos lu-
mières, et toutes les grandiloquences officielles.
1 Pour la famille, « révolution » est aussi inquié-
j tante. En 1885-1886, il y avait eu 14 divorces pour
1,000 mariages célébrés ; en 1888, il y en eut 20 ; en
j; .d889-1890, 23; en 1896-1900, 27; enfin, en 1901-
1905, 33 pour 1^,000 mariages.
Les sociologues savent bien que le divorce est un
I de ces dangereux remèdes dont il faut toujours aug-
menter la dose jusqu'à l'intoxication totale. 11 y a
•quelques années, nous écrivions : « Ayant établi le
divorce, nous sommes dans l'obligation de l'élai^ir.
Et l'élargissant aujourd'hui jusqu'au divorce par
•consentement mutuel, nous devrons l'élargir demain
jusqu'au divorce par la demande d'un seul, — et
après jusqu'à l'union libre. C'est fatal ».
Les chiffres mettent en lumière, pour tous, ces
considératioïis générales. On sait maintenant que le
divorce est un remède qui atténue provisoirement
quelques inconvénients du mariage, mais qui géné-
ralise une infection mortelle. C'est de l'homéopathie
à rebours.
Enfin, voici qui est plus grave encore, puisque
cela nous avertit non seulement de notre abaisse-
ment moral, de notre anarchie, mais encore de la
dégénérescence de la race. Marquons-le bien : en
1907, il y a eu 793,000 décès et seulement 773,000
naissances, — soit un déficit de 20,000 Français.
A Boucicaut
A TenoM
7,8 p. 100
17,7 —
5 p. loa
15 —
300 TROISIÈME PARTIE — LA CRISE MORALE
L'année précédente, il y avait encore eu 806,000 nais-
sances : la natalité a donc diminué de 33,000 d'une
année à l'autre, et c'est à fléchir encore qu'elle in-
cline.
Le docteur Boissard, médecin de Thôpital Tenon^
nous dit :
« La fréquence des avortements criminels est au-
jourd'hui si considérable que cette question est en-
trée dans le domaine de la clinique. Veut-on des
preuves ? Voici les chiffres qui démontrent que sa
progression est manifeste et partout la même :
« Pourcentage des avortements :
A Saint-Antoine
1898.. . . 6,8 p. 100
1904.. . . 18,5 —
« Ainsi, partout, la progression est constante et
identique : en 1904, on observait trois fois plus d'a-
vortements qu'en 1898, et je suis sûr que, depuis^
cette progression est allée encore en augmentant
sans que je puisse donner des chiffres qui seront
toujours incomplets parce que, d'une part, un cer-
tain nombre d'avortements sont soignés dans les dif-
férents services de médecine et de chirurgie, et que^
d'une autre part, nous ne voyons pas les avortements
qui <( marchent bien », c'est-à-dire ceux qui évoluent
sans accidents.
ce Pour ma part, j'estime que les deux tiers des
avortements, si on élimine les avortements des syphi-
litiques oudesalbuminuriques, sont des avortements
provoqués criminels ».
D'autre part, le professeur Lacassagne nous dit^
CHAPITRE II — LA DÉCOMPOSITION MORALE 301
dans son livre, Peine de mort et criminalité : « Pajot
estimait qu'il y avait plus d'avortements que d'accou-
-chenients... Il y a 150 sages-femines à Lyon. Une
sage-femme nous raconte qu'elle voit à peu près trois
avortements par semaine, ce qui fait environ 150 par
an. Prenons une moyenne. Nous pouvons admettre
que, sur 150 sages-femmes, il y en a 100 qui obser-
vent 100 avortements par an, soit 10,000. Nous sa-
vons, d'autre part, qu'il y a à Lyon de 8,000 à 9,000
naissances par an. Donc, il y a plus d'avortements
que de naissances».
On peut s'en tenir là. Cette fois, c'est bien la fin
de tout. Allons-nous l'accepter?
La pourriture sociale s'étend et pénètre chaque
Jour davantage. On ne peut plus se refuser à la voir
sous tous ses aspects : la prostitution, le proxénétisme,
le jeu, Talcoolisme, les multiples formes de la dé-
bauche, grossière et élégante, la pornographie, etc.
Les esprits les plus obstinément optimistes s'in-
quiètent.
Des hommes de bien s'élèvent aujourd'hui parti-
culièrement contre la pornographie. Associons-nous
à leur vertueuse protestation. Il y a l'enfance à pré-
server, d'abord, la pudeur féminine à défendre, la
dignité française à soutenir. Il y a la vilenie, la niai-
serie, la bestialité à contenir.
Dans un congrès qui a tenu ses séances à Paris,
€n 1908, on a vigoureusement dénoncé l'audace des
exploiteurs de la pourriture sociale.
Rien de mieux, certes.
Les philanthropes et les moralistes sont de bonnes
302 TROISIÈME PARTIE — LA CRISE MORALE
gens, qui ne manquent pas de courage. Là surtout,
il fcuit être avec eux et braver résolument le ridicule,
de s'avouer sain et propre. C'est, à tout le moins,
manifester que Tinfection n'a pas tout gagné.
Est-ce à dire qu'on va guérir le mal?
Hélas ! les philanthropes et les moralistes affec-
tionnent trop les tâches faciles et glorieuses, ils ré-
pugnent trop à la pénible et vulgaire besogne de
fouiller le social pour atteindre les racines qui y sont
enfoncées profondément. Ils sont généreux et élo-
quents. On souhaiterait qu'ils fussent désintéressés
et ardents. Leur charité ne peut rien contre la
misère, non plus que leurs ligues contre le vice. Il
semble, vraiment, après tant d'expériences décisives,
qu'ils négligent de s'en prendre décidément au mal
même, pour avoir toujours à exercer leur bienfai-
sance sur les effets.
Ils assistent aux fêtes de charité où il est de bon
ton de se montrer, à tous les congrès que préside un
membre de l'Institut, ils souscrivent aux Sociétés et
Ligues où l'on décore ; mais ils ne participent jamais
à une œuvre forte, positive, d'éducation, d'organisa-
tion ou de reconstitution sociale.
Si Ton exhibe des filles nues sur la scène d'un
théâtre, si l'on expose d'ordurières images aux de-
vantures des kiosques, si la rue est envahie par une
librairie immonde, c'est qu'il y a un public avide de
toutes ces saletés, — et non pas seulement, comme
on rinsinue hypocritement, les désœuvrés étrangers
et les rastas de passage.
Réprimons, soit : peut-être intimiderons-nous un
CHAPITRE II — LA DÉCOMPOSITION MORALE 303^
temps l'audace de cette licence, arrêterons-nous un
jour la propagation de cette lubricité ; mais, sachons-
le, ce sera pour déplacer ou déguiser la dépravation,
non pour la supprimer, ni même la restreindre. La
répression, en cette matière, si vigoureuse qu'elle
soit, ne saurait aller cautériser les profondeurs cor-
rompues où les sanies s'élaborent.
Au congrès international contre la pornographie,
on a préconisé surtout l'action policière et judiciaire.
Quelques vœux en ce sens, voilà tout ce qu'on peut
demander à des congressistes. C'est moins facile à
appliquer qu'à voter.
On en a à la pornographie. C'est bel et bien. Mais
qu'est-ce que la pornographie? Comme on ne veut
pas voir qu'elle a des racines profondes avec des ra-
mifications complexes, comme on veut la traiter par
une action spécialisée, il la faut définir. C'est là que
les difficultés commencent. La pornographie est bien
plus subjective qu'objective. Toute définition ne peut
être que vague ou ridicule. Les chevaliers de la pu-
deur ne redoutent point le ridicule, nous le savons,
et c'est parfois du courage quand il ne s'agit que de
soi-même; mais c'est aussi, le plus souvent, de la
sottise quand on prétend exercer un office social.
Résumant les définitions juridiques des tribunaux
de Limoges et de la Seine, M. Pourésy, dans son
livre La Gangrène pornographique^ déclare : « Est
obscène tout ce qui tend publiquement et intention-
nellement au rapprochement des sexes ». Intention-
nellement? Comment le reconnaîtra-t-on ? Et puis,
comment ne voit-on pas que ce qui tend, même pu-
304 TROISIÈME PARTIE — LA CRISE MORALE
bliquemont, au rapprochement des sexes, est encore
€e qu'il y a de plus sain, et donc de moins immoral?
La définition de M. l'abbé Sertillange serait meil-
leure : (( La pornographie est tout ce qui trouble la
chair ». Mais à qui ? Il y a des maniaques que les
gravures de modes excitent beaucoup plus qu'une
eau-forte de Rops.
Nous aimons mieux celle de M. Bérenger : « La
pornographie, c'est tout ce qui peut corrompre l'en-
fant », c'est-à-dire toutes les saletés qui sont expo-
sées dans la rue et mises sous les yeux des enfants.
On s'y peut tenir pratiquement. Mais là M. Pourésy
proteste : <( Si cette thèse était admise en droit cor-
rectionnel, dit-il, il y aurait bien peu de pornogra-
phie publique à condamner, car la plupart des pro-
ductions obscènes sont heureusement incomprises de
la plus grande majorité des enfants ». Il ne s'agit pas
de minorité ni de majorité, mais de possibilité. Il ne
s'agit pas, noli plus, de tracasser et de condamner,
mais défaire œuvre d'assainissement utile.
M. Pourésy nous cite cet exemple bizarre : « Il y a
quelques mois seulement, un homme d'une cinquan-
taine d'années, me disait : « On fait bien de défendre
les enfants contre les pornographes, mais nous,
hommes, nous avons besoin que l'on nous défende
aussi. Nous avons trop d'occasions de nous cor-
rompre : les tentations, les excitations à la sensua-
lité sont trop puissantes et trop nombreuses dans
notre vie privée. Il faut qu'on supprime aussi pour
nous ces appels aux passions sexuelles que la porno-
graphie impose à nos regards dans les rues ». N'en
CHAPITRE II — LA DECOMPOSITION MORALE 305
déplaise à M. Pourésy, ce monsieur est simplemeni
un aboulique impulsif, et cela ne se soigne point en
écartant toutes les occasions que le malade peut
avoir d'exercer sa volonté et sa nolonté,aucontrairey
mais en essayant de ranimer cette volonté et cette
nolonté, et d'abord par Texercice. Si Ton n'y réussit
pas, il n'y a qu'à enfermer le bonhomme ; car s'il ne
peut résister aux suggestions des images licencieuses^
il ne pourra, non plus, résister aux invitations às'en-
ivrer devant les portes des cabarets, ni aux provo-
cations à tuer que lui sera une arme quelconque^
voire un simple canif de poche.
M. Pourésy est bien documenté. Il nous dépeint
la pornographie sous tous ses aspects, photogra-*
phies, cartes postales, journaux, cafés-concerts^
théâtres, livres, moyens anticonceptionnels, etc. Le
mal est grand. Nous le savons. Mais peut-être n'est-
il pas là seulement. Comme tous ceux qui s'absorbent
dans une action trop spécialisée, M. Pourésy y rap-
porte tout.
Quoi qu'il en dise, ce n'est pas la pornographie
qui a poussé Soleilland au crime et l'enseigne Ullma
à la trahison. « Ullmo, dit M. Pourésy, ne serait pa&
aujourd'hui où il en est si la pornographie ne s'était
mêlée à sa vie. Les photographies galantes, les soi-
rées passées dans les music-halls de T. que nous con-
naissons un peu l'ont poussé à l'abîme ». Une action
sociale qui s'inspire de vues aussi simplistes ne sau-
rait être efficace.
Il faudrait donc, d'abord, définir la pornographie.
Première difficulté. L'ai% la science, par exemple^
20
306 TROISlÈiME PARTIE — LA CRISE MORALE
seront toujours d'excellents prétextes. Si on les
écarte délibérément, comme le proposent de farou-
ches pudeurs, on risque de tomber dans le grotesque
ou Todieux, ainsi qu'il est advenu parfois, — et non
sans dommage pour l'action moralisatrice.
Déjà, au congrès même, M. Georges Lecomte, au
nom de la Société des gens de lettres, a prononcé :
(( Nous avons le plus grand souci des libertés légi-
times de Tart ». Et ailleurs, M. Doumergue, ministre
de l'Instruction publique, a dit, le lendemain du
congrès et à son propos : a Les conditions expresses
d'une réglementation nouvelle seraient qu'elle respec-
tât tous les droits de la pensée, toutes les formes de .
l'art — pourvu qu'elles soient vraiment artistiques —
et ne laissât nulle place à l'arbitraire ». Les indu-
striels malpropres que nous visons peuvent être tran-
quilles : avec de telles formules, tout peut passer.
L'art, la pensée, la beauté î Ce qui est immoral et
malsain n'est pas nécessairement stupide et laid.
S'il en est ainsi, le plus souvent, c'est que la boue
n'a pas encore atteint toutes les parties hautes. Mais
il est visible qu'elle monte...
Jusqu'ici, les artistes et les écrivains de grand ta-
lent ont eu d'autres débouchés, et ils avaient quelque
idéal. Mais la concurrence entre les talents se fait
toujours plus âpre, la soif d' « arriver » toujours plus
intense, qui ne sauraient supporter les désuets scru-
pules sur les moyens. D'autre part, la clientèle por-
nographique grossit constamment et offre ainsi une
prime de plus en plus forte à la production spéciale
qui fait sa triste joie.
CHAPITRE lï — LA DÉCOMPOSITION MORALE 307
Les marchands de vin et les tenanciers de tripots
sont des puissances électorales ou parlementaires :
un jour viendra, qui est proche, où les mercantis de
la pornographie, par leur nombre, leur richesse,
leur influence sociale, n'auront rien à leur envier.
De Tart, on nous en donnera, si l'on y mette prix.
En se raffinant, en se faisant plus intellectuelle, plus
artistique, la pornographie élargira son champ d'é-
pandage. Il y en aura pour tous les goûts, — et pour
tous les dégoûts. M. Pierre Louys et les esthètes se
peuvent réjouir : on crèvera en beauté.
Si les expédients coercitifs peuvent atteindre un
mode de pornographie, on peut être assuré d'avance
que ce sera pour en favoriser et même en susciter
d'autres, aussi nocifs. Tous ces abcès sont des exu-
toires. Il est vain de chercher à les soigner les uns
après les autres, et il est peut-être dangereux de les
fermer artificiellement.
Aucune loi ne saurait avoir la souplesse vivante
qu'il faut pour suppléer une âme. Si, à la rigueur,
elle peut fixer la longueur et l'épaisseur des chemises
des acteuses, elle ne peut régler les mouvements
lascifs, les sous-entendus égrillards, ni les imagina-
tions, plus ou moins morbides, des spectateurs. Elle
ne peut empêcher l'obscénité qui se trace sur les
murs, ni surprendre celle qui s'accomplit dans les
bouges bien clos.
La police ne peut rien sur l'imagination, et c'est
l'imagination qui fait surtout l'obscénité d'un dessin
ou d'un écrit. Pour les cœurs chastes, tout est pur.
Au moyen âge, les sculptures des cathédrales étaient
308 TROISIÈME PARTIE — LA CRISE MORALE
pures. En reproduisant les pires lubricités des dam-
nés, les naïfs artistes médiévaux voulaient en in-
spirer rhorreur et non le désir. Ils y réussissaient
pleinement. Aujourd'hui, même les statues grecques
sont obscènes. Nous en avons fait Texpérience dans
un milieu ouvrier, où nous avons pu observer des
enfants, des jeunes femmes et des jeunes hommes
défilant devant un moulage du Discobole. Pour un
voyou des faubourgs, la Bible et même les Évangiles
sont équivoques.
Les circonstances, Tépoque, le milieu, l'âge, peu-
vent modifier le caractère moral d'une œuvre, et
pour une même personne. Ainsi, pour quelques-uns,
Nana était un roman pornographique, il y a vingt-
cinq ans, qui est une « étude de mœurs » aujourd'hui.
L'obscénité, au fond, elle est au dedans de
rhomme. Et ce n'est pas la pornographie qui l'éveille.
La pornographie vient après pour la satisfaire à bon
compte, et commodément.
Le besoin s'étant fait sentir, des professionnels se
sont révélés pour le satisfaire. C'est normal, et tout
à fait dans les principes de l'économie politique et
morale de notre temps.
Au nom de quoi veut-on empêcher que les uns
poursuivent les plus gros profits de leur labeur ou de
leur commerce et que les autres recherchent les
meilleurs plaisirs qui conviennent à l'âme que leur
a faite ce siècle ? L'argent et les jouissances, ce sont
les seuls ressorts qui subsistent. Ils jouent comme
ils peuvent.
Tout est épars. Tout ce qui pouvait relier est
CHAPITRE II — LA DÉGOMPOSlTIOxN MORALE 309
rompu. Tout ce qui pouvait rallier est conspué. On
proclame que les individus sont libres, qu'ils n'ont
plus que des droits et qu'il n'y a qu'une autorité,
celle du nombre. Ou il faut accepter franchement ces
principes dissolvants jusqu'à la fin de tout, ou, si
Ton veut vivre, il faut réagir et reconstituer la so-
ciété dissoute.
On n'a pas — sauf quelques exceptions tératolo-
giques — la vocation de la pornographie ; on ne se
résout à un tel métier que par la faim et par le lucre.
C'est la demande qui, d'abord, provoque Toffre.
Voilà une précieuse indication : examinez l'étalage
des libraires, et concluez. Le nombre est évidem-
\ ment pour la pornographie. Respectez donc la loi
jque vous vous êtes donnée, ou coalisez-vous, dès
lors, pour la chambarder. La politique du suffrage
universel a pour corollaire Part et la littérature du
I suffrage universel. Ploutocratie implique pornocratie.
Si vous réprouvez celle-ci, ô bons philanthropes et
; moralistes ! il vous faut, avec nous, condamner
celle-là, — combien plus pourrissante.
La corporation, en organisant le travail, donnait
l'orgueil de l'œuvre produite. Elle avait institué une
I morale professionnelle. On ne travaille plus que
1 pour l'argent. Les économistes ont enseigné qu'il n'y
avait qu'un devoir : gagner le plus d'argent possible.
Pour de telles leçons, on est toujours sûr d'avoir de
I brillants élèves qui dépassent leurs maîtres. Nous en
sommes au sabotage : le plus mauvais travail pour
le plus fort salaire. Il n'y a plus que des saboteurs,
\ en haut et en bas, partout.
310 TROISIÈME PARTIE — LA CRISE MORALE
La pornographie n'est qu'une manière du sabotage
de Tart, — et donc une conséquence de l'anarchie
économique. Laissez faire, laissez passer, — laissez
empoisonner, pourrir, laissez saboter.
Est-ce donc la moralité publique qu'il faut re-
dresser? Gomment ? Vos prêches, il faudrait y croire-
vous-mêmes, et à tout le moins jusqu'à vous astrein-
dre à l'attitude de les vivre.
On n'a plus d'autre objet que de jouir quand on
n'a plus de devoirs. Et Ton n'a plus réellement de
devoirs, — ni envers soi-même, puisque l'individu
isolé n'est plus qu'un accident d'un moment ; ni en-
vers son métier, puisqu'on n'œuvre plus que pour le*
gain ; ni envers la famille, puisque le divorce et le
féminisme spontané l'ont dissoute ; ni envers l'État,
puisque le parlementarisme l'a désagrégé ; ni envers
la société même, puisqu'il n'y a plus de vie sociale.
Dans cette anarchie, toute jouissance est légitime,
celle que donne la pornographie comme les autres.
On ne dose pas une avalanche.
C'est l'abrutissement de l'individu, dit-on, c'est la
fin de la race. Qu'est-ce que cela peut fairô à qui
n'a pas de motif de vivre?
Un des plus actifs ferments de décomposition,
c'est l'ennui. Et Ton s'ennuie parce que l'on ne se
dépasse pas, parce que, limité à soi-même, on a
vite fait de connaître tout ce qui se rapporte à soi.
L'âme s'épuise et languit dans la prison d'un
égoïsme. Quand il n'a plus d'autre objet que les plai-
sirs de son corps, l'homme en a tôt fait le tour, mal-
gré toutes les vilaines folies qu'il peut inventer, —
CHAPfTRE II — LA DÉCOMPOSITION MORALE 311
et alors il n'a j3lus qu'à se brûler la cervelle. C'est
ce qu'il fait, parfois, et de plus en plus, comme on^
Ta vu.
Et c'est là un énorme progrès, paraît-il, puisque
des fonctionnaires universitaires peuvent écrire, à
Theure présente : « Les maîtres d'école », les « ré-
gents » de l'ancien temps ne manquaient ni de dé-
vouement ni d'adresse, et ils sont arrivés à des ré-
sultats bien inférieurs à ceux qu'obtient de nos jours
l'instituteur du moindre hameau ».
Nous applaudissons, néanmoins, à la campagne
contre la pornographie. Elle ne pourra rien contre
la pourriture sociale, sans doute ; mais elle préser-
vera peut-être quelques enfants du peuple d'un ap-
prentissage trop précoce du vice, elle gardera un
peu notre dignité à l'extérieur.
Il y a plus. On fait appel à l'opinion publique :
cola fera mieux sentir combien il importe de la réor-
ganiser en lui donnant une sage direction. Les Ligues
des philanthropes et moralistes ne sont que les dé-
bris impuissants du pouvoir spirituel. Peut-être s'en
apercevra-t-on un jour.
Il y a mieux encore. Si ceux qui ont entrepris
cette campagne sont sincères et intelligents, comme
on le doit supposer, ils seront entraînés, par la lo-
gique môme de leur activité, à commencer une réac-
tion heureuse contre les principes dissolvants qui
ont déterminé la pourriture sociale dont la porno-
graphie n'est qu'une des purulences.
Certes, la vie n'a jamais été plus facile, le calme
apparent plus complet, et toutes les licences moins
312 TROISIÈME PARTIE — LA CRISE MORALE
contenues, pour qui s'en tient à sa propre manière
et se satisfait de passer.
Mais la vie d'un homme social est faite d'autre
chose. Suivant Auguste Comte, Thumanité est Ten-
semble continu de tous les êtres convergents. Un
homme est donc un être social, continu et conver-
gent. Il n'est rien autre qu'une brute mauvaise aux
autres et à lui-même s'il ne continue ses ascendants,
s'il ne se relie à ses contemporains et s'il ne laisse
rien de lui à ses descendants pour que ceux-ci le
continuent à leur tour.
On a dit qu'on pouvait user du téléphone et être
un barbare ; il est aussi vrai qu'un boulevardier qui
use et abuse de toutes les jouissances raffinées de la
civilisation, un politique qui savoure toutes les vo-
luptés du pouvoir, aussi la mondaine qui se pare de
riches joyaux pour être admirée et le prolétaire ivro-
gne ne sont souvent que des malheureux.
La prospérité, la paix et la liberté sont de formi-
dables dissolvants, quand il n'y a plus d'âme. Et il
n'y a plus d'âme, quand il n'y a plus d'ordre.
AJors, la prospérité est faite surtout du gaspillage
insensé du capital humain hérité des ancêtres et que
nous avions à transmettre, accru de notre apport, à
la postérité, aussi de l'oubli des devoirs impérieux
que nous avons envers nous-mêmes, envers les
autres, et tout particulièrement envers ceux qui con-
tribuent à produire cette prospérité. Alors, la paix
n'est pas le résultat d'un équilibre de forces, mais
•d'une langueur commune, d'un renoncement décou-
ragé. Alors, la liberté n'est pas l'organisation de
CHAPITRE II — LA DECOMPOSITION MORALE 313
toutes les forces positives, pour développer toujours
•plus les possibilités de la liberté ; mais le lâcher de
toutes les instincts destructeurs, et d'abord de la li-
berté elle-même.
Toutes les civilisations mortes ont connu cette vo-
lupté de l'agonie. Prenons y garde. En s'endormant
sur la vase, on s'y enfonce.
Voyez où nous en sommes avec notre scepticisme.
Rien ne nous fait plus réagir. Les pires scandales
font sourire. Si Wilson avait eu de la patience, il
serait ministre aujourd'hui, comme les autres. Plus
l'exploitation politicienne du pays s'intensifie, plus
les électeurs votent pour les exploiteurs. Les mou-
vements d'opinion ne sont plus qu'une affaire de pu-
blicité. Les idées profondes et les sentiments vrais
n'agitent plus les foules; les sophismes livresques
ont dénaturé les intelligences comme la grandilo-
quence électorale a anesthésié les cœurs.
Il n'y a donc pas à compter sur une réaction géné-
rale spontanée des idées et des sentiments, non plus
qu'à la provoquer. On n'attire plus l'attention dis-
traite des Français que par des procédés grossiers
qui vont à l'encontre même du but qu'on se propo-
serait. Il n'y a que les partis qui se peuvent faire en-
tendre aujourd'hui. Or il n'est pas un parti qui ne
préfère ses propres succès à l'établissement de l'ordre
national. Sous cet aspect, tous les partis se valent qui
ruinent la France en la divisant.
A l'heure présente, il n'y a pas à faire autre chose
que de montrer à une élite où nous conduisent nos
erreurs, rappeler les principes vitaux de toute so-
314 TROISIÈME PAPfTlE — LA CRISE MORALE
ciété, rallier les bonnes volontés, et les préparer et
libérer l'opinion publique de la presse vénale qui
Ténerve, pour l'organiser et la diriger sagement.
Et c'est insuffisant sans doute. Que peuvent quel-
ques hommes de cœur devant l'énorme chaos de rêve
où divague la société française hallucinée ?
Pour la tirer de sa torpeur, il ne faut rien moins
que la diane stridente du malheur. Il faut que chaque
Français entrevoie d'une manière concrète la fin de
sa race, que les femmes aient horreur de la stérilité
qui les détraque, que chacun ressente la souffrance
sociale de l'anarchie. Il faut une secousse qui ébranle
profondément la société et lui restitue l'instinct de
vivre et la saine volonté de la force qui en est la
primordiale manifestation.
La prospérité, la paix et la liberté présentes sont
effrayantes pour qui sait voir. C'est la prospérité de
ceux qui ne désirent plus rien de ce qui est dési-
rable, la paix de ceux qui subissent tout pour ne rien
affronter, la liberté du suicide ou le suicide de la
liberté.
On n'ose souhaiter le miracle salvateur de la pau-
vreté qui fait aimer tout ce qui est grand, beau et
fort, tout ce qui ne s'achète pas et tout ce qui donne
la joie de vivre ; on n'ose désirer la guerre qui forge
les caractères, suscite les héroïsmes et resserre les
solidarités nationales ; on n'ose appeler le despo-
tisme rude qui discipline aux libertés positives...
Et pourtant...
On n'évitera pas l'inévitable. Mais notre enseigne-
ment peut en tirer la leçon qui régénère et notre ac-
CHAPITRE II —- LA DÉCOMPOSITION MORALE 315
tien peut préparer la reconstitution possible. Là est
la tâche essentielle à laquelle doivent s'employer les
hommes de cœur et d'intelligence.
Et c'est à ceux-ci seulement que nous nous
adressons.
En dehors des partis, au-dessus, inaugurons le
grand pouvoir spirituel qui assume d'organiser et de
diriger l'opinion publique, et pour cela, d'abord,
acceptons franchement les conditions de désintéres-
sement entier que cette mission impose.
Soyons avec la masse afiective, toujours, même
dans ses égarements, et pour la ramener. Aidons
sincèrement les prolétaires à s'incorporer à la so-
ciété, à organiser, dans les mutualités, les coopéra-
tives, les syndicats, les universités populaires, leurs
libertés politiques et sociales. Ne laissons pas à la
seule démagogie le prestige de Tamour social.
De toutes parts, à l'anarchie qui détruit, opposons
l'action positive qui construit. Si médiocres que
puissent être, sous un régime de dispersion systé-
matique, nos éditlces, ce sont les seuls qui, solide-
ment fondés, ne seront pas emportés par la tour-
mente prochaine.
On le sait de reste, ceux qui se voueront à cette
tâche austère ne seront jamais nombreux, car il faut
renoncer décidément aux succès ordinaires qui se
marquent par les acclamations, les places, les dis-
tinctions et l'argent. Il n'importe ; ce sont quelques
justes seulement qui sauvent les Cités maudites.
Pour être de ces justes, ou plutôt de ces sages, il
faut que notre vie soit une prière constante, nous
3iÙ TROISIÈME PARTIE — LA CRISE MORALE
voulons dire une vie vraie dont chaque acte résume
simplement tout ce qui la constitue, tout ce qui en
fait le prix pour des hommes : aimer, penser, agir.
CHAPITRE m
L'Individualisme
Il n'est pas de citoyen français, écrivain ou ora-
teur, qui ne se fasse, aujourd'hui, le champion de
quelque droit. C'est par là qu'on attire Tattention
des foules. Les « chevaliers de la circonstance » en
découvrent tous les jours d'inédits, et il n'en est
pas un qui ne soit une rupture d'un lien social.
Ces conquêtes, faciles sous un régime d'irrespon-
sabilité et de corruption, se réalisent, nécessaire-
ment, sur la société même. Nous sommes une gé-
nération de fils de famille prodigues, et c'est au fond
le droit de gaspiller le capital accumulé par nos an-
cêtres que nous revendiquons si âprement.
Lorsque la victoire de toutes ces fameuses reven-
dications sera complète, c'est-à-dire lorsque rien
ne reliera plus les Français à un ensemble continu,
lorsque l'individu errera dans le chaos des ruines
amonceléeS;, hostiles, sans sécurité, sans liberté, sans
amitié, sans espérance, peut-être comprendrons-nous
alors ce que valait la société française, et mettrons-
CHAPITRE III — l'individualisme 317
Tious autant d'ardeur à la reconstituer qu'aujourd'hui
de fureur à la détruire.
Ce sera d'abord nous reconnaître des devoirs.
Si ce n'est pas s'assurer le succès du moment, dont
nous n'avons cure, c'est faciliter la tâche de recon-
stitution que de parler des devoirs plus souvent que
des droits.
Les devoirs sont positifs, les droits sont négatifs ;
ceux-là sont une capitalisation de forces sociales,
ceux-ci sont une dépense ; ceux-là sont la coopéra-
tion féconde, ceux-ci sont le parasitisme mortel. Les
devoirs sont remplis par tous et sont pour tous, en
définitive ; les droits sont pour quelques-uns et
contre d'autres, ou encore — et c'est bien la mystifia
cation suprême — s'ils sont exercés par tous, c'est
contre tous. Les devoirs fortifient la société de toutes
les forces qui convergent vers elle, les droits l'affai-
blissent de tout le sang qu'on lui soutire ; ceux-là
disciplinent, forgent les volontés individuelles,,
ceux-ci dispersent, énervent, atrophient les énergies.
Qui ne voit que si chacun faisait tout son devoir,
et plus, sans peser, c'est-à-dire sans frauder, les
choses iraient mieux, — en ordre, en justice, en li-
berté et en humanité?...
Pourquoi ne le fait-on pas, ou rarement, ou en
rechignant, par contrainte ? Est-ce mauvaise volonté
ou stupidité ?
Sans doute, si l'école officielle, avec son manda-
rinat, son psittacisme, a développé tératologique-
ment le verbalisme, la vanité de la singerie d'éru-
dition, elle n'a pas su mettre en valeur le fonds so-
318 TROISIÈME PARTIE — LA GRISE MORALE
lide de la race, rintuition claire, le bon sens pra-
tique, qui sont le génie et Tintelligence populaires,
ni les caractères au surplus. Mais ce n'est là qu'une
des manifestations de notre désocialisation, et non .
la cause.
C'est le système parlementaire universalisé qui
est la cause principale du mal dont nous languissons.
C'est lui qui infecte tout Torganisme.
Il en est qui accusent plutôt les idées, l'irréligion.
C'est ne s'en tenir qu'aux apparences. Ce sont des
obligations morales de la foi dont on se débarrasse
bien plus que de la foi elle-même. Et ce qu'on cherche j
dans la démagogie et le matérialisme^ ce sont des
facilités personnelles bien plus que la justice et la î
vérité. Les théories ne viennent qu'après coup, pour
expliquer — et excuser — les actes. Aujourd'hui, on
met en théorie le vol, l'assassinat, la trahison, la lâ-
cheté, la prostitution. C'est le plus sûr résultat de
l'instruction sèche du livre de donner cette aptitude
dangereuse au sophisme, habile justificateur des pires
défaillances. Attachons moins d'importance aux pa-
radoxes qu'aux gestes inquiétants. Et ceux-ci sont
favorisés, déterminés, provoqués même par la fièvre
politicienne qui exténue le pays.
L'état d'esprit de nos instituteurs, égarés par une
logique absolue, quoique insuffisamment éclairée,
surtout insuffisamment vivifiée par l'âme, est devenu
un péril national. A qui la faute ? M. George Duruy
nous le dit, dans son livre École et Patrie : « Les
politiciens qui, depuis trente ans, travaillent à per-
vertir et à corrompre des hommes qui, sans eux,
CHAPITRE III — l'individualisme 319
Seraient probablement restés de bons et utiles servi-
teurs du pays, peuvent être fiers de leur œuvre ! Le
grain qu'ils ont semé lève, et la moisson promet ! »
-Mais c'est moins encore aux politiciens qu'il faut
s'en prendre qu'au régime néfaste qui les produit
nécessairement.
Le suffrage universel est la désorganisation poli-
tique. Étant le moyen de revendication de tous les
« droits », c'est-à-dire, entendons-nous, de tous les
intérêts particuliers, il est l'oubli de tous les « de-
voirs », entendons de tous les intérêts généraux.
Il ne faut pas attendre des hommes plus qu'ils ne
peuvent donner. Si chaque commerçant est consulté
sur la réglementation de son commerce, il décidera
la fraude, la falsification et le monopole ; si chaque
ouvrier est consulté sur les conditions du travail, il
votera pour la paresse et les plus hauts salaires ; si
chaque conscrit est consulté sur le temps de service
qu'il doit à la patrie, il acclamera le désarmement,
' — et s'il est pourvu de son certificat d'études, s'il a
pris l'habitude des grands mots, du sophisme, pour
se justifier, il prouvera que la patrie est un préjugé.
Tout le mal est là. Et avec notre parlementarisme
qui ne flatte que les lâchetés^ parce qu'il ne se sou-
tient que par les lâchetés, le péril ira s'aggravant.
« Tenir tête à quelqu'un ou à quelque chose, dit M.
George Duruy, est-ce que cela se sait encore en
. France, à cette heure ? Les esclaves ivres, ô déri-
sion ! on se défend contre eux en leur versant à
boire ! »
Tout est donc dénaturé, tout est confondu, les
t
320 TROISIÈME PARTIE — LA CRISE MORALE
idées et les hommes. La démocratie, la libre-pensée^
le socialisme nous apparaissent, dans ce gâchis^
comme des erreurs énormes ; mais, somme toule^
rien n'est moins certain. Il y manque l'épreuve loyale.
Jusqu'ici, ils ne se sont exprimés que dans des con-
ditions anormales. Et ce n'est pas un des moindres-
griefs qu'on ait à faire au régime parlementaire que
de fausser ainsi toutes les expériences sociales.
Le suffrage universel est à coup sûr, contrairement
à ce qu'espéraient ceux qui Font institué, le meilleur
moyen de gouverner — exploiter serait plus exact
— un grand pays contre la volonté profonde, le sen-
timent continu de la nation et d'empêcher toute con-
sultation nationale sincère.
Soyons assurés que ceux qui nous pillent, nous
briment et nous menacent au nom de la démocratie^
de la libre-pensée et du socialisme ne sont pas ceux,
qu'on verrait à l'œuvre, à la peine, si la démocratie
s'organisait, si la libre-pensée s'élaborait et si le so-
cialisme s'appliquait vraiment en période organique?*^
Ainsi, c'est être contre le suffrage universel, con-
grûment, que de rappeler les devoirs qui nous in-
combent à tous.
Mais lesquels? mais quand ? — Tous, et toujours.
Ce n'est pas la conscience qui les peut discerner oii I
en fixer l'opportunité. Ne nous leurrons point. Notre
conscience, c'est nous-mêmes, et nous sommes juges j
trop partiaux pour nous-mêmes de nos propres de-
voirs. Au point de vue social, notre conscience n'est
guère mieux qu'une insinuante proxénète logique,
toujours là pour servir nos faiblesses et nos humeurs.
I CHAPITRE III — l'individualisme 321
I « Puis-je ne pas voir, disait Gratry, que je me
préfère à autrui, à Tordre, à la justice et à la
vérité, par conséquent à Dieu ; que non seulement
je me préfère à mes semblables, mais que j'accepte,
pour un peu de bonheur, une grande souffrance
Id'autrui? Que chacun descende en son cœur. Qui
n'a pas eu, dans sa vie, quelque heure de féroce
passion où Ton eût accepté la destruction du genre
humain pour vivre dans sa concupiscence satisfaite à
ce prix ».
En toute occurrence, il y a donc à obéir d'abord,
et, si Ton y tient, on cherchera ses motifs ensuite.
L'instinct social qui nous pousse spontanément à
obéir est toujours plus sûr que la conscience qui, à
tout le moins, nous fait hésiter.
En avançant par là, les principes organiques de
toute société se confirment en s'éprouvant. C'est
pourquoi la discipline sociologique nous préserve
heureusement des divagations insanes des innom-
brables hérauts de nos « droits » que suscite le sys-
tème électoral.
Nous savons bien que les institutions créées au
-cours des siècles par le génie de l'homme et l'impla-
cable fatalité des choses ont leur raison d'être, même
avec leurs « abus », même avec leurs « mensonges »,
même avec leurs « iniquités », et qu'il n'y faut tou-
-cher qu'avec précaution.
Une femme d'âme élevée, dont la vie avait été tra-
versée par un de ces drames poignants qui servent
si bien de prétextes aujourd'hui à toutes les subver-
:sions sociales, Glotilde de Vaux, disait dans une
21
322 TROISIÈME PARTIE — LA CRISE MORALE
nouvelle, Lucie (1), où elle contait sa tragique aven-
ture de femme mariée à un homme infâme : « C'est
en vain que notre malheur nous pousserait à nous
élever contre la société ; ses institutions sont grandes
et respectables comme le labeur des temps ; il est
indigne des grands cœurs de répandre le trouble
qu'ils ressentent ».
Pour se rendre compte de ce que vaut cet esprit
social averti contre celui qu'on lui oppose, il suffit
de mettre en regard la lumineuse lettre de M. Paul
Bourget sur le divorce, publiée par le Matin^ et
rinepte réponse que lui fit le lendemain M. H.
Harduin.
M. Paul Bourget disait en substance : la cellule*
sociale est la famille, non l'individu ; le divorce n'a-
pas diminué, comme on eût pu le croire, il a accru
considérablement les crimes passionnels, l'adultère,?
tous les désordres qu'on attribuait à l'indissolubilité
des unions mal assorties ; le divorce a multiplié les
mauvais ménages, parce que l'idée du changement
y provoque ; c'est un des caractères du divorce qu'il
aille toujours en augmentant et qu'il faille toujours
l'élargir, jusqu'à la chiennerie universelle ; la situa-
tion de l'enfant est pitoyable ; Morselli a établi que,
dans les pays où le divorce existe, le nombre des
criminels, des fous et des suicidés est proportionnel-
lement décuple chez les divorcés par rapport au reste
delà population; enfin, le divorce est proprement
un regrès vers la promiscuité grégaire.
(1) Reproduite dans la préface du Système de politique po-
sitive d'Auguste Comte.
CHAPITRE III — l'individualisme 323
Là-dessus, voici tout ce que trouva à répondre M.
Harduin :
« Dans Targumentation de M. Bourget, cette asser-
tion, présentée comme indiscutable, m*a frappé :
(( Le divorce, dit M. Bourget, est mauvais pour
(( nous. Français, et nous devons y renoncer, parce
« la loi d'évolution est une des formes de la loi de
«, constance lumineusement affirmée par M. Quin-
(c ton ». Si donc, madame, vous avez pour mari, un
chenapan odieux, il faut indissolublement rester
liée à lui, par respect pour les théories de M.
Quinton. De même, vous, monsieur, au cas oii vous
auriez épousé Messaline en personne, dites-vous que
la loi de constance vous fait un devoir de laisser
votre femme traîner votre nom dans tous les bouges.
« L'un et l'autre, renoncez à vous créer un foyer.
Pour vous, pas de famille, pas d'enfants ; vivez iso-
lés. Ainsi le veut M. Bourget, flanqué de M. Quinton,
inventeur d'un sérum entrant dans la catégorie de
ces nombreux remèdes dont il faut se hâter de
prendre pendant qu'ils guérissent ».
Décidément, ce journaliste était mieux instruit des
cours de la Bourse que des questions sociales, et le
malheur est qu'il écrivait précisément, comme la
plupart de ses confrères, sur ce qu'il ignorait le plus.
Ce serait assez inoffensif, d'ailleurs, si la contre-
éducation permanente du système parlementaire ne
préparait point les lecteurs de journaux à se laisser
diriger par les spirituelles bourdes des chroniqueurs
à la mode plutôt que par les fortes raisons des pen-
seurs.
324 TROISIÈME PARTIE — LA CRISE MORALE
On Tentend bien, nous ne recherchons pas ici ce
qu'est le devoir en lui-même, de qui ou de quoi il
émane. « Parmi les vingt théories philosophiques
sur les fondements du devoir, disait Renan, il n'y en
a pas une seule qui supporte l'examen ». Ce sont
des devoirs concrets qu'il s'agit, et de les remplir.
Et puisque ce sont les revendications des prétendus
droits qui sapent les institutions, épuisent la société,
il faut leur opposer la question préalable, car la so-
ciété est en danger.
Renan disait encore : « L'État ne sait et ne peut
savoir qu'une seule chose, organiser Tégoïsme. Gela
n'est pas indifférent ; car l'égoïsme est le plus puis-
sant et le plus saisissable des mobiles humains. Mais
cela ne suffit pas. Les gouvernements qui sont partis
de cette supposition que l'homme n'est composé que
d'instincts cupides se sont trompés. Le dévouement
est aussi naturel que l'égoïsme à l'homme de grande
race. L'organisation du dévouement, c'est la religion.
Qu'on n'espère donc pas se passer de religion ni
d'associations religieuses. Chaque progrès des so-
ciétés modernes rendra ce besoin-là plus impérieux ».
Or l'État républicain ne s'est même pas montré
capable d'organiser l'égoïsme bien entendu. Pour or-
ganiser quoi que ce soit, il faut être une force qui
arrange et combine d'autres forces, et c'est ce que
le parlementarisme ne supporte point. Quant à la
religion et aux associations, elles ont été dissoutes,
émiettées comme toutes les autres forces organiques.
Nous n'avons plus d'autre lumière que la tradition.
Nous ferons ce que nos ancêtres ont fait, Pourquoi ?
CHAPITRE III — l'individualisme 325
Nous ne savons que ceci : ils s'élevaient, nous dégé-
nérons ; ils étaient joyeux, nous sommes misérables;
Paris était la lumière du monde, le cœur de l'huma-
nité, il n'est plus qu'un mauvais lieu de plaisir ; la
France était glorieuse, active, elle est honteuse,
tremblante devant toutes les audaces...
Ce sont les raisons qui nous restent, s'il en est be-
soin, d'accepter les devoirs dont le sens nous échappe
et de les remplir passionnément.
On a dit qu'il est plus aisé de faire son devoir que
de le reconnaître. Nous ne profiterons point de cette
porte pour nous dérober. Nous ne choisirons pas.
Ce sont tous les devoirs en bloc qu'il faut assumer,
et ce sont tous les droits qu'il faut réserver. Ainsi la
logique la plus spécieuse n'aura pas raison du cœur.
(( L'esprit n'est pas destiné à régner, a dit Auguste
Comte, mais à servir; quand il croit dominer, il
rentre au service de la personnalité, au lieu de se-
conder la sociabilité, sans qu'il puisse nullement se
dispenser d'assister une passion quelconque. En
effet, le commandement réel exige par dessus tout
de la force, et la raison n'a jamais que de la lumière ;
il faut que l'impulsion lui vienne d'ailleurs ».
Exaltons l'affection.
Il n'est pas d'autre moyen de salut que celui du
devoir, du plus grand, du plus dur.
On nous invente et on nous offre chaque jour des
dispenses nouvelles, on proclame à tous les carre-
fours des droits nouveaux : il nous faut, au contraire,
remettre en vigueur tous les devoirs, même les plus
désuets, — pour n'en pas omettre.
326 TROISIÈME PARTIE — LA CRISE MORALE
De même qu'il n'y a pas de droit indispensable, il
n'y a pas de devoir inutile.
C'était une vainc question de savoir si Ton peut
réduire de quelques jours les périodes d'exercice des
réservistes et territoriaux ; mais c'a été une terrible
folie que de risquer ainsi, d'un coup de dé, en ré-
duisant les périodes, toutes les possibilités de la so-
ciété française.
Au surplus, cette préoccupation obsédante qu'ont
les élus de réduire les devoirs sociaux de toutes sortes
a certainement pour effet, — même quand ces de-
voirs paraissent superflus, — d'énerver la socialité,
de relâcher les liens sociaux et d'accoutumer le
peuple à ne se reconnaître plus que des droits.
Et c'est duperie, en définitive. Si tous les citoyens
font tous leurs devoirs, n'est-ce point comme s'ils
obtenaient tous les droits possibles ? Si personne ne
remplit ses devoirs, si, de ce fait, il n'y a plus de so-
ciété, peut-il y avoir d'autres droits à exercer pour
chacun que ceux, limités à ses pauvres moyens et à
sa précaire existence, de la bête sauvage?
Mais la logique prouve tout. Et les Français sont
devenus très forts à cet exercice. Les pires insanités,
plus ou moins systématisées, ont des adeptes fer-
vents.
11 en fut toujours ainsi aux époques de transition
ou d'anarchie morale et intellectuelle. Quand les
intelligences et les volontés ne sont plus contenues
et guidées, elles se désorbitent et se dispersent. Tant
que l'Église ne fut pas suffisamment organisée, jus-
qu'au troisième siècle, on vit surgir dans le christia-
CHAPITRE III — l'individualisme 327
Tïisme naissant des croyances insensées. Il y eut alors,
( parmi les gnostiques, des adorateurs de Satan, du
î Serpent, de Caïn, voire de Judas Iscariote.
Nous avons aussi nos Ophites, nos Caïnites, et
.notre évangile de Judas est propagé avec succès.
f Jusqu'ici, Tindividualisme avait été un tempéra-
ment inadaptable qui se justifiait comme il pouvait
par des théories imbéciles et confuses dont L'Unique
et sa propriété de TAUemand Stirner est resté le plus
•complet exposé.
L'individualisme d'actes brutaux est encore ré-
primé parfois par la société, et Tindividualisme insi-
nuant qui pénètre nos institutions pour les détruire
est justement réprouvé par les moralistes.
Ce fut aussi, limité aux hommes d'affaires, et seu-
lement pour paraître légitimer l'exploitation sans
frein d'un prolétariat dispersé, l'évangile de la plou-
tocratie.
Et voici qu'on nous en présente une définition qui,
■dit-on, « est de nature à guider et à coordonner pen-
dant de longues années la pensée humaine, à mettre
de Tordre et de la clarté dans l'anarchie des discus-
sions contemporaines, où tous les points de vue s'en-
<îhevêtrent, à relever enfin l'esprit public du scepti-
-cisme et du dilettantisme qui sont la conséquence
fatale de cette anarchie ».
La sincérité de l'auteur de cette définition, M.
H.-L. FoUin, est certaine, comme sa bonne volonté.
Voyons donc jusqu'où peut aller, sans y prendre
garde, une intelligence cultivée, très logique, mais
non ralliée à un point fixe, non reliée à un ensemble
328 TROISIÈME PARTIE — LA CRISE MORALE
organique, non réglée par une doctrine constituée^
et flottante dans une ambiance d'anarchie générale
Ici, il faut faire attention. La définition qu'oiï(t|
nous présente, pour absurde qu'elle soit, dans sa
lettre et dans son esprit, n'est pas négligeable, car
elle reflète les actes incohérents de la plupart des
Français d'aujourd'hui. Où cet intellectuel formule |
une vague idéologie, dont il tiendra très peu de
compte dans sa pratique sociale, la foule sent, veut
et agit. Et c'est cela qui est inquiétant.
Nous examinerons brièvement la définition de M.
FoUin ; mais par section.
— V individualisme est une doctrine philosophique
suivant laquelle les rapports de Vindividu avec l'uni-
vers sensible conditionné sont le commun dernier terme
possible de toute conscience, de toute connaissance et
de toute conduite humaine.
Il y a une société, il y a une espèce, — il n'y a
pas un individu. 11 y a des individus : noirs, jaunes,
blancs, fétichistes, théologistes, positivistes, fous,
criminels, sages, etc.
Les rapports de ces individus avec l'univers sen-
sible varient à l'infini, suivant leur physiologie, leur
psychologie et leur sociologie. Or il n'y a de science
que du général. Une philosophie directrice est une
construction sociale qui exprime l'âme séculaire
d'une race. Les vérités vivifiantes, — et ce sont les
seules vérités, — sont de tous, et bien plus encore
des morts que des vivants. Nos impressions les plus
individuelles, ce sont celles de nos rêves et de nos
hallucinations. Et donc, les philosophies individua-
CHAPITRE III — l'individualisme 329
listes, par excellence, ce sont les divagations des
aliénés.
— Cest une doctrine morale suivant laquelle Vaspi-
ration à Uharmonie universelle est la fin de la conduite
humaine^ et la liberté de la conscience individuelle est
le moyen.
Si la conscience individuelle est un moyen, il lui
faut s'appliquer à sa fin, — elle n'est donc plus
libre. Elle l'est d'autant moins qu'une seule fin lui
est prescrite : aspirer à l'harmonie universelle. Et
au nom de quoi? M. Follin oublie de nous le dire..
Une harmonie est faite d'accords. 11 n'y a pas d'ac-
cords sans contrainte. Harmonie universelle? On
n'en demande pas tant.
— Cest une doctrine sociale suivant laquelle la sa-
tisfaction des besoins individuels est la fin de la soli-
darité humaine, et le libre groupement des affinités et
des intérêts individuels est le moyen.
Nous rappelons que nous avons affaire à un esprit
cultivé et qui s'efforce d'être clair. Mais il confond
tout. La solidarité humaine est un fait social qui est
la négation même de l'individualisme. Puisque nous
sommes solidaires, chacun de nos actes intéresse
Tensemble social. La solidarité ne saurait donc
avoir pour fin la satisfaction des besoins individuels..
D'ailleurs, ce n'est que chez les animaux les plus in-
férieurs qu'on peut, à la rigueur, considérer cette
fonction physiologique comme une fin.
— Cest une doctrine économique suivant laquelle
la satisfaction des besoins individuels est la fin de la
330 TROISIÈME PARTIE — LA CRISE MORALE
productivité humaine, et le libre échange des produits
et des services individuels est le moyen.
On le voit, M. FoUin se répète. C'est qu'il réduit
tout le social à l'économique et tout Téconomique à
la production. Cet économisme date de près d'un
siècle. Il a maintenant sa contre-partie dans le sabo-
tage ouvrier et les bombes anarchistes. Les indivi-
dualismes se heurtent.
— Cest une doctrine juridique suivant laquelle la
détermination des responsabilités individuelles est la
fin et la liberté des contrats est le moyen. •*
Il n'y a pas de responsabilité individuelle, c'est-à-
dira absolue, parce que le déterminisme est uni-
versel. Il n'y a que des responsabilités «sociales, en-
tendons des responsabilités relatives, par rapport à la
société. Il n'y a de liberté que pour les contrats hon-
nêtes, c'est-à-dire qui ne nuisent point à l'état social.
— Cest une doctrine politique suivant laq^ielle la
liberté et la sécurité individuelle sont la fin, et la na-
tion ou rÉtat sont les moyens.
Cela semble une gageure. On n'a jamais fait tenir
en si peu de mots tant de non-sens. La liberté dé-
bridée menace la sécurité. Pour garantir celle-ci, il
faut nécessairement régler celle-là. Si la nation qui
est l'âme de la race n'est plus qu'un moyen pour
l'individu, elle se dissout, et la race disparaît. Si
l'État, qui a pour fonction essentielle de faire réagir
l'ensemble sur les parties, est le moyen des intérêts
individuels, il se désagrège dans le parlementarisme,
— il n'a aucune raison d'être.
CHAPITRE III — l'individualisme 331
. — Cest enfin une doctrine esthétique suivant laquelle
la représentation idéale des perceptions individuelles
de la réalité est la fin de l'art et de la littérature, et
iles combinaisons de formes, de couleurs, de sens et de
mots sont les moyens.
C'est encore le contraire qui est vrai. L'art est né
i d'une émotion commune, et de la volonté de l'ex-
primer ou de la rappeler. M. Follin ne nous donne
î que la théorie de l'art décadent. C'est dans les épo-
l -ques organiques, oii le peuple n'a qu'une âme, que le
|; grand art s'épanouit. L'art est la fleur de la socialité.
; ' « Pour éliminer toute confusion entre l'individua-
[ îisme et l'anarchisme », M. Follin ajoute enfin :
— Cest une discipline qui admet les bienfaits de
Vautorité, mais seulement dans la mesure oit celle-ci
est exercée par les individus les plus dignes, et volon-
tairement consentie par les individus qui la subissent.
S'il y a discipline et autorité, il n'y a plus indivi-
dualisme, car le propre de la discipline, c'est l'abné-
gation, et le propre de l'autorité, c'est la contrainte.
On ne se sacrifie que pour ce qui est plus que soi. On
ne se soumet qu'à ce qui est plus que soi. Quand
l'autorité doit être volontairement consentie, à
chaque moment, par l'unanimité des individus qui
la subissent, elle n'est plus, et ne peut plus être. Si
elle pouvait être, elle serait inutile, — et les anar-
chistes auraient raison.
L'individualisme est un ferment de dissolution.
Avant qu'on en fît la théorie, il agissait. Tous les
organes sociaux en sont atteints.
332 TROISIÈME PARTIE — LA CRISE MORALE
Ce n'est ni pour la liberté, ni pour Tindividualilé»
La liberté possible n'est que dans Tordre. Des
égoïsmes déchaînés s'oppriment et se ruinent. L'in-
dividualité est un produit social. On ne se réalise
qu'en se contenant. On ne se fait que par l'effort.
Pour s'élever, il faut se soumettre d'abord. Comme
le dit M""^ Daniel Lesueur : « Sans l'acceptation de
la souffrance, de l'obéissance, de l'inégalité, de la
discipline, on marche dans l'ombre de la mort ».
M"'^ Daniel Lesueur s'adresse surtout aux femmes.
Certes, c'est du courage que de s'élever contre les
sophismes qui abêtissent, la littérature qui pourrit^
la (( pitié » qui livre et de prêcher l'énergie aux
femmes à qui on ne parle plus que des droits de la
passion ou de la jouissance. Mais n'est-il pas, pour
les femmes surtout, de meilleur, de plus efficace en-
seignement que celui qu'elle nous propose. Malgré
l'obscurité que l'Allemand, suivant la remarque
d'Auguste Comte, prend volontiers pour de la pro-
fondeur, on peut voir que Nietzsche n'a pas d'autre
ressort que l'orgueil ni d'autre fin que l'admiration
de soi-même, — sinon de ce qu'il est, du moins de ce
qu'il s'imagine ou désire être.
Tenir bon ? Oui, certes. Mais pourquoi ?...
Nietzsche ne le dit pas. 11 invoque la volonté
comme un miséreux rêve à des trésors fabuleux, —
sans savoir ce qu'il en ferait. Nietzsche nous exalte
pour que nous nous étonnions. Ce n'est qu'un esthète
de la force. A son école, il manque l'âme.
L'héroïne de Nietzschéenne, Jocelyne Monestier,
n'a qu'une énergie cérébrale toujours appliquée à se
CHAPITRE III — l'individualisme 333
tendre. Ainsi, elle se dénature. Elle ne peut rien.
Elle passe, et rien ne lui survit. Une vraie femme, au
<;ontraire, avec son énergie spontanée du cœur, qui
s'oublie pour faire la race, comme fille, épouse et
mère, a une action profonde, étendue, et qui ne
finit pas avec elle. Elle enfante, elle élève, elle inspire
^t elle règle.
Une simple chrétienne qui s'en tient au Décalogue,
malgré tout, une humble prolétaire qui suffit aux
soins du ménage avec ses pauvres ressources et qui
•élève convenablement ses enfants, manifestent plus
d'énergie vraie, entendons efficace parce que conver-
gente, que cette nietzschéenne qui ne « tient bon »,
somme toute, que dans certaines circonstances favo-
rables, car rien ne la garde sûrement d'un sophisme
ou d'une impulsion, — pas même l'opinion publique
et les règles traditionnelles qu'elle méprise avec une
sotte outrecuidance.
La nietzschéenne de W"^ Daniel Lesueur ne vaut
que par l'orgueil. Ainsi, elle s'élève bien au-dessus
des Clarisse et Claudine, de toutes les petites bêtes
perverses et stupides qu'on a accoutumé de" nous
présenter dans les romans parisiens. Mais si elle est
moins laide et moins ridicule, elle n'est pas meil-
leure socialement. Elle meurt en beauté, et sans
doute en s'applaudissant, mais en ayant fait, autour
d'elle, plus de désordre et de mal que d'ordre et de
bien.
Bien mourir est quelque chose, évidemment ;
mais c'est de vivre qu'il s'agit surtout, et d'une vie
féconde.
334 TROISIÈME PARTIE — LA CRISE MORALE
M"* Daniel Lesueur en veut beaucoup aux Cham-
balot, à ceux qui trouvent dans Nietzsche, non les i
motifs de Teffort attentif et constant sur soi, mais les
prétextes d'un arrivisme effréné ou, moins que cela
encore, la justification de toutes les vilenies et de
toutes les bestialités. Elle a tort. On peut extraire
cela, et pis encore, des apophtegmes souvent nua-
geux de Nietzsche. On peut tirer tout de toutes les
théories sans racines dans Tâme ou sans fondement so^
cial.M""^ Daniel Lesueur cite elle-même : « Ce que des»
hommes de puissance et de volonté peuvent exigeiN
d'eux-mêmes donne la mesure des droits qu'ils peu-
vent s'accorder ».
Le positivisme ne dispense point de ces prétextes
commodes. Pour Auguste Comte, plus on a de pou-
voir, plus on a de devoirs ; en tout cas, on n'a jamais
qu'un seul droit, celui de faire tout son devoir.
C'est que le positivisme a des assises. Tout se tient
et tout est rapporté à ce qui dure, c'est-à-dire à la
société. Nietzsche n'a que des théories. Et c'est le
malheur du temps qu'il n'y ait que des théories et
pas de doctrine, de la logique et pas de cœur. La
raison et l'énergie ne sont jamais qu'au service des
impulsions égoïstes quand elles ne se subordonnent
point au sentiment social.
Ce n'est peut-être pas la volonté qui manque le
plus, c'est qu'elle soit bonne et qu'elle soit disci-
plinée. Comme on l'a fait remarquer, les arrivistes en
ont de reste.
Il faut distinguer. Il y a eu l'ambition, il y a l'arri-
visme. Ce n'est pas la même chose. On voulait être,
CHAPITRE III — l'individualisme 335
— c'était l'ambition, — et les volontés convergeaient ;
on veut avoir, — c'est l'arrivisme, — et elles di-
vergent. C'est qu'on ne pouvait avoir sans être. Au-
jourd'hui, il en va autrement. Les talents qu'il faut
acquérir pour être nuisent à ceux qu'il faut employer
' pour avoir. Il n'y a plus d'ordre.
La volonté est donc dispersive. Il y a un maximum
d'énergie dépensée pour un minimum de synergie
obtenue. Et c'est là qu'est tout le mal, conséquence
de l'anarchie générale.
On ne le guérira pas en exaltant l'énergie avec
Nietzsche ; mais en organisant la coopération des
volontés avec Auguste Comte.
Il ne suffit pas de dire comme Daniel Lesueur :
« L'obéissance, la discipline, comme source d'éner-
gie, il nous les faut. Et il nous faut aussi un peu plus
de dureté, pour nous-mêmes et pour les autres ». Ce
stoïcisme actif, qui s'évertue d'ailleurs dans le vide^
ne sera jamais que pour quelques individus heureu-
sement inconséquents. Le stoïcisme n'a jamais été
et ne sera jamais une philosophie sociale. Il n'a eu
pour lui que de préparer les voies au christianisme.
Ce ne sont pas les volontés, quelles qu'elles soient,
que nous avons à exalter : ce sont les bonnes vo-
lontés que nous avons à rallier et à organiser. Pour
mieux dire, ce sont les caractères que nous avons
à former, — si l'on entend bien que le caractère est
un ensemble organique de vertus sociales. L'ordre y
est nécessaire.
Ainsi, le Maître que nous avons à proposer, ce
n'est pas l'Allemand Frédéric Nietzsche, c'est le
336 TROISIÈME PARTIE — LA CRISE MORALE
Français Auguste Comte. Le Catéchisme positiviste
^st aussi propre à former des caractères utiles à la
société que Tœuvre tumultueuse de Nietzsche à faire
s'agiter de factices sur-hommes.
Auguste Comte ne fait pas appel à la volonté. Il
sait qu'elle ne fait jamais défaut dans une société *
bien ordonnée. Il nous parle surtout de soumission
€omme base de tout perfectionnement, il nous en-
gage à rhumilité. Avec Aristote, il dit volontiers :
« La principale force de la femme consiste à sur-
monter la difficulté d'obéir ».
Et ainsi, toute la doctrine positiviste nous met
dans la disposition d'exercer sainement notre énergie
morale, et par là de la fortifier constamment.
Parce qu'elle n'est qu'un résultat social, c'est en
s'oubliant que l'individualité s'accentue et c'est en
oubliant la société qu'elle se nie.
Il n'est de réformes durables que par la meilleure
convergence des efforts, qui nécessite des règles so-
ciales plus sévères et qui impose, en conséquence,
des devoirs de plus en plus complexes et une res-
ponsabilité de plus en plus étendue.
Le fou est celui qui ne peut contenir son imagina-
tion et conduire ses associations ; le criminel est
celui qui ne peut inhiber ses impulsions nocives et
refréner ses appétits de brute. L'un et l'autre sont
des aliénés. C'est dire que la liberté positive est dans
le déterminisme des lois et que le droit est dans le
devoir.
L'intelligence ne s'affirme que par la plus sage or-
donnance des notions et des concepts dans la réa-
CHAPITRE IV — LA COOPÉRATION SOCIALE 337
lité nécessaire des phénomènes et les lois univer-
selles, la volonté ne se manifeste et ne se développe
que dans l'adaptation des dispositions et des énergies
à Tordre général.
Si la raison, la liberté, l'individualité s'évadent de
ces frontières, ce n'est point pour s'épanouir, mais
pour se dissoudre dans le vide.
En résumé, comme le disait A. Comte, l'individu
n'a qu'un droit, c'est celui de faire tout son devoir.
Le reste est démagogie parlementaire ou vésanie.
CHAPITRE IV
La Coopération sociale du Catholicisme
et du Positivisme
L'anarchie présente exalte une énorme vanité. Et
celle-ci se manifeste surtout par un bavardage in-
sensé. Jamais on n'a si peu médité, si peu senti, et
jamais on n'a tant imprimé.
Tout le monde rime et divague. Qui n'est poète, et
(( génial », et « prodigieux » ? Pour tous ces sots, il
faudrait graver ce que disait Auguste Comte de la
poésie : « Puisque l'art doit surtout développer en
nous le sentiment de la perfection, il ne supporte ja-
mais la médiocrité : le vrai goût suppose toujours un
vif dégoût. Depuis Homère jusqu'à Walter Scott, il
22
338 TROISIÈME PARTIE — LA CRISE MORALE
n'existe en Occident que treize poètes véritablement
grands, deux anciens, onze modernes, y compris
même trois écrivains en prose. Parmi tous les autres,
on n'en citerait pas plus de sept dont la lecture
puisse ou doive devenir journalière. Quant au reste,
on le détruira sans doute presque entièrement,
comme aussi nuisible à Tesprit qu'au cœur, lorsque
Téducation régénérée aura permis d'en extraire tous
les documents utiles, surtout historiques ».
Évidemment, Auguste Comte eût jugé sévèrement
le Salon des poètes, et tout notre prurit littéraire.
Mais le fondateur du positivisme, est-ce que ça
compte pour notre jeunesse aussi dépourvue de vé-
nération que de modestie? Chacun a son système.
On institue des « écoles » qui durent le temps de
boire quelques bocks et d'introniser des « maîtres »
qui sortent du lycée. « Chacun tendant à se former,
dit A. Comte, par ses seules forces, un système
d'idées générales, sans remplir aucune des conditions
indispensables .pour cela, il est devenu peu à peu
rigoureusement impossible, dans les masses, d'ob-
tenir, entre deux esprits seulement, un accord réel
et durable sur aucune question sociale, même très
simple. Si cette anarchie pouvait se borner à ce
qu'elle a de ridicule, le mal serait sans importance,
et la satire suffirait pour le réduire dans les limitesî
convenables. Mais la facilité qui en résulte de con-
cevoir comme à peu près également plausibles le
pour et le contre sur la plupart des points dont la
fixité importe si éminemment au bon ordre, produit
des effets d'une tout autre gravité ».
CHAPITRE IV — LA COOPÉRATION SOCIALE 339
A défaut de connaissances ou d'idées, c'est le plus
souvent malhonnêtement, par le stupéfiant des pa-
radoxes et le scandale des mots, qu'on tâche à se
faire remarquer de quelques badauds ou à se faire
pousser par quelques compères.
11 y aurait à constituer une ligue d'honnêtes gens
qui entreprendrait une sorte de police intellectuelle
et morale et qui pourrait, ainsi, être l'embryon du
pouvoir spirituel dont nous avons tant besoin.
A cette œuvre de filtration et de salubrité, tous
ceux qui ont un foyer d'âme fixe où ils s'animent et
se relient, tous ceux qui ne sont pas des poussières
errantes, des dissociés prédisposés à toutes les tur-
pitudes de rinstinct ou du sophisme, et donc les ca-
tholiques comme les positivistes, pourraient et de-
vraient participer.
Il faut intimider les bavards outrecuidants ; il faut
rappeler les esprits et les cœurs à Tordre, — ceux-là
par une sage humilité, ceux-ci par Tamour.
C'est dans le prolétariat, préservé par une bien-
faisante ignorance et une impulsive générosité, qu'il
y a encore le plus de bon sens, et c'est lui qu'il faut
garantir d'abord des folies de l'orgueil, des égare-
ments de l'instruction sèche et d'une logique déré-
glée. C'est aussi à la jeunesse dite cultivée qu'il fau-
drait s'adresser, en lui remontrant que l'instruction
est peu de chose sans l'intelligence et que l'intelli-
-gence n'est rien sans le cœur. Ce sera lui inculquer
ie principe vivifiant du positivisme : penser pour
agir et agir par affection.
Cette œuvre de véritable éducation sociale n'est
340 TROISIÈME PARTIE — LA CRISE MORALE
pas moins difficile qu'utile et urgente. Il y faut, noua
l'avons dit, le concours des catholiques et des posi-
tivistes, auxquels s'adjoindront peut-être quelques
sages protestants. Gomme le propose Edmond Thiau-
dière, il faut nous coaliser, tous ceux qui ont une
religion, contre les barbares qui n'en ont pas. Le
catholicisme étant la religion naturelle des Français,
la mieux constituée, la plus positive aussi, il est ab-
surde et criminel de vouloir Texclure de la partici-
pation à la direction de l'opinion publique. 11 faut être
les niais et bas politicailleurs que sont la plupart de
nos parlementaires pour s'imaginer qu'on gouverne
un pays contre l'âme que lui ont faite les siècles.
Une telle union peut-elle se faire ? Oui, puisqu'elle
est nécessaire.
Quelques catholiques ont déclaré cette alliance
inacceptable. Pourquoi ? Le positivisme ne demande
aucune concession. Il n'offre pas d'en faire non plus.
Chaque partie reste indépendante. Il s'agit seule-
ment de se délimiter nettement et de se respecter,
pour mettre fin à une anarchie mortelle. L'Église
souffre beaucoup plus de cette anarchie que le posi-
tivisme. Elle a un intérêt plus grand et plus immé-
diat à y mettre fin. Elle ne peut rien sur le positi-
visme, qui est un état définitif, et le positivisme ne
veut rien contre elle. Elle a donc à faire,, dans notre
société agitée, une ample moisson d'âmes désempa-
rées. Si le positivisme parvient à discipliner les vé-
ritables incroyants, cela même est pour elle, puisque
ce sont autant de persécuteurs qui deviennent des
descendants respectueux et reconnaissants.
CHAPITRE IV — LA C90PÉRATI0N SOCIALE 341
Les catholiques devraient reconnaître enfin que
leur discipline théologique ne peut rien sur l'esprit
positif. Or la dispersion de celui-ci met en péril la
société tout entière, et donc TÉglise elle-même. M.
Jean LeroUe nous affirme que : « Ni les philosophes
en persuadant, ni les femmes en aimant ne nous
sauveront du désarroi mental et moral. Il est à
craindre même qu'ils Taugmentent » (1). M. Jean
LeroUe Tentend mal, sans doute. Les forces de per-
•suasion et d'amour sont les plus grandes qui soient,
et celles-là mêmes qui firent la gloire de l'Église au
moyen âge. Son déclin date de l'époque où elle a
i voulu en employer d'autres.
Ou catholicisme ou anarchie? Non pas. Ce serait
condamner au désordre tout ce qui reste en dehors
de l'esprit théologique.
Une direction sociale quelconque ne saurait
différer que par sa manière d'accentuer l'intensité et
la vitesse des phénomènes sociaux qu'elle ordonne.
De quelque dogme elle s'inspire, elle reste donc
toujours dans la môme ligne d'ordre et de progrès.
Peut-être l'Église a-t-elle une tendance à sacrifier la
vitesse à l'intensité, peut-être le positivisme incline-
t-il à sacrifier l'intensité à la vitesse, il n'importe.
L'essentiel est qu'il y ait une direction sociale.
Les catholiques peuvent donc concourir avec les
positivistes. Nous le répétons : ceux-ci ne veulent
rien sur ceux-là, et ceux-là ne peuvent rien sur
(1) Enquête de la Coopération des idées sur le « rétablisse»
ment du pouvoir spirituel ».
342 TROISIÈME PARTIE — LA CRISE MORALE
ceux-ci. Les positivistes qui ne trahissent point leur
Maître savent que ce serait un crime social que de
chercher à affaiblir TÉglise. « Ceux qui sortent du
catholicisme sans se dégager de tout théologisme,
dit Comte, deviennent extraordinairementindiscipli-
nables, comme ceux dont l'affranchissement n'a-
boutit qu'à douter ou nier. Il faut aujourd'hui sou-
haiter, pour le bien public et le bonheur privé, que
les âmes catholiques restent catholiques jusqu'à ce
qu'elles deviennent positivistes, en évitant tout scep-
ticisme ».
Un peu malgré elle, l'Église s'est dégagée enfin de
toute confusion avec le pouvoir temporel. Elle peut
donc reconquérir toute sa puissance spirituelle. Ainsi,
l'odieuse persécution politicienne et matérialiste aura
servi sa gloire. Ce qu'elle va faire en ce sens mesu-
rera les forces de vivre dont elle dispose encore et
qui sont probablement plus considérables qu'on ne
le croit généralement et qu'elle ne le soupçonne
elle-même.
Elle aurait tort, néanmoins, de persister à dédai-
gner l'alliance que depuis un demi-siècle le positi-
visme lui offre. Cette alliance lui est plus nécessaire
qu'à lui. Elle a à se défendre, lui n'a qu'à at-
tendre. D'excellents catholiques commencent à le
sentir, d'ailleurs. Dans un article intitulé « le pou-
voir spirituel », paru dans l'Univers^ M. Eugène
Tavernier écrit : « Le monde positiviste contient un
grand nombre d^esprits cultivés. Si cette force se dé-
pense en suivant la direction indiquée par M. De-
herme, il doit en résulter un progrès considérable
CHAPITRE IV — LA COOPÉRATION SOCIALE 343
au profit de Tordre et de la liberté, de la moralité et
du bon sens ». Dans r Amitié de France, M. Georges
Dumesnil dit aussi nettement : « La philosophie po-
sitive a enseigné M. Deherme à considérer le catho-
licisme comme la meilleure force sociale et si le posi-
tivisme vise pratiquement bon nombre de buts qui
sont les nôtres, chacun de nous se croyant plus du-
rable que l'autre, dans le temps de désorganisation
où nous vivons, nous pouvons bien nous dire réci-
proquement : Utilisons-nous ».
Le positivisme peut et doit s'allier au catholicisme;
mais précisément parce qu'il en diffère. Le catholi-
cisme purement politique, c'est-à-dire athée, est cer-
tainement une sottise. Le catholicisme ne peut être
que théologique.
Éliminer Dieu, que Tintelligence et le sentiment
ne peuvent plus accepter, pour conserver seulement
la force sociale que représente l'Église, c'est d'abord
froisser les vraies croyances, les désemparer, et c'est
aussi raser Samson. Laissons l'Église aux fidèles.
Pour les incrédules, il y a le positivisme. Il satisfait
à tous nos besoins de sentiment, il peut représenter
les forces sociales de l'Église, avec tous les dévelop-
pements que comportent une mentalité plus étendue
et une socialité plus complexe.
Il faut opter. La croyance au surnaturel n'est pas
un fait de volonté, non plus que de nécessité poli-
tique. C'est un état d'esprit. La vie est toujours fa-
cile à qui croit. Il a une lumière qui le guide. Il est
ivre d'amour. Il voit le monde comme un amant sa
maîtresse, et un amant qui serait un magnifique
344 TROISIÈME PARTIE — LA CRISE MORALE
poète. Au fond, il entend mal les angoisses de ceux
qui ne peuvent partager sa foi naïve. Et n'est-ce
point ceux-ci qui ont le plus besoin de réconfort et
de direction ? En réalité, il ne s'agit point de crédu-
lité ou d'incrédulité, il s'agit de Fétat théologique,
de l'état métaphysique et de l'état positif. L'état
positif peut faire surgir une croyance plus forte que
l'état théologique, puisqu'elle porte sur tout ce qui
est démontrable sans avoir besoin d'être constam-
ment démontré.
D'autre part, la croyance, quelle qu'elle soit, n'est
pas toujours une discipline. Le spiritisme est une
croyance et nous savons qu'il conduit au cabanon.
Il faut que la croyance réunisse, par rapport à un
temps, à une race, les conditions d'une religion so-
cialisée. On les connaît. C'est moins le Christ que la
force sociale de l'Eglise qui a fait l'admirable édu-
cation des Français.
Est-ce à dire qu'il faille revenir à l'Église ? Pour
les croyants et les demi-croyants, pour tous ceux
dont l'âme aspire encore au surnaturel, pour tous
les vagues spiritualistes, oui, certes. Mais pour les
autres, ceux dont l'esprit a définitivement franchi
les états théologiques et métaphysiques, — ce qui
leur permet de les mieux comprendre en sympathie,
— ce serait en vain qu'on les y inviterait. Ceux-ci,
c'est à la religion positive qu'ils doivent adhérer,
Le salut du pays, d'abord, du monde occidental en-
suite, de la planète enfin, par l'unité morale et intel-
lectuelle indéfectible, est là.
Depuis qu'ils sont sans direction commune, les
CHAPITRE IV — LA COOPÉRATION SOCIALE 34B
cœurs, les intelligences et les âmes prennent la dis-
persion, la vanité et le vagabondage pour de Tamour,
de la force et de la grandeur. C'est déjà beaucoup
•qu'on reconnaisse Timpérieiise nécessité de se rallier,
de se soumettre et de se relier. Il ne reste plus, alors,
suivant son état d'esprit, qu'à réapprendre le Caté-
chisme ou à étudier le Système de politique positive.
Nous sommes en pleine déliquescence. Si nous ne
nous y opposons point de quelque manière, c'est Té-
croulement prochain de la civilisation occidentale,
^t d'abord l'anéantissement de sa plus parfaite ex-
pression : la nation française.
Les socialistes ne peuvent que précipiter la chute.
Les catholiques peuvent mieux réagir. Le vou-
dront-ils? Savent-ils? Il ne semble pas. L'Église
ne défend plus assez ses fidèles contre les vagabon-
dages de l'esprit et du cœur. Elle hésite entre sa réa-
lité sociale et son inspiration mystique. Il n'y a pour-
tant pas de plus grand miracle dont elle se puisse
glorifier, et de moins contestable, que sa merveil-
leuse fécondité sociale au moyen âge. Qu'elle s'in-
spire de ce passé 1 Elle doit tendre de toutes ses
forces à reconstituer le pouvoir spirituel pour les
croyants, et en le séparant nettement de tout pou-
voir temporel. Ainsi elle reprendra la direction de
l'opinion publique des croyants, elle rendra aux ca-
tholiques des croyances communes.
Certes, le développement industriel, la complexité
sociale croissante ont modifié considérablement les
conditions de l'ordre. Il y faut plus qu'au moyen
âge, et les catholiques ont à s'en rendre compte.
346 TROISIÈME PARTIE — LA CRISE MORALE
Le Décalogue ne suffit plus à tout. Une sage
alliance avec les positivistes (avec les véritables po-
sitivistes religieux, non avec les vulgaires matéria-
listes qui ont usurpé cette qualification), leur per-
mettra de s'éclairer sur les grands problèmes so-
ciaux de notre temps et leurs solutions. Dans le po-
sitivisme, ils ne trouveront rien qui heurte leur
conscience et ils y trouveront tout ce qui peut huma-
niser leur action. Le positivisme n'est que le catho-
licisme prolongé et élargi.
Une autre raison qu'ils ont pour accepter cette
alliance, c'est que l'Église doit dignement renoncer
à ramener à elle les esprits qui ont définitivement
quitté l'état théologique. Ceux-là, il faut aussi qu'ils
se rallient et se relient, et ce ne peut être que par la
seule doctrine complète, le positivisme. Ces deux
grandes religions, celle du passé et celle de l'avenir,
doivent s'unir dans la transition présente (une tran-
sition qui durera peut-être des siècles encore) pour
diriger l'esprit public. Sinon, nous n'aurons que des
persécutés sans énergie et des persécuteurs sans in-
telligence. Les ignobles manifestations anticléricales
en sont un exemple.
L'avenir réservé aux catholiques dans l'évolution
sociale dépend donc d'eux-mêmes, de leur sens
social.
Ils ont plusieurs dangers à éviter : le fanatisme
dévot, le mysticisme déréglé, le conservatisme niais
qui voudrait faire de Dieu le gardien des coffres-
forts, le mirage des succès électoraux et politiques,
etc. Si les catholiques savent vouloir, ils pourront
CHAPITRE IV — LA COOPÉRATION SOCIALE 347
beaucoup encore. Une doctrine ne vaut que par ce
qu'elle réalise.
Le modernisme est-il vraiment, comme le dit M.
Paul Sabatier (1), a la crise la plus profonde par la-
quelle ait passé l'Église depuis le treizième siècle »?
Sans méconnaître la vigueur de ce mouvement, on
le ramène à des proportions plus exactes si l'on fait
remarquer que s'installer en chaire de Sorbonne est
moins tragique que de monter sur le bûcher. Les
conséquences historiques en sont aussi, n'en dou-
tons point, bien moins graves.
L'Église ne peut être que ce qu'elle est; mais l'in-
quiétude qui la trouble indique assez qu'elle n'est
pas tout ce qu'il faut à notre temps. Le modernisme
ne signifie pas autre chose. Malheureusement, ses
adeptes restent trop imprégnés de théologisme pour
aller au positivisme, qui les mettrait en accord avec
eux-mêmes et aussi avec l'Église. Quelques-uns iront
au protestantisme, mais la plupart, les plus sincères,
n'auront même point la ressource de cet expédient.
Car le modernisme n'est pas, comme on Ta dit, une
« infiltration protestante ». C'est le déchet produit
par une religion qui ne s'adapte plus exactement à
la vie sociale présente, mais c'est encore de la ma-
tière catholique. Lé modernisme reste essentielle-
ment catholique. « Le moderniste est donc un homme,
dit Paul Sabatier, qui regarde et qui s'efforce de
voirie passé dans toute sa complexité ; cette attitude,
il est vrai, était déjà celle du pur savant ; lui y ajoute
(1) Les Modernistes.
348 TROISIÈME PARTIE — LA CRISE MORALE
un élément nouveau : il a conscience d'appartenir à
ce passé ; il ne se prend pas pour un spectateur de
hasard, il a la sensation de la vie qui circule par-
tout; ce passé vit encore en lui. C'est par cette sen-
sation d'union intime avec le passé que Texégèse
moderniste prend une physionomie tout à fait origi-
nale à côté de Texégèse protestante ».
Est-ce donc seulement pour appliquer une mé-
thode d'exégèse qu'on a provoqué cette crise, au mo-
ment même où l'Église a besoin de rassembler toutes
ses forces? Mais c'est là affaire de pédants, non de
pasteur de peuples. Toutes les interprétations les
plus ingénieuses et les plus éloquentes de l'Évangile
selon saint Jean et de l'Apocalypse ne valent point
la sérénité de l'âme d'un porcher bas-breton.
Ce n'est « ni un parti, ni une école, c'est une
orientation », nous dit-on encore. Et on nous assure
que, parmi les modernistes, à côté de l'historien, du
savant, on voit le pur et simple démocrate, le poète,
l'ouvrier, Tévêque, le séminariste. (( Et pourtant,
malgré toutes ces différences de situation, de préoc-
cupations, de vocation, ils se reconnaissent». Soit.
Mais où tendent-ils ? Que réalisent-ils? On connaît
la force sociale de TÉglise traditionnelle, on entre-
voit ce que le positivisme organisé pourra être ; mais
quelle discipline va instituer l'union bizarre de ces
^exégètes et de ces démocrates ? « En définitive, nous
dit M. Paul Sabatier, le modernisme est un réveil. S'il
5'était produit dans un milieu protestant, il se serait
traduit par des conversions ou des régénérations in-
dividuelles ; se produisant dans des milieux catho-
!
CHAPITRE IV — LA COOPÉRATION SOCIALE 349^
liques, il s'est traduit par un intense besoin de com-
munion. Communion avec le passé par les travaux
de Texégèse et des études historiques ; avec le pré-
sent, par le renouvellement de l'apologétique et les
efforts démocratiques; avec l'avenir, que l'on s'ef-
force de préparer. C'est un courant inattendu de
mysticisme qui traverse notre siècle et communique
à ceux qui vont y boire des ardeurs, des puissances
indicibles ».
Dans le rêve, voire dans Tivresse, on imagine tou-
jours qu'on dispose de puissances indicibles. Le
mysticisme provoque la divagation de l'imagination
et de la pensée quand il n'est pas contenu par une
règle d'airain.
L'esprit théologique prédispose certaines natures
au mysticisme morbide. Or, ce mysticisme, malgré
son apparence, n'est rien moins que religieux. Il est
même volontiers anticlérical. Nous voulons dire qu'il
supporte mal les autorités humaines. Ce n'est point
de l'amour surexcité, surchauffé ; son fonds, c'est de
l'égotisme, de l'individualisme, qu'un subjectivism
sans contrepoids exaspère jusqu'à la folie furieuse. A
mesure que l'esprit positif gagne, cette affection
mentale tend à disparaître.
Le catholicisme est la religion théologique la plus
positive. Il se méfie donc des mystiques. C'est pour-
quoi il compte les plus grands. Quand ce ne sont pas
des génies comme sainte Thérèse, ce sont des héré-
tiques. Ceux dont elle ne peut contenir le subjecti-
visme dispersif pour exalter leurs forces spirituelles^
l'Église les excommunie.
350 TROISIÈME PARTIE — LA CRISE MORALE
Ainsi, elle a fait sa part au mysticisme inhérent
à toute doctrine théologique ; mais sans plus. Elle
ne s'est pas laissée absorber comme certaines sectes
protestantes. Elle a toujours tenu ces mystiques en
observation. Si elle se peut glorifier des plus grands,
c'est qu'elle n'a jamais admis qu'aucun fût médiocre.
Entre M"'^ Guyon et sainte Thérèse, il n'y a que cette
différence de la médiocrité et du génie.
Une étude scientifique de la psychologie des mys-
tiques est presque impossible. Le plus souvent, nos
psycho-physiologues disent là-dessus de lourdes sot-
tises. Un scandale récent, qui s'est dénoué devant
les tribunaux, a montré Tinaptitude'de la plupart de
nos contemporains à comprendre cet état d'âme ma-
gnifique et dangereux. Et les ecclésiastiques qui se
trouvèrent mêlés à cette affaire ne firent pas exception.
Certes, la sincérité naïve et l'élan enthousiaste des
modernistes ne laissent point que de nous toucher;
mais on craint qu'ils n'aggravent la confusion et l'a-
narchie. « Parmi les sujets du Saint-Siège, comme
parmi ses ennemis, il y a bien des hommes qui se
figurent que la déroute de Pie X sera la fin de tout,
la fin de la foi, la fin de l'unité, la fin de toute reli-
gion, le règne d'une anarchie matérialiste féroce. 11
y aura sûrement bien des douleurs, bien des larmes,
d'indicibles déchirements, mais ces déchirements ne
vont pas à la mort. La crise actuelle ne tuera pas
rÉglise ; elle la transformera. Le catholique de de-
main ne sera plus un sujet, mais un citoyen » (1).
(1) Paul Sabatier, Les Modernistes.
CHAPITRE IV — LA COOPÉRATION SOCIALE 351
Nous ne savons que trop, hélas! ce que sont les
« citoyens » dans Tordre politique. Et c'est bien à cela,
en effet, que nous réduit Torgueil critique, à être
une poussière sociale, — ici d'État, là d'Église. Le
modernisme nous apparaît donc, sous cet aspect,
comme une manifestation de Tesprit révolutionnaire,
c'est-à-dire un ferment de dissolution. Ce ne fut ja-
mais mieux mis en lumière que par M. Paul Sabatier :
(( Croire ce que croit l'Église, pour un moderniste,
c'est bien répéter les antiques credos, unir sa voix à
celle de la communauté qui chante, mais c'est' plus
encore, et c'est surtout vivre de la vie de l'Église, de
la vie d'une société qui, dans le temps, pense à l'é-
ternité ; on ne se laisse pas écraser par les sollicita-
tions du moment présent, mais on sent sa force, sa
fécondité. Ce n'est ni mépriser la tradition, ni la ca-
noniser ; c'est y puiser, comme puise une plante dans
un sol généreux, des éléments en apparence bien
inférieurs, se les assimiler, les élaborer et porter de
nouveaux fruits. Être catholique, pour le moderniste,
ce n'est pas avoir la pensée d'un homme, d'une
époque, d'une école, c'est vibrer à l'unisson de la
pensée de tous les siècles, en comprendre la succes-
sion, l'évolution, les étapes, la vie, voir comment
le paganisme a été le prélude nécessaire du culte de
Jéhovah, comment celui-ci a été la préface des vi-
sions prophétiques, comment les voyants d'Israël ont
été les précurseurs de celui qui a été doux et humble
de cœur et qui, lui-même, a laissé quelques-unes des
idées qui inspirent tout le programme du moder-
nisme. (( Je ne suis pas venu abolir la loi et les pro-
352 TROISIÈME PARTIE — LA CRISE MORALE
phMes, je suis venu les accomplir ». De lui aussi^
rÉvangile nous a conservé une parole qui y est restée
comme une semence qui n'a pas encore germé, dont
nous n'avons pas encore senti la valeur : le sabbat
est fait pour Thomme et non Thomme pour le sabbat.
C'est-à-dire : toutes les institutions religieuses du
passé sont bonnes, mais à condition d'en saisir Tes-
prit et la direction ; elles sont vénérables, à condition
qu'elles soient des instruments d'expansion, d'élé-
vation, d'affranchissement et non des cages de servi-
tude ou des foyers de haine pour tout ce qui ne
pense pas comme nous : le sabbat est fait pour
rhomme et non l'homme pour le sabbat. L'Église est
faite pour l'homme et non l'homme pour l'Église ».
Ce qui signifie aussi, ô Sabatierl qu'il faut laisser
à cette Église toute son efficacité humaine éprouvée
par les siècles. L'homme n'est pas fait pour l'exégèse^
mais l'exégèse pour l'homme.
Il n'y a que deux disciplines assez puissantes, en
France, pour régler et relier les esprits et les cœurs :
le catholicisme et le positivisme.
Nous savons bien que, du dehors, l'un et l'autre
se peuvent discuter. Tout se peut discuter ainsi, et
d'abord la vie. Mais il s'agit, précisément, de nous
placer au dedans d'un ordre, de subordonner les
mouvements de la pensée ou de l'énergie à l'exis-
tence, enfin de nous guérir de la manie anarchique^
léthifère, de la discussion sur ce qui est nécessaire à
la force et à la vie d'une société.
Sans doute, aussi, pour le catholique, le positi--
visme néglige l'aspiration vers Tabsolu, la plus
CHAPITRE IV — LA COOPÉRATION SOCIALE 353
stante de rame humaine; de même, pour le positi-
viste, le catholicisme ne résout point le problème du
mal, et donc ne prouve pas Dieu.
Mais ces deux grandes doctrines n'en sont pas
moins les plus complètes, les plus vivifiantes, qui
puissent satisfaire la raison et la foi, — nous enten-
dons les deux ensemble, le cœur et l'esprit. Il y a
plus de raison vivante et vivifiante dans le dogme
touchant de l'Immaculée-Gonception que dans n'im-
porte quelle théorie métaphysique.
Nous n'avons pas à nous inquiéter de ce qui l'em-
portera enfin. Aujourd'hui, les croyants et les in-
croyants sont à peu près également partagés et aussi
désemparés. Ni ceux-là ne convertiront ceux-ci, ni
ceux-ci ne doivent inquiéter ceux-là dans leur foi.
La tâche d'une ligue d'ordre sera de les récon-
forter également et de les rallier au principe fixe qui
leur convient.
Ne nous y trompons point; en France, actuelle-
ment, il n'y a que deux disciplines possibles pour un
cerveau qui se veut sain, pour une âme qui se veut
forte, pour une énergie qui se veut efficace : le ca-
tholicisme traditionnel pour les croyants, le positi-
visme pour les sceptiques. Ils ne se peuvent réduire
l'un à l'autre, et il serait mortel pour la société fran-
çaise de le tenter.
Organisons donc la coopération sociale des catho-
liques et des positivistes. C'est d'une pressante né-
cessité.
23
354 TROISIÈME PARTIE — LA CRISE MORALE
CHAPITRE V
Le Pouvoir spirituel
S'il était vrai, comme on Ta soutenu, que les
dogmes théologiques fussent seuls immuables et que
les principes positifs dussent être constamment remis
en question par la critique, il nous faudrait admettre
la fatalité de Tanarchie, c'est-à-dire de la décompo-
sition sociale. Mais, au contraire, c'est l'esprit théo-
logique qui est modifiable, tandis que l'esprit positif
est définitif. Espérons.
On l'entend bien, il ne s'agit point d'imposer à
l'opinion générale les systèmes particuliers, provi-
soires, de tel ou tel penseur plus ou moins subtil, il
s'agit de faire prévaloir la socialité sur la personna-
lité dans les activités, les pensées et les affections, en
un mot, d'organiser le dévouement. Pour cela, le
positivisme est une assise. Il nous apprend, d'abord,
à ne jamais sacrifier le but aux moyens.
M. Lucien Arréat nous a dit (1) que le mal est bien
plus dans la corruption des mœurs et dans le relâ-
chement des caractères que dans le désordre des
idées. Mais c'est ceci qui a produit cela.
Auguste Comte y insiste et y revient souvent : « Le
trouble des pensées a gravement altéré les senti-
(1) Enquête de la Coopération des Idées sur « le rétablisse-
ment du pouvoir spirituel ».
CHAPITRE V — LE POUVOIR SPIRITUEL 355
ments... Pendant les cinq siècles de l'anarchie occi-
dentale, et surtout depuis l'explosion de la grande
crise qui doit la terminer, le désordre de l'esprit a
de plus en plus affecté le cœur. C'est d'après celui-ci
qu'il faut maintenant définir la maladie révolution-
naire consistant dans une surexcitation continue de
l'orgueil et de la vanité, par suite d'une tendance,
éminemment contagieuse, vers Tinfaillibilité person-
nelle. Aussi la maladie occidentale exige un traite-
ment plus affectif qu'intellectuel. Le sentiment étant
moins troublé que l'intelligence, c'est surtout de lui
que dépendra le rétablissement de l'ordre occi-
dental ».
Nous ne savons plus qui a dit : « Les athées vivent
à l'ombre de la religion ». Rien de plus vrai, et par-
tout. Nous continuons à vivre de ce qui reste des
mœurs d'autrefois ; mais parce qu'il n'y a plus d'âme
commune, nous ne les entretenons^ nous ne les re-
créons plus, et leur fonds, si riche qu'il ait été, s'é-
puise. Prenez, au hasard, journaux, revues et livres.
Il n'est aucune aberration morale qui n'ait ses poètes,
ses théoriciens, ses avocats, voire ses propagandistes.
Qu'est-ce que le pouvoir spirituel? C'est ce qui di-
rige en dehors du pouvoir temporel. C'est-à-dire une
puissance vivante, qui ne se détermine point par des
articles de loi; dont les agents ne se recrutent point
par nomination ni par élection, mais par sélection et
vocation, qui n'a jamais recours à quelque contrainte
physique, — et qui n'en est que plus obéie et res-
pectée. Qu'est-ce que l'anarchie? C'est tout ce qui
n'est pas réglé, coordonné, discipliné, appliqué à
356 TROISIÈME PARTIE — LA CRISE MORALE
une tin sociale par Tun de ces deux pouvoirs. Lisons
Comte à propos : « Le principe révolutionnaire con-
siste surtout dans l'absorption du pouvoir spirituel
par les forces temporelles, qui ne reconnaissent
d'autre autorité théorique que la raison individuelle,
du moins envers les questions les plus importantes
et les plus difficiles. Tous les partis actuels méritent
ainsi d'être également qualifiés d'anarchiques et de
rétrogrades, puisqu'ils s'accordent à demander aux
lois les solutions réservées aux mœurs. Cette pertur-
bation est devenue tellement universelle et profonde,
que les meilleurs amis de la liberté n'hésitent jamais '
à recourir aux moyens matériels pour faire prévaloir
leurs opinions quelconques ».
Pour les délinquants, par exemple, on réclame
des peines plus dures. Et puis ? La peine n'est effi-
cace que dans un certain ordre social, et non point
en proportion de sa dureté, de son mécanisme, mais
de la socialité même qui l'édicté, l'applique et la^
subit. S'il ne s'était agi que de frapper fort, il y a
longtemps que les sociétés eussent extirpé le vice et
le crime, parce que rien n'est plus aisé que de frap-
per fort.
Les « vieilles religions » et les « grandes morales »;
suffisent, nous a dit M. Henri Mazel (1). Mais com-
ment perdurent les vieilles religions et comment se
maintiennent les grandes morales? C'est là toujours
la question. Est-ce la trancher que d'affirmer que ce
n'est pas la force de l'Église, mais la foi au Média-
(1) Enquête de la Coopération des Idées.
CHAPITRE V — LE POUVOIR SPIRITUEL 357
leur qui a fait le catholicisme? On voit trop bien le
contraire. «En matière de religion et de civilisation,
ajoute M. Mazel, l'humble prière incohérente de
risolé importe plus que les plus altières et irréfutables
définitions des conciles ». A ce compte, il nous faut
placer les misérables Thibétains, avec leurs moulins
à prière, en tête de la civilisation. Au surplus, la re-
ligion qui ne s'affirme que par « Thumble prière in-
cohérente de risolé » n'est pas une religion. Même
pour soutenir un paradoxe, on n'est pas autorisé h
changer la signification des mots. Sans communion,
sans culte, sans Église, il n'est pas de religion, parce
que le propre de la religion est de relier (1).
C'est dans ce sens exact qu'on a pu dire que
l'homme devenait de plus en plus religieux, et c'est
pourquoi le positivisme, dont toute l'admirable sys-
tématisation rallie et relie, est la plus parfaite des
religions.
M. Henri Mazel nous a demandé encore comment
le pouvoir spirituel empêchera les « ignobles » et les
« sournois » d'être tels ? Nous lui demanderons, à
notre tour, quels sont les articles de loi qui fixent les
bonnes et les mauvaises manières, qui imposent la
politesse, l'urbanité, par exemple, dans les salons,
les lieux publics, voire dans la rue ? Par quels
(1) Nous savons bien qu'on nous propose, aujourd'hui, de
faire dériver religion de relegere^ opposé à neg légère ^ et non
de religare. Mais ces disputes de pédants ne modifient en rien
le sens social d'une grande chose comme la religion. Observer
les rites, scrupuleusement, avec fidélité, sans négligence^ c'est
en fait se relier. Pas de religion sans culte, et pas de culte
sans communauté.
358 TROISIÈME PARTIE — LA CRISE MORALE
moyens on astreint les femmes à s'infliger la torture
de donner à leurs corps les formes et les lignes inat-
tendues que la mode décrète? Comment pousse-t-on
tant de héros à sacrifier leur bien-être, leur vie, sans
autre compensation que la simple approbation de la
postérité, cette « autre vie des philosophes » (1), cette
opinion publique dans le temps ?
Dans quelque groupe humain que ce soit, même dans
les hordes primitives ou sauvages, il y a toujours un
pouvoir spirituel. Auguste Comte en a fait l'histoire.
11 ne s'agit point d'orthodoxie absolue, mais de la
convergence qui est indispensable pour que la so-
ciété ne se détraque point ; de Phygiène morale qui est
nécessaire pour que nous pensions et agissions sai-
nement et pour que nous soyons heureux ; de Tédu-
cation qui est utile pour que nous nous élevions, à
tout le moins pour que nous ne dégénérions point.
L'unité morale parfaite est peut-être une chimère;
mais sur la poussière intellectuelle et la cendre mo-
rale, dans le chaos social, rien ne germe plus, tout
languit et meurt.
Même au moyen âge, le catholicisme n'a pu réa-
liser cette (■< unité » absolue. Ce serait beaucoup si,
avec lui, le positivisme parvenait à en réaliser ce
qu'il faut à la France pour vivre. Et pour cela, il
(1) Lettre de Diderot à Falconet. Dans la même lettre, on
lit encore : « La postérité ne commence proprement qu'au
moment où nous cessons d'être ; mais elle nous parle longue-
ment auparavant. Heureux celui qui en a « conservé la parole
au fond de son cœur !)) — (( Les peines ou les plaisirs réels ou
physiques ne sont presque rien. Les peines et les plaisirs d'opi-
nion sont sans nombre ».
CHAPITRE V — LE POUVOIR SPIRITUEL 359
faut agir. On ne comprend la doctrine positiviste
qu'en la vivant au grand jour, parce qu'il faut Tai-
mer. L'exégèse du positivisme, c'est l'action.
Les royalistes nous ont dit que la presse, au ser-
vice de la finance internationale, fabrique aux Fran-
çais une opinion antifrançaise. D'après eux, cela est
inhérent au gouvernement républicain. Pourquoi? Il
n'en serait pas de même d'un roi. Pourquoi? C'est
oublier que la ploutocratie est apparue sous la monar-
chie qui ne lui a point été hostile; c'est oublier Thistoire.
Qu'ilssereportentdoncàcequ'écrivaitAugusteComte
en 1826, c'est-à-dire sous le régime panacée : « Je dois
indiquer enfin, comme dernière conséquence géné-
rale de la dissolution du pouvoir spirituel, rétablis-
sement de cette sorte d'aristocratie moderne qui n'a
point d'analogie exacte dans l'histoire, et qu'on peut
désigner, à défaut d'une expression plus juste, sous
le nom de ministérialisme ou de despotisme adminis-
tratif. Son caractère organique propre est la centra-
lisation du pouvoir poussée de plus en plus au delà
de toutes les formes raisonnables, et son moyen gé-
néral d'action est la corruption systématisée ». Et
encore, plus tard, en nous expliquant pourquoi, en
pleine désorganisation spirituelle, l'ordre politique
est nécessairement rétrograde tandis que le progrès
est inévitablement anarchique : « Ceux qui croient
conduire ne peuvent obtenir ou conserver l'autorité
que d'après une hypocrisie dégradante, oii les infé-
rieurs imposent leur état aux supérieurs. Voilà com-
ment, depuis que le besoin de construire est devenu
prépondérant, le scepticisme, qui ne convenait qu'au
360 TROISIÈME PARTIE — LA CRISE MORALE
siècle de la démolition, constitue le principal obstacle
à la véritable émancipation. Non moins contraire à
la sécurité qu'à la dignité, la situation contradictoire
des hommes d'État les empêche autant de retenir que
de pousser. En temps ordinaire, ils emploient les
croyances rétrogrades et les dogmes anarchiques à
se neutraliser mutuellement, sans pouvoir nulle part
trouver des principes de prévision ni de conduite.
Ils ne peuvent éviter les déviations qu'en demeurant
passifs, quoique la situation les force souvent d'agir.
Toujours incapables de guider ou d'arrêter le public,
ils se bornent à le seconder, soit quand les vices de
la rétrogradation suscitent des secousses anarchi-
ques, soit lorsque les désastres résultés de celle-ci
disposent à rétrograder davantage ».
^ Après la Renaissance, la monarchie devint de plus
en plus absolutiste, centralisatrice, bureaucratique,
parasitaire. Dès lors, la France est atteinte. La ma-
ladie suivra son cours. Notre parlementarisme actuel
n'en est que le paroxysme. Nos jacobins ne font
qu'exagérer les vices des rois de la décadence, et ils
les multiplient de leur nombre. Dernièrement, un
royaliste, Fagus, le reconnaissait (1) : « Certes,!
quand Louis XIV abattit le vieux Louvre <( gothique »|
de Philippe Auguste, et qu'il ne comprenait plusJ
une fissure fêla la Bastille, et la tour du Temple tres-|
saillit... Ich dien, je sers, disait avec fierté le moyer)
âge. — Non serviam, crient les temps modernes. Le|
(1} Discours sur les préjugés ennemis de r histoire dm
France.
CHAPITRE V — LE POUVOIR SPIRITUEL 361
guerres civiles et religieuses avaient révélé une nou-
velle noblesse, frondeuse, rebelle, insurgée. Et à la fin
bridée, et du coup à moitié^détruite, énervée surtout,
si elle sert, c'est servilement. Quand jadis le gentil-
homme chambellan, sa cuirasse délacée, préparait la
chambre du roi, il était Jà aussi noble qu'aux côtés
du roi combattant ou jugeant. Mais quand cette^
chambre il la para de vaniteuse inertie, il passa la-^
quais. Et le bourgeois à Taffût le supplanta... C'est
le triomphe de Thomme sensible, cet aïeul de Fhu-
manitaire, ce haineux des choses héroïques, qu'an-
nonce déjà Fénelon. C'est le triomphe enfin du
bureaucrate et du parleur, et de l'agioteur : du
niveleur, pour tout dire d'un mot ».
On ne va pas contre l'opinion publique, on ne va
même pas sans elle. Les élections qu'on truque ne la
suppléent point. Avec un roi, elle peut n'être pa&
égarée, dispersée et avilie comme elle Test, systé-
matiquement, dans l'anarchie parlementaire : elle
n'en sera pas moins iluctuante et dangereuse si elle
n'est éclairée et guidée. C'est donc là que doit porter
le premier et le plus énergique effort de reconstitu-
tion socialL\ Ce qui rend le parlementarisme si nocif
et ce qui le maintient malgré tout, c'est qu'il fait de
ses adversaires les plus déterminés des collabora-
teurs en leur inspirant une activité qui accroît la
confusion. Si toutes les forces vives qui se perdent
dans une vaine agitation s'employaient à une action
positive, elles pourraient beaucoup. Elles pourraient
tout. Au lieu de gaspiller des millions aux élections
pour aggraver la fièvre politicienne qui nous mine^
362 TROISIÈME PARTIE — LA GRISE MORALE
pourquoi ceux qui se croient de bons citoyens ne
font-ils point un journal d'informations, indépen-
dant, à gros tirage, qui renseignerait exactement les
Français, enseignerait le peuple, contrôlerait les di-
rigeants ? Au lieu de s'acharner à recruter quel-
ques partisans incertains de nous ne savons quel
u coup » miraculeux, pourquoi ne pas bâtir un Palais
du peuple, qui faciliterait l'organisation des grandes
forces prolétariennes, en les éclairant, en les disci-
plinant? Le parti qui ferait cela, d'abord, manifesterait
qu'il veut véritablement ce que tous disent vouloir,
et qu'il peut. Mais aucun ne le fera, et pour cause.
Les catholiques disent : toute autorité vient de
Dieu ; nous disons, nous : de l'Humanité. Sous deux
termes différents, c'est le même principe qui su-
bordonne la partie à l'ensemble, ce qui passe à
ce qui dure. Sans ce principe essentiel aucun
appétit personnel n*est contenu, aucun caprice
divergent n'est bridé, aucune tyrannie ne se limite.
« Nos parlementaires peuvent tout, a-t-on dit, parce
qu'ils soutiennent que Dieu n'existe pas ». Peut-être
aussi soutiennent-ils que Dieu n'existe pas pour pou-
voir tout. Et le parlementarisme les y pousse d'autant
mieux qu'il représente le principe contraire, le sa-
crifice de l'intérêt général aux intérêts particuliers,
la haine du passé qu'on ne veut pas continuer comme
de l'avenir qu'on ne peut préparer, pour s'absorber
dans l'ignoble jouissance du moment. Il faut un ordre,
et un principe qui ne porte pas nécessairement au
désordre. Une opinion publique peut s'instruire, s'or-
ganiser. Elle est un ensemble de sentiments sociaux.
CHAPITRE V — LE POUVOIR SPIRITUEL 363
Un Parlement ne connaît que la cohue électorale, et
celle-ci qui ne se forme jamais qu'un jour, pour une
fin personnelle, elle ne se meut que pour des pro-
messes ou des profits immédiats.
Toute fonction suppose un organe. Il n'y a pas de
société sans gouvernement temporel et spirituel.
Seulement, ces deux pouvoirs peuvent être réunis, ce
•qui entraîne le pire despotisme ; ou confondus, ce
qui provoque le gâchis tyrannique que nous avons
présentement et qui va s'aggravant.
Le grand principe catholique, que le positivisme
loin de rejeter complète et développe, c'est la sépa-
ration des deux pouvoirs. La franc-maçonnerie, sans
doctrine d'ailleurs, méconnaît cette admirable divi-
sion du travail social que nous devons surtout au
catholicisme.
Avec le catholicisme contre la franc-maçonnerie,
contre tous les partis, il y a donc à « rétablir » vrai-
ment, et au plus tôt, la séparation des deux pouvoirs :
« l'un qui commande les actes, l'autre qui modifie
les volontés ; l'un moral, qui conseille, l'autre po-
litique, qui commande ». « La prépondérance néces-
saire de celui-ci, toujours fondé sur la force maté-
rielle, dit A. Comte, représente l'ascendant spontané
de la personnalité dans notre imparfaite nature, où
les plus grossiers besoins se trouvent les plus ur-
gents et les plus contenus. Sans cette irrésistible fa-
talité, notre vie individuelle manquerait elle-même
de consistance et de direction ; mais surtout notre
existence collective ne comporterait ni caractère, ni
activité. C'est pourquoi le pouvoir moral, qui repose
364 TROISIÈME PARTIE — LA CRISE MORALE
sur la conviction et la persuasion, doit rester pure-
ment modérateur, sans devenir jamais directeur ».
On sait comment les fonctions se répartissaient
jadis. Le positivisme perfectionne sans changer ce
que la nature sociale a spontanément fait surgir et
Tempirisme entretenu : a Le pouvoir matériel est
concentré chez les grands ou les riches ; le pouvoir
intellectuel appartient aux sages et aux prêtres ; et le
pouvoir moral réside parmi les femmes ; ils reposent
respectivement sur la force, la raison et raflfection ».
Les deux derniers se combinent pour former le pou-
voir spirituel : le philosophe règle la vie publique, la-
femme la vie privée.
Les deux pouvoirs se caractérisent réciproquement
par la dénomination de Tautre. En nommant Tuii
spirituel, on précise que l'autre est matériel ; en
qualifiant celui-ci de temporel, on indique que l'autre
est éternel.
Le pouvoir temporel ne s'exerce donc que sur œ
qui est présentement. « Sans aucune autorité envers
le passé qu'il connaît trop peu, ni sur l'avenir qu'il
ne saurait comprendre », il ne s'inspire que du pré-
sent. Il n'a qu'à maintenir la solidarité. Toutefois^
cet empirisme exige une direction morale ; a car
toutes les mesures pratiques qui concernent le pré-
sent doivent être connues d'après le passé et pour
l'avenir ; autrement elles manqueraient à la fois de
base et de but ». Cette direction morale, au con-
traire, s'inspirera donc de ce qui dure et maintiendra
la continuité.
« Le pouvoir religieux, dit Comte, principal organe
CHAPITRE V — LE POUVOIR SPIRITUEL 365
de la continuité humaine, représente seul les deux
durées indéfinies entre lesquelles flotte le domaine
éphémère du pouvoir politique proprement dit.
C'est en parlant exclusivement au nom du passé, qu'il
contemple sans cesse, et de l'avenir, qu'il médite tou-
jours, que le vrai sacerdoce devient Tunique consé-
crateur efficace de toutes les dignes autorités empi-
riques civiles, ou domestiques. Aussi, le contraste
hétérogène des noms usités rappelle à la fois la na-
ture propre et le domaine respectif de chacun des
pouvoirs spirituel ou temporel ».
Il convient de remarquer qu'à l'hostilité inconsi-
dérée des jacobins et des intellectuels pour la sépa-
ration des pouvoirs, le bon sens populaire oppose
sagement la distinction de la théorie et de la pra-
tique. « Chaque profession dignement exercée deve-
nant moralement un véritable office civique, le théo-
ricien et le praticien constituent donc, dans les
moindres arts, les vrais équivalents des deux pou-
voirs spirituel et temporel... Aussi, les qualifications
de théorique et de pratique sont les plus propres à
caractériser la vraie nature du grand dualisme so-
cial, et son extension nécessaire à toutes les parties
de l'organisme collectif ».
Auguste Comte marque encore d'autres opposi-
tions qui exigent la séparation des deux pouvoirs.
L'un est général et Tautre spécial. « La vraie théorie
est toujours générale, comme la saine pratique reste
constamment spéciale ; puisque chacun doit tout con-
cevoir essentiellement, sans que personne aspire à
tout exécuter. La spécialité actuelle des prétendus
366 TROISIÈME PARTIE — LA CRISE MORALE
théoriciens constitue une véritable monstruosité in-
tellectuelle et sociale, que Tanarchie moderne peut
seule expliquer et qui devient aujourd'hui le prin-
cipal obstacle à la reconstitution de Tordre occiden-
tal. D'après rintime dépendance, à la fois objective
et subjective, qui lie tous les éléments physiques, in-
tellectuels et moraux de Téconomie naturelle, son
étude scientifique et logique ne saurait être scindée
sans une profonde irrationalité. Aucune partie de cet
ordre universel ne devient vraiment appréciable sans
la conception des autres. La vie réelle a toujours be-
soin de leur ensemble, qui peut seule conduire à de
véritables conseils ; tandis que les savants spéciaux
ne peuvent aujourd'hui fournir aux praticiens que de
simples renseignements dont ceux-ci doivent même
se défier ordinairement. Sans la généralité des vues,
qu'on ne saurait obtenir autrement, l'abstraction
théorique deviendrait habituellement une pure infir-
mité mentale, aussi stérile pour le bien public que
nuisible au bonheur privé. C'est à une telle étude
systématique de l'ordre universel que les praticiens
doivent ensuite rattacher leurs entreprises spéciales
pour Tamélioration correspondante de cette éco-
nomie universelle. Alors la théorie et la pratique se
trouvent intimement combinées, d'après une suffi-
sante harmonie entre l'esprit d'ensemble et l'esprit
de détail, également indispensables à notre sagesse
pour remplir dignement son office actif ».
L'un est universel et l'autre local ; celui-ci consi-
dère la Patrie sous l'aspect politique ; celui-là l'Hu-
manité sous l'aspect moral.
CHAPITRE V — LE POUVOIR SPIRITUEL 367
Le pouvoir spirituel doit donc rester étranger à
toute puissance matérielle, soit économique, soit po-
litique. La richesse et le commandement sont aussi
contraires à l'influence morale de la femme dans la
vie privée qu'à l'influence intellectuelle du philo-
sophe dans la vie publique. « Tout commandement
lui devient doublement funeste, soit en préoccupant
son esprit de détails qui gênent la vue de l'ensemble,
soit en corrompant son cœur par l'habitude d'em-
ployer la force au lieu de la raison et de l'amour ».
Et A. Comte, ailleurs, dit encore : « Pour se borner
à conseiller, il faut ne pouvoir jamais commander,
même par la richesse ; autrement notre misérable
nature reste disposée à substituer souvent la force
aux démonstrations ». L'amour et la persuasion sont
les seuls moyens du pouvoir spirituel, — et ce sont
les plus efficaces. S'effraye-t-on qu'ils puissent trop,
nous répondrons que, s'appuyant sur l'opinion pu-
blique et surtout sur l'énergie prolétarienne, ils ne
peuvent que le bien.
Ainsi donc, le pouvoir spirituel doit être spirituel
sans cesser d'être un pouvoir.
Il y a, là contre, un gros préjugé. On redoute le
cléricalisme.
L'éducation est le principal office du pouvoir spiri-
tuel constitué. Par le fait même que cet offlce est rem-
pli, on peut dire que ce pouvoir se constitue. Aucune
fonction ne s'accomplit sans organe. C'est ainsi que
toute éducation sociale est cléricale. L'anticléricalisme
est proprement de la contre-éducation. S'il n'a pas
le « prêtie », le prolétariat aura le « meneur ». Se re-
568 TROISIÈME PARTIE — LA CRISE MORALE
fuser à reconstituer le pouvoir spirituel, c'est conti-
nuer îi livrer le populaire aux politiciens et aux dé-
magogues, à tous les éléments de corruption morale
-et de dissolution sociale.
Quand il reste dans sa fonction, le cléricalisme est
la garantie de toute liberté. En effet, et Auguste
Comte Ta bien montré, « une loi très connue de la
nature, en politique, établit formellement que le seul
moyen de n'être pas gouverné, c'est de se gouverner
soi-même. Elle est applicable aux masses comme aux
individus, aux choses comme aux personnes. Elle si-
gnifie, dans son acception la plus étendue, que
moins le gouvernement moral a d'énergie dans une
société, plus il est indispensable que le gouverne-
ment matériel acquière d'intensité pour empêcher '
l'entière décomposition du corps social ». Si donc,
actuellement, la force ne joue pas un plus grand
rôle dans notre gouvernement, c'est qu'elle répugne
de plus en plus à notre civilisation industrielle, et •
c'est aussi que Ténergie manque. Mais elle est rem-
placée par le truc, la ruse, et surtout la corruption,
— qui valent moins, qui sont plus pernicieux. Et
^nous ne sommes pas plus libres !
Mais, objectera-ton, tout cléricalisme suppose des ,
"dogmes; que devient la liberté de penser ?
Elle reste entière, puisque les dogmes ne sont que
proposés. L'opinion organisée seule doit suffire à
■contenir la divagation. L'ordre n'en exige pas plus.
Mais, enfin, dira-t-on encore, le positivisme a ses'
dogmes. Oui, — parce que la pensée a ses lois, et l'af-
fection ses règles. Le principe fondamental du dogme
CHAPITRE V — LE POUVOIR SPIRITUEL 369
positif, on le connaît : c'est « rassujettissement de tous
les phénomènes quelconques à des relations inva-
riables ». De Fadmettre et de s'y conformer, nous
prions qu'on nous dise en quoi la liberté de penser
est restreinte? Elle en est grandie, au contraire,
puisqu'elle est fortifiée ainsi. De même, ce qu'on
nomme « l'amour libre » n'est ni de l'amour humain
ni de la liberté. 11 convient mieux à des sauvages,
asservis à toutes les nécessités immédiates, aux
étroites possibilités, d'errer peureusement à tra-
vers la brousse et la jungle : une belle route, sûre,
aplanie, droite, est une conquête de la civilisation,
une liberté certaine, celle de circuler en sécurité et
d'atteindre l'étape. Elle a pourtant sa police et elle
nous trace une ligne de marche.
Déraisonner n'est pas librement penser, puisque
ce n'est pas penser, — non plus que voler ou tuer
sont de la liberté sociale, puisque c'est contre toute
socialité. « Le dogmatisme, nous dit Comte, est l'état
normal de l'intelligence humaine, celui vers lequel
elle tend par sa nature, continuellement et dans tous
les genres, même quand elle semble s'en écarter le
plus. Car le scepticisme n'est qu'un état de crise...
Les peuples modernes ont obéi à cette impérieuse loi
de notre nature, jusque dans leur période révolu-
tionnaire, puisque toutes les fois qu'il a fallu réelle-
ment agir, même seulement pour détruire, ils ont été
conduits inévitablement à donner une forme dogma-
tique à des idées purement critiques par leur es-
sence. Ni l'homme, ni l'espèce humaine ne sont des-
tinés à consumer leur vie dans une activité stérile-
24
370 TROISIÈME PARTIE — LA CRISE MORALE
ment raisonneuse, en dissertant continuellement sur
la conduite qu'ils doivent tenir ». D'autre part, il dit
encore : « Soit sous le rapport intellectuel, soit sous
le rapport moral, il est constaté que dans toute so-
ciété régulière, les notions de bien et de mal desti-
nées à diriger la conduite de chacun dans les diverses
relations sociales et même dans la vie purement in-
dividuelle (en tant qu'elle peut influer sur ces rela-
tions), doivent se réduire à ce qui est prescrit ou
prohibé par des préceptes positifs, établis et main-
tenus par une autorité spirituelle convenablement
organisée, et dont l'ensemble constitue la doctrine
sociale directrice ».
Le savoir pour le savoir aboutit à l'absurde. Ce
n'est plus la division féconde du travail, puisque aucun
dogme ne relie plus les travailleurs, c'est la pulvéri-
sation de la connaissance. Les pédantocrates sem-
blent avoir pour idéal intellectuel la science de la
fourmi, — qui sans doute connaît mieux le grain de
sable qu'aucun de nos savants ne le connaîtra jamais.
Une science qui n'a d'autre fin qu'elle-même est la
pire chimère.
Une explication ne termine rien, elle complique
tout. D'un problème qu'on croit résolu surgissent
d'autres problèmes plus complexes. L'extrême spé-
cialisation dans une science en désagrège Tunité, et
il n'y a qu'une grande doctrine religieuse, soit le ca-
tholicisme, soit le positivisme, qui puisse discipliner
la pensée scientifique et la subordonner à ce qui est
plus qu'elle : le cœur ; pour la faire concourir à sa
fin la plus haute : l'Humanité. ^
i
CHAPITRE V — LE POUVOIR SPIRITUEL 371
La foi sera toujours la première des vertus so-
ciales.
Résumons. D'après Comte, le pouvoir spirituel a
pour destination propre l'organisation et la direction
de Topinion publique. Il élabore, il rappelle, il main-
tient les principes de socialité. Il règle, il conseille,
il consacre. Il a la direction suprême de Téducation,
soit spéciale, soit morale. Le nombre des théoriciens
ne doit pas dépasser le dix-millième du chiffre de
la population totale, et cette fonction ne souffre point
la médiocrité morale et intellectuelle.
Si Ton veut bien se rendre compte de la situation
critique dans laquelle se trouve la civilisation occi-
dentale, et notamment la société française, à tous
égards, si Ton y réfléchit librement, peut-être ad-
mettra-t-on enfin, avec Comte, que « la formation du
sacerdoce positif devient la première condition d'une
régénération mentale et morale, non moins indispen-
sable à l'ordre qu'au progrès ».
Comme tous les fondateurs de religion, Auguste
Comte a trop négligé l'inertie et les résistances qui
s'opposent au développement naturel de la société.
Il supposait qu'au vingtième siècle l'Humanité tout
entière serait ralliée au positivisme comme à la reli--
gion la plus compréhensive. Il se trompait, et peut-
être volontairement. Pour mieux voir et nous mon-
trer, il rapprochait.
Il y faudra des siècles et des siècles...
Mais ce recul indéfini ne nous dispense point des
devoirs présents. Le plus urgent, c'est de commencer,
en France, une organisation de l'opinion publique
372 TROISIÈME PARTIE — LA CRISE MORALE
et une éducation sociale suffisantes pour réagir contre
la politiquerie et toutes les anarchies. Car il faut
que la France vive pour queTHumanité s'élève. Fille
aînée de l'Église, elle est la mère prodigieuse du
positivisme.
Ce que Comte appelait la « maladie occidentale »,
provoquée par une « critique effrénée », « Pinsur-
rection générale des vivants contre les morts », et la
a destruction révolutionnaire », se caractérise sur-
tout par les vaines prétentions de tous à Tautorité,
aux titres, à la richesse. Nul n'est plus satisfait de ce
qu'il est, nul n'est plus heureux où il est. Au lieu de
fonctions à remplir, on ne conçoit plus que des droits
à sauvegarder ou à conquérir. Tous les rapports en
sont faussés, tout est subverti. « La soumission est la
base du perfectionnement ». C'est donc, d'abord,
l'humilité et la vénération que nous avons à réap-
prendre. Elles n'importent pas moins à la santé du
cœur qu'à l'équilibre cérébral.
Ce serait déjà quelque chose — une véritable puis-
sance spirituelle — qu'un groupe d'hommes renon-
çant délibérément à toute candidature, à toute dis-
tinction, à tout lucre, pour se consacrer à l'éducation
populaire et à l'organisation sociale. Leur tâche est
bien définie. Ils n'ont qu'à s'inspirer du Maître, et
par le cœur surtout. Deux entreprises possibles aus-
sitôt solliciteront plus particulièrement leur dévoue-
ment social : la fondation d'un Palais du peuple et
celle d'un grand journal quotidien. Ceci pour avertir
l'opinion publique des mensonges par lesquels on la
divise, on l'égaré, on l'exploite. Cela pour arracher
CHAPITRE V — LE POUVOIR SPIRITUEL 373
le prolétariat aux suggestions abrutissantes et dange-
reuses des démagogues. Ceci pour rallier une opinion
française libérée, assainie, instruite, la diriger, la
mettre en action, et d'abord contre le parlementa-
risme dissolvant et pour la l'econstitution sociale.
Cela pour relier et discipliner toutes les énergies so-
ciales du peuple afin de reconstruire solidement
toutes nos assises : familles, salons, communes, uni-
versités populaires, corporations, coopérations, mu~
tualités, etc.
Voilà comment se rétablira prochainement le pou-
voir spirituel, et pourquoi. C'est dans la nuit d'a-
gonie où se débat l'âme française effarée, une toute
petite lueur vers quoi les bonnes volontés se peuvent
diriger.
TABLE DES MATIÈRES
Pages
Introduction 1
PREMIÈRE PARTIE
La crise économique
Chapitre premier. — Les Prolétaires 19
Chapitre IL — Le Socialisme 28
Chapitre IIL — Le Réformisme 64
Chapitre IV. — Le Syndicalisme 82
DEUXIÈME PARTIE
La crise politique
Chapitre premier, — Les Fonctionnaires. . . . 149
Chapitre II. — L'Anarchie dissolvante 209
Chapitre III. — Le Parlementarisme 228
Chapitre IV. — La Dictature positive 246
TROISIÈME PARTIE
La crise morale
Chapitre premier. — La Femme et le Positivisme. 279
Chapitre II. — La Décomposition morale. . . . 294
Chapitre III. — L'Individualisme 316
Chapitre IV. — La Coopération sociale du Catho-
licisme et du Positivisme 337
Chapitre V. — Le Pouvoir spirituel 354
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